Godspeed You ! Black Emperor

La conjonction de la sortie dans les salles de l’archipel du mythique Easy Rider (1969) et l’achèvement des premiers tronçons du raccord autoroutier entre Tokyo et Kobe la même année, furent le catalyseur d’un nouveau phénomène social qui depuis, ne s’est atténué. Les Bosozoku ou groupes de jeunes motards qui parcourent la ville à toute allure en faisant vrombir leurs montures d’acier, furent autant une culture et un mode d’identification d’une jeunesse marginale, qu’un phénomène exploité avec complaisance par les médias. Loin des farces du roi du bis Teruo Ishii et de sa série des Bakuhatsu ! (75-76), le cinéaste indépendant Mitsuo Yanagimachi, réalise avec Godspeed You ! Black Emperor (1976), un premier long-métrage documentaire devenu culte, dont le style et l’esthétique résonnent encore sur un pan du cinéma japonais contemporain.

Le nom du projet, plus connu par les amateurs de post-rock expérimental dont le groupe éponyme canadien s’est inspiré, est issu de la rencontre entre le réalisateur et des membres du groupe de motards Black Emperor, qu’il suivra pendant près de deux ans. Yanagimachi, comme il le fera vingt ans plus tard avec son dernier long-métrage (Tabi suru Pao janghu, 1995), décrivant la vie de colporteurs ambulants à Taiwan, opte pour la forme documentaire dans un style sec et proche du cinéma vérité, en vogue à l’époque, pour décrire la vie de ces adolescents marginaux, criant leur besoin d’existence dans une « société camisole de force » - selon l’expression de Masao Miyamoto - lancée dans la course à la productivité.

A l’aide de sa toute jeune société de production Gunro Pro fondée, à l’instar de ses collègues Oshima et Imamura, pour échapper à la claustrophobie du système de production des majors, il part sillonner les rue du quartier de Shinjuku, lieu de rassemblement privilégié de la jeunesse marginale ; caméra légère au poing, style heurté mais gardant toujours une certaine distance avec ses personnages, êtres fragiles à l’énergie désespérée. Alternant les scènes de rassemblements nocturnes, où la prise de son s’avère périlleuse et laisse péniblement distinguer les altercations entre les jeunes et une police plus propre à justifier un salaire qu’à faire oeuvre d’utilité publique, Yanagimachi filme l’intimité de la vie de certains membres avec une délicate retenue. La caméra cerne, au detour d’une porte, ou à travers la vitre d’un café, le bouillonnement sourd qui menace de s’exprimer dans l’intimité du foyer familial. Restant toujours à distance, tout juste se permet-il d’interroger plus longuement l’un des jeunes leaders qui a été arrêté peu de temps avant et s’est retrouvé obligé de passer la nuit au poste, faute d’avoir des parents soucieux. Ces mêmes parents que l’on sent effacés, ne sachant comment communiquer, hésitant entre désintérêt et soutien familial.

On commence alors à percer à nu une jeunesse qui, loin de l’image de petits voyous terrorisant les passants que la société leur colle, se révèle en quête d’identité, fuyant la solitude urbaine et leur condition de vie pauvre. Comme le montre le réalisateur lors d’une courte scène décrivant deux jeunes dans une boutique pour motards, même le fils d’une famille pauvre peut se payer une moto, devenu un produit de masse à l’orée des années 70. Ce « cheval de fer » devient alors le symbole et le chemin vers la constitution d’une nouvelle communauté, phénomène inhérent à la culture japonaise, propre à soulager le besoin d’appartenance et de reconnaissance tout autant que celui d’évasion, face à la monotonie et la grisaille quotidienne. Pour la plupart désoeuvrés et issus de familles en difficultés, certains ont un passé douloureux, comme Deko dont les parents évoquent brièvement la perte de ses deux soeurs.

La disparition des valeurs traditionnelles, qu’elles soient celles de la nature ou de la société sont des thème récurrents dans l’oeuvre du cinéaste. Ici encore, à travers le portait de certains jeunes, ces valeurs se dissolvent à travers l’éclatement familial. Sans juger, ni porter de commentaires, Yanagimachi filme l’évidence laissant à chacun porter son jugement. Si cette évolution est source de conflits, ils se résolvent dans la nouvelle famille, celle du groupe et de ses symboles : la moto et l’uniforme (ici un blouson à l’enseigne du gang). Cette nouvelle tribu n’est pas foncièrement contre la société mais lutte pour exister en son sein, la rigidité sociale les poussant inévitablement à transgresser ses règles : il s’agit pour ces jeunes de se lancer à pleine vitesse sur les voies express de la ville, de préférence les samedis soirs en rameutant le plus de membres possibles. Ce défi à l’ordre ne signifie par pour autant une absence de règles. La solidarité et le sens du groupe sont à la base de leur unité, et comme le montre une scène dans un café, ils ne se gênent pas pour le rappeler à ceux qui jouent l’individualisme contre la communauté, y compris par la violence.

L’incommunicabilité dont souffre cette jeunesse s’exprime autant dans la société (les fréquentes interpellations policières et les provocations verbales) que dans le noyau familial, au cours d’une séquence non dénuée d’ironie, montrant une mère qui récite des mantras devant un autel, son fils dans la chambre voisine mettant alors un disque de rock pour couvrir ses paroles. Même si la réalisation souffre de quelques faiblesses, notamment dans la prise de son, le montage de Mitsuo Yanagimachi restitue sa force et sa fascination à cet hymne à la jeunesse. Alternant habilement les moments d’intimité avec les rassemblements bruyants, qu’il entrecoupe par de superbes ballades nocturnes endiablées filmées caméra embarquée, au son d’une musique rock seventies japonaise. Parfois, la mélancolie et la solitude s’expriment lorsque la caméra prend de la distance, cadrant ces personnages dans l’isolement urbain au son épuré d’un riff de guitare blues. L’image exprime aussi, par la recherche du grain et des contrastes nocturnes violents, un souci esthétique traduisant un réalisme chaotique, qui rappelle les images du photographe Daido Moriyama et ses travaux des années 60.

Il se dégage au final une authenticité rarement vue au cinéma dans le traitement de sujets similaires. Aussi loin de l’héroïsme rebelle hérité de l’iconographie des James Dean ou Marlon Brando, que du fétichisme des Biker Movies, Godspeed You ! Black Emperor est à l’image de ce qu’était Histoire du Japon racontée par une hotesse de bar (1970) d’Imamura pour le Japon des déshérités de l’après guerre : une tranche de vie et de vérité sur la jeunesse marginale des années 70. Jeunesse que ne cessera d’exploiter le cinéma japonais contemporain, centré sur la marginalité urbaine.

Dimitri Ianni | 22.01.2005 | Japon

Existe en DVD au Japon chez Ace Deuce Entertainment (ref. ADE-32), zone 2, NTSC, format 4:3, sans sous-titres.

aka Baraku empororu | Japon | 1976 | Un film de Mitsuo Yanagimachi
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