Gerry

Envoûtant, photographique, étrange. Gerry est une curiosité, mais risque de ne plaire qu’à peu de monde. Créature de festival, il est à craindre que l’avant-dernier film de Gus Van Sant (réalisé avant Elephant, il sort sur les écrans français auréolé de la Palme d’Or obtenue à Cannes en 2003 par son successeur dans l’œuvre du réalisateur) ne trouve qu’un public limité en salles.

Aussi faut-il le voir comme un objet d’études, comme un travail préparatoire, une réflexion sur les limites du cinéma en matière de contemplation. Et il faut dire qu’il y a matière à étude : dès le premier plan, Van Sant (GVS) pose le rythme du film avec un plan-séquence de plusieurs minutes sur la voiture des deux personnages roulant le long d’une route en plein désert. Magnifique au demeurant, cette scène préfigure la scène d’ouverture d’Elephant (une voiture zig-zague le long des rues d’un quartier résidentiel, touchant un véhicule stationné), mais là où celle-ci fait sens en posant dès l’abord un élément de l’histoire (présentation du personnage de John et du problème de son père), celle-là paraît uniquement esthétique.

C’est d’ailleurs là le reproche principal que l’on peut faire au film dans son ensemble : s’attacher, et de loin, plus à la forme qu’au fond. Le synopsis permet de comprendre pourquoi. Gerry est l’histoire de deux jeunes gens qui, partis pour une courte randonnée, se perdent et errent pendant des jours dans le désert. Si l’on ajoute que le parti pris de GVS n’est pas réaliste, on imagine à quel point le film est conceptuel, et de quelle manière les scènes censées faire avancer quelque peu l’histoire sont surtout prétextes à de belles images, à de beaux plans, à des moments dignes du cinéma expérimental.

Fumisterie ? On serait tenté de le penser si l’on envisage Gerry comme un film "normal" : il est clair que GVS, tout comme son co-scénariste et acteur Matt Damon, s’est avant tout fait plaisir, a exploré certaines des pistes ouvertes par une situation aussi peu ordinaire et à la fois aussi prosaïque. La sortie du film sur les écrans français fait s’interroger sur les motivations de Marin Karmitz (qui annonce par ailleurs la distribution, en juin prochain, du premier film du réalisateur, Mala Noche, histoire d’un amour homosexuel contrarié entre un Américain et un jeune immigré mexicain) : s’agit-il de "tromper le public" en l’attirant par le nom de Van Sant et sa Palme d’Or ?

Le fait est qu’à mon avis, Gerry aurait beaucoup plus sa place dans un ciné-club, à la Cinémathèque dans une rétro Van Sant ou au Forum des Images. Disséqué, il permettrait sans doute d’en apprendre un peu plus sur les techniques employées par le réalisateur, mais aussi sur ses idées fixes, sur ce qui le fonde (en dehors de l’évidence que constitue la présence immuable du thème des relations entre hommes dans ses films). La situation extrême dans laquelle Damon et Affleck sont plongés (bien que le traitement non-réaliste ne prenne pas vraiment cette piste) devrait permettre de révéler le caractère des personnages. En étant optimiste, on peut espérer comprendre de nouvelles choses, intégrer de nouveaux éléments, de nouvelles dimensions en revoyant Gerry...

On peut aussi attendre la sortie en DVD (ce serait quand même un peu dommage, le format étant le Scope, et ça, ça demande quand même le grand écran pour être pleinement apprécié), voir le film une fois dans sa globalité, puis se repasser certaines scènes (dont une, quasi-hypnotique, dans la dernière demi-heure) pour le plaisir des yeux.

Parce que là, on est servi, et certains grincheux auront beau répéter à l’envie que ces scènes sont faciles, il reste qu’elles sont, effectivement, belles, voire magnifiques, et qu’il faut parfois savoir ne pas bouder son plaisir. Gus Van Sant sait indéniablement composer un cadre et s’entourer de talentueux directeurs de la photo, et fait, par instants, figure de virtuose de la mise en scène. Mais ça, on l’avait déjà compris avec Elephant, sans parler de My Own Private Idaho, Good Will Hunting ou Finding Forrester.

Lester D. Shapp | 9.02.2004 | Hors-Asie

Date de sortie sur les écrans français : le 3 mars 2004.

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