Graine de prostituée

Née sous une mauvaise étoile.

Si la dernière salve proposée par l’éditeur Wild Side ne nous avait proposé qu’un échantillon mineur des trésors du roman porno Nikkatsu [1], les qualités de cette fournée estivale sont tout autres. Lors de la carte blanche que lui confie en 2008 le Jeu de Paume à l’occasion d’une grande rétrospective de son œuvre, Shinji Aoyama déclarait : « Sone est l’auteur le plus méconnu et celui qui mérite le plus d’être réévalué » [2]. Il est certain que cette injustice doit beaucoup, outre la méconnaissance d’une grande partie de son œuvre, aux circonstances mêmes de la vie du cinéaste, qui ont entraîné son oubli progressif. Chûsei Sone fait en effet partie des “Johatsu” (“les évaporés” en japonais) ; ces personnes qui décident un jour de disparaître pour refaire leur vie ailleurs. Lorsqu’il se lance dans sa dernière réalisation, Flying (1988), un film grand public sur le milieu des courses de hors-bord et ses paris, activité notoirement associée à la pègre Japonaise, Sone emprunte une somme d’argent conséquente à un clan yakuza pour boucler son financement. Mais devant l’échec désastreux du film à sa sortie, et face à l’incapacité de rembourser ses dettes, il choisit l’esquive, disparaissant ainsi de toute vie publique à ce jour [3].

Mais ces péripéties ne doivent pourtant occulter l’importance et la contribution de ce cinéaste méconnu, qui fit l’essentiel de sa carrière au sein du prestigieux studio Nikkatsu. Entré en son sérail pendant sa période pré roman porno (en 1962), Sone fait partie de ces cinéastes (tout comme Noboru Tanaka ou Masaru Konuma ) qui ont débuté la réalisation grâce au roman porno. Il aura auparavant officié comme scénariste et assistant-réalisateur du maître Seijun Suzuki, dont il héritera du sens de la théâtralité et d’un usage hautement stylisé de la couleur, qu’il transposera brillamment (voir en particulier le second opus de la série Angle Guts) dans l’univers rose du roman porno. Mais ses velléités anticonformistes le pousseront également à fréquenter les milieux indépendants et fortement politisés du pinku eiga, en co-signant notamment le scénario de Les secrets derrière le mur (1965) de Kôji Wakamatsu sous le nom de plume Yoshiaki Ôtani. Un pseudonyme sous couvert duquel opèrent également deux talentueux scénaristes qui deviendront d’importants collaborateurs de Sone : Yôzo Tanaka et Atsushi Yamatoya [4].

À travers Graine de prostituée, onzième long-métrage de l’auteur, c’est avec ce dernier qu’il s’associe pour livrer un film échappant avec habileté aux conventions du genre. Yamatoya, lui aussi marqué par ses collaborations avec Seijun Suzuki, reste une des personnalités les plus singulières du cinéma japonais, dont on se languit toujours de découvrir la poignée de films, en particulier ceux produits par le pape du pinku d’agit-prop Kôji Wakamatsu. Des œuvres inclassables, qui comptent parmi les plus originales et modernes de la pléthorique production Wakamatsu. Scénariste brillant, il parvient ici à distiller ses affinités politiques contestataires et son sens de la subversion de façon subtile, tantôt parodique, opérant par détournement, mais sans jamais concéder à la forme son primat de divertissement populaire.

Graine de prostituée est une œuvre atypique du roman porno de par l’architecture de son récit, éclaté sur deux périodes historiques distinctes au symbolisme marqué. L’histoire débute pendant l’ère Taishô (1912-1926). Une ère brève sous l’influence des arts occidentaux, à l’image de la pièce de Hogetsu Shimamura [5] qui se joue à l’ouverture du métrage, mais une époque qui porte en elle les germes de l’expansionnisme Shôwa. Le marquis Katsura est un riche notable, dont la femme inféconde (Moeko Ezawa) se débauche avec un jeune acteur de la troupe de théâtre qu’elle reçoit. Le marquis lui, fréquente la prostituée Shino (Hitomi Kozue), pourtant engagée à son maître d’armes Todo (Eimei Esumi). Shino finit par tomber enceinte du marquis et donne naissance à de faux jumeaux (Kyoko et Hiroyoshi). Mais pour préserver les apparences dues à son rang, le marquis décide de conserver le fils à ses côtés pour lui inculquer une éducation martiale, faisant croire qu’il est né de son épouse, et choisit de cacher la paternité de la fille en la faisant exiler en compagnie de sa mère, qui décèdera dans le plus grand dénuement. Il demande à Todo de les tenir à distance et veiller sur ce secret qui pourrait mettre en péril ses ambitions.

