Gen Takahashi | Junichi Kuwamoto | Funaki Ikki

Il n’a pas eu de prix lors de la dernière édition du Festival du film asiatique de Deauville, pourtant ce merveilleux portrait de Femme qu’est Charon a été plebiscité par l’ensemble des membres de Sancho présents sur place. Pour discuter de cette réussite simple et optimiste, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer Gen Takahashi, le réalisateur du film, ainsi que deux de ses protagonistes masculins, Junichi Kuwamoto et Funaki Ikki. En attendant de pouvoir croiser le chemin de la très belle Megumi Morisaki...

Sancho : Vous n’êtes pas très - voire pas du tout - connu du grand public français ; pourriez-vous nous parler de votre parcours avant Charon ? Il me semble que celui-ci a débuté dans l’équipe décoration de A Homansu de Yusaku Matsuda...

Gen Takahashi : A l’origine, je suis mangaka. A l’âge de 17 ans, ma carrière dans le milieu du manga a bien commencé, avec notamment l’obtention d’un prix, mais à 19 ans je me suis reconverti dans le monde du cinéma. Ecrire des mangas c’est un travail individuel et bien isolé, que l’on fait dans une chambre, en huis-clos ; c’est quelque chose que je n’appréciais pas beaucoup à cette époque car il n’y avait donc ni variété ni occasion de bouger.

Au départ, je ne savais rien de la création cinématographique. Je suis entré à la Tôei pour apprendre la technique du métier, et mon premier travail dans cette grande société a été de créer les décors pour le film de Yusaku Matsuda. Il faut savoir que Yusaku Matsuda était une très grande vedette, et que tous les japonais de ma génération l’aimaient ; j’étais donc très impressionné sur ce tournage. Cependant je n’avais aucune intention de rester longtemps dans ce secteur, car pour être quelqu’un dans le milieu du cinéma au Japon, cela prend beaucoup de temps. Il faut apprendre beaucoup de choses, d’abord en tant qu’apprenti, puis gravir les échelons un par un... je n’appréciais donc pas plus que ça le monde du cinéma, et n’avais jamais pensé y rester. Mon objectif était simplement d’apprendre les techniques de création d’un film. Au fur et à mesure, j’ai appris par moi-même comment gérer la comptabilité, l’équipe technique sur un tournage... et puis j’ai arrêté : j’ai quitté le milieu du cinéma.

Vous avez fait beaucoup de films indépendants en Super 8 et 16mm ; votre retour au sein d’un studio (toujours la Tôei NDLR) s’est fait à l’occasion d’un film de V-Cinema (Reikai Gakkou - Asako Sensei no Kubi), très différent des œuvres du genre : vous utilisez de la musique classique, des plans bizarres, le film est assez expérimental... presque indépendant en dépit d’être un produit Tôei...

Pour produire un film à partir d’un scénario original, il faut commencer soi-même en tant qu’indépendant, car dans la plupart des cas les projets de cinéma au Japon sont montés à partir d’un livre ou d’un manga qui se sont bien vendus. Le cas échéant il n’y a pas de possibilité pour obtenir des financements. Comme je voulais faire du cinéma par moi-même, j’ai donc dû commencer ma carrière en tant qu’indépendant. Il faut croire que ça laisse des traces...

Charon est un film très éloigné de l’univers du V-Cinema, et même de beaucoup de films japonais. Par exemple le sujet de la prostitution y est traité sous l’angle nouveau de la liberté ; ce sujet qui a été beaucoup traité au Japon, comme dans Bounce Ko-Gals par exemple, possède d’ordinaire toujours quelque chose de négatif, qu’il ne semble pas y avoir dans Charon...

En réalité la question de la prostitution n’est pas vraiment le thème du film, c’est une sorte de métaphore pour décrire autre chose. Le parcours de l’héroïne dans le film est vraiment tragique, mais ce n’est pas à cause de sa situation, il y avait des choix alternatifs pour elle. La prostitution est en fait l’un des choix qui s’offraient à nous pour exposer ce parcours, mais ce n’est pas vraiment le thème principal du film. Ce que je voulais traiter dans Charon, c’est la question de liberté. Une liberté que l’on peut rechercher, pour tenter de sortir d’une situation très difficile. Cependant la situation suivante n’est pas forcément idéale ; c’est même plutôt un autre enfer qui peut être encore pire.

Cet enfer est tout de même présenté de façon légère. D’habitude au Japon, lorsqu’on l’on a un mensonge au sein d’un couple, un homme qui part à la recherche de sa femme qui se prostitue, et le milieu des yakuza qui s’en mêle, il y a une collision ; or ici pas du tout. Tout ce monde s’entend très bien, très naturellement. Il n’y a ni méchants ni gentils, et ce n’est pas du tout de cette façon que cet univers nous est habituellement décrit.