Ce préambule, qui sert de première partie au film, permet en réalité de poser les bases d’une tragédie aux accents shakespeariens, autant qu’à élaborer une subversive satire sur les conditions dans lesquelles se met en place le nationalisme exacerbé qui, inexorablement, entraîne le Japon vers la guerre. L’arrière plan politique trouble, qui sert de toile de fond aux destins individuels de ce drame, devient ainsi davantage qu’un simple écrin exotique d’une pièce historique, tel que le roman porno les affectionne habituellement. Au contraire, il en accentue la dimension satirique et critique de la dégénérescence d’un pouvoir en pleine décadence qui use du mensonge et instrumentalise les événements (à la mort de Todo les journaux le font passer pour un dangereux terroriste), à des fins de propagande. D’une certaine façon, Graine de prostituée contient, à travers le destin de Kyoko, toute la rancœur tenace d’une génération qui s’est sentie sacrifiée, trahie et abandonnée. Et l’on ne peut s’empêcher, au risque d’une surinterprétation, de dresser un parallèle, avec la génération trahie des années rouges après l’échec des mouvements étudiants.

Ici les dates ne sont pas neutres. Sone glisse à propos des inserts, faits d’images d’archives contextualisant la dimension politique du récit. A la mort de Todo succède le début de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945). Kyoko et Hiroyoshi, les deux bâtards, sont nés le 21 août 1914, date qui se confond à peine avec l’entrée du Japon dans le théâtre de la Première Guerre Mondiale, et dont on sait le résultat qu’elle aura sur la politique expansionniste de l’archipel. Aussi, si le film reste un divertissement au rythme enlevé et d’une belle concision narrative, malgré ses raccourcis audacieux, il n’en est pas moins porteur d’une charge subversive, plutôt inhabituelle dans le roman porno dont l’expression n’est que rarement aussi directe, au contraire du milieu pink, ouvertement anti-establishment, mais d’autant plus marginal. Bien entendu, la personnalité de Yamatoya n’y est pas étrangère. Quant à Sone, il se permet des audaces qui en font assurément l’un des cinéastes les plus extrêmes et iconoclastes du roman porno. Ainsi lors d’une séquence imaginative étonnante, il superpose à la naissance des jumeaux, grâce au montage parallèle, la jouissance de la femme du marquis se faisant honorer par son amant. Moment truculent, génialement parodique, au cours duquel les cris de l’accouchement se confondent avec ceux de l’orgasme féminin de la marquise adultère. Et que dire de ces caches aux formes absconses et démesurément exagérées, servant habituellement à se plier aux règles dictées par le studio et le comité de censure EIRIN. Entre un carré blanc masquant l’accouplement de deux personnages en plan d’ensemble, et une striure noire démesurément large occultant le tiers de l’écran, le geste résonne ici, à l’instar des caches grossiers employés par Kumashiro dans L’Enfer des femmes : forêt humide (1973), comme une dénonciation de l’absurdité d’un système imposé par une autorité étrangère.

Mais Sone ne s’en tient pas là. Il pousse le vice jusqu’à faire se rencontrer les deux enfants illégitimes au cœur d’une maison de prostitution de bas étage, initiant ainsi un inceste fraternel dont la pureté n’est que plus séditieuse. On retrouvera d’ailleurs ce motif incestueux dans d’autres œuvres du cinéaste, telles que l’attirance de l’héroïne de Journal d’une infirmière (1976) pour son jeune frère, ou le regard ambigu de Muraki envers sa jeune sœur dans Angel guts : high-school coed (1978). C’est donc aussi une subversion des valeurs morales traditionnelles que propose Sone à travers le destin tragique de son héroïne et son choix de vie. De plus, l’auteur décide de faire jouer la mère (Shino) et la fille (Kyoko) par la même actrice, magnifique Hitomi Kozue ici dans l’un de ses tous premiers rôles, amplifiant ainsi le trouble de l’hérédité victimaire des deux femmes prostituées. Permettant aussi au cinéaste de jouer sur l’ambiguïté des rapports entre Todo et sa fille adoptive, qu’il finira par confondre avec son ancienne amante et mère de la jeune fille, perpétuant ainsi son châtiment et sa condamnation morale.

Ce qui rend l’héroïne de Graine de prostituée si attachante, c’est qu’elle rejette par son choix de vie la société bien pensante et l’éducation masculine que tente de lui imposer son tuteur, garant des valeurs traditionnelles (il est maître d’armes), en revendiquant fièrement sa condition de prostituée qui constitue pour elle une forme de libération - mai 68 est passé par là - autant qu’un moyen d’échapper au destin cruel de sa mère qui eut le tort de tomber amoureuse. C’était "pour échapper à l’amour" dit Kyoko à un moment. Sone démontre aussi avec cette œuvre une faculté à sublimer la beauté de la femme à travers sa déchéance. On retrouve d’ailleurs chez lui ces trajectoires tragiques de femmes victimes de l’amour, qui finissent, résignées, par se noyer dans la décadence (voir le second et sublime opus de la série Angel Guts). Sa vision des quartiers de plaisirs apparaît bien distincte de celle d’un Kumashiro, plus vibrante et exaltée, ou de celle de Tanaka, plus ardente et passionnelle (Osen la maudite). Malgré la chaleur de ses chromatismes carmins, celle de Sone demeure emprunte d’un cruel désenchantement, enfoui mais bien réel, faisant un éloge de la déchéance dans un mélange de provocation et d’anticonformisme.

Mais au delà de son propos subversif, Graine de prostituée représente également un accomplissement plastique inventif et étonnant. Sone possède un appétit vorace pour l’hybridation et l’expérimentation. Sa filmographie le démontre, jamais il ne donne l’impression de se répéter, et semble constamment à l’affût du dépassement, de la nouveauté. Il démontre ainsi une rare versatilité et une capacité à changer de style avec aisance (voir notamment la différence entre ses deux volets de la série Angel Guts) pour dépasser les contraintes du genre. Il croise ainsi l’érotisme avec le film de fantôme classique dans Hellish Love (1972), en passant par le faux documentaire avec Naked Resume : True Story Of Kazuko Shirakawa (1973) ou la comédie burlesque avec Secret Chronicle : Prostitution Market (1972), sans oublier le film d’action fantastique mettant en scène les femmes ninjas dans Female Ninja Magic : 100 Trampled Flowers (1974).

Avec Graine de prostituée il passe du drame humain, à la parodie, à la chronique des quartiers de plaisirs, et finit même par bifurquer vers le film d’action, à l’image de la fin du film et d’un combat nocturne abstrait au son de coups de feu retentissants comme des feux d’artifices aussitôt disparus, rappelant les expérimentations d’un Seijun Suzuki. Sone utilise d’ailleurs tout l’art et le goût de ce dernier pour la théâtralisation. L’histoire entière semble d’ailleurs se jouer telle une pièce shakespearienne avec ses changements de tons et ses rebondissements. Sone, par la magie du montage “cut”, y glisse des séquences oniriques et surréalistes, et se sert admirablement de la lumière (les séquences dans le Dojo) pour se jouer d’une économie de moyens. De même il use de la couleur, le rouge en particulier, autre héritage Suzukien dont il transmettra l’esprit à la série Angel Guts et à Takashi Ishii en particulier ; donnant ainsi au métrage des qualités plastiques inattendues, tantôt surréalistes et expressionnistes, ero-guro lors d’un double suicide que n’aurait point renié Teruo Ishii, ou exacerbant la sensualité de son héroïne par un simple rouge à lèvre vif se détachant de la blancheur d’une peau de porcelaine. Alors qu’il sait aussi faire preuve de naturalisme lors d’une scène d’amour filmée en extérieur, montrant en arrière plan une mer agitée reflétant le désir passionnel s’emparant de Kyoko et Hiroyoshi.

Graine de prostituée, de par ses ambitions narratives et esthétiques, démontre toute l’étendue du talent incroyablement versatile de Chûsei Sone, qui s’impose comme un auteur essentiel du roman porno aux côtés d’un Kumashiro et d’un Tanaka. Cette œuvre majeure du cinéaste montre à quel point le genre, dans ses restrictions mêmes, fut pourvoyeur de créativité pour des cinéastes en quête de nouveaux sentiers à défricher. Une acquisition indispensable à tout amateur du genre.

Dimitri Ianni | 10.08.2010 | Japon

Graine de prostituée est sorti en DVD avec sous-titres français le 4 août 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

Remerciements à Benjamin Gaessler, Cédric Landemaine et Wild Side.

[2Vertigo N° 34 (Éditions Capricci).

[3Behind the Pink Curtain : The Complete History of Japanese Sex Cinema, FAB Press, 2008, p. 134.

[4Tous deux ont également fait parti du collectif de scénaristes Hachiro Guryu (le groupe des huit), auteurs du cultissime La Marque du tueur (1968) de Seijun Suzuki. Quant à Yamatoya, il signera les scénarios de deux autres roman porno réalisés par Chûsei Sone : Foreigner’s Mistress Oman : Falling Autumn Flower (Rashamen oman : higanbana wa chitta, 1972) et Love Doll Report : An Adult Toy (Otona no omocha : dacchi waifu report, 1975), puis participera à l’écriture de son seul film réalisé pour l’ATG (Art Theater Guild) : Meurtres sans continuité (Furenzoku satsujin jiken, 1977).

[5(1871-1918) Critique et principal fondateur du Shingeki (théâtre moderne japonais).

aka Naked Rashomon, Showa woman : naked rashomon, Shôwa onnamichi : rashômon, 昭和おんなみち 裸性門 | Japon | 1973 | Un film de Chûsei Sone | Avec Hitomi Kozue, Eimei Esumi, Moeko Ezawa, Hiroshi Osa, Jôji Sawada, Setsuko Ôyama, Kaoru Hazuki, Hirokazu Hori
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