La question de la prostitution au Japon, officiellement, a toujours été cachée, en tant que revers de la société. Pourtant c’est un problème universel. Il y a trois personnages principaux dans le film : un écrivain, un yakuza et une prostituée. Ces trois métiers existent dans le monde entier ; la configuration triangulaire de ces trois figures un peu exclues de la société est assez universelle. En utilisant ce schéma, je voulais donc écrire quelque chose d’universel, une sorte de parcours du cœur, de ceux qui sont exclus de la société. Car ces trois personnages ont tout de même un point commun entre eux : ce sont des personnes qui doivent cacher leur cœur, ce qu’ils pensent vraiment vis à vis des autres. Mais tout en cachant la vérité, il essaient toujours de faire des efforts pour se battre et survivre dans le monde, qui sont assez criciaux. Même si chacun a son propre champ de bataille, ils sont quand même tous les trois des voyageurs du cœur, qui recherchent la liberté et la réalité de la vie.

Par rapport à cette approche justement, comment avez-vous procédé pour créer ces personnages ? Car la conclusion du film a beau être que les hommes recherchent la réussite et les femmes leur liberté et le bonheur, les protagonistes masculins ne sont jamais pour autant en compétition entre eux, cherchant juste à vivre leur vie...

Junichi Kawamoto : Toutes les actions, tous les dialogues écrits dans le scénario, l’ont été par M. Takahashi lui-même. Il n’a pas vraiment fait attention à la réalité des gestes et des paroles de ces hommes, car il a créé un conte à partir de son propre caractère. Cependant mon personnage possède quelque chose de très réaliste, puisqu’il ne croit que ce qu’il voit, face à face ; c’est à cela que j’ai fait très attention en jouant dans le film.

Funaki Ikki : Je n’ai bien entendu aucune expérience dans le domaine de mon personnage - à savoir être « transporteur » de prostituées ou garde du corps. C’est pourquoi je suis allé sur le terrain, pour devenir ami avec des prostituées, réellement. Mais à cause de cela j’ai dépensé presque tout mon argent personnel [rires], juste pour accumuler cette expérience...

Ce qui se dégage du du film, certainement à cause de cette démarche, c’est un très grand respect pour ces femmes. Est-ce que cela correspond à la réalité du Japon aujourd’hui ?

Gen Takahashi : Je dois vous dire que oui, vraiment, ce grand respect vis à vis des prostituées tel que dépeint dans le film, correspond tout à fait à la réalité japonaise de ce milieu. Au Japon, les prostituées sont presque considérées comme supérieures aux patrons yakuza. Il y a un esprit de reconnaissance dans ce milieu, car les hommes sont tous nourris par ces prostituées. C’est pourquoi même les patrons yakuza font preuve de ce grand respect. Par conséquent s’il y a un problème, signalé par les prostituées, les patrons sont vraiment obligés d’intervenir et d’améliorer leur situation.C’est la réalité ; c’est une tradition depuis longtemps dans notre pays.

Puisque l’on parle de tradition justement... le mariage est un peu montré du doigt dans le film, comme un passage obligé qui n’a pas beaucoup de sens. Est-ce que c’est vrai au Japon comme ça peut l’être ailleurs ? S’agit-il simplement à vos yeux d’une alliance administrative, au sein de laquelle beaucoup vivent sans vraiment se connaître ?

Cette espèce de légèreté par rapport au mariage dans le film ne correspond pas tout à fait à la réalité japonaise, c’est plutôt mon point de vue vis à vis du mariage en général, en tant que contrat civil entre deux personnes, garanti par l’Etat. Mon point de vue est proche de celui de l’écrivain dans le film : le mariage non, l’amour oui. Mais l’amour n’est pas quelque chose à négocier, à vendre comme un produit commercial entre deux personnes. L’amour, c’est une femme en particulier : c’est cela mon opinion. Mais beaucoup de gens semblent dire : soit un homme marié, que l’amour existe ou pas, ça n’a rien à voir. S’il y a cette légèreté par rapport au mariage dans Charon, elle résulte donc de ce point de vue personnel.

Lire aussi :
- l’article de Kuro sur Charon
- l’article de Kuro sur Reikai Gakkou - Asako Sensei no Kubi

Entretien réalisé le samedi 12 mars 2005, lors de la 7ème édition du Festival du film asiatique de Deauville.

"Les trois personnages principaux du film sont des voyageurs du cœur, qui recherchent la liberté et la réalité de la vie."
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