Hideo Nakata

Hideo Nakata fait partie de ces réalisateurs japonais qu’il n’est plus besoin de présenter. Le metteur en scène qui vous a glacé le sang avec Ring et Dark Water, mais aussi fasciné avec Chaos, était cette année l’invité de l’Etrange Festival qui lui a offert une carte blanche. L’occasion de découvrir son affection pour des cinémas divers, de Nakagawa à Konuma, en passant par Max Ophüls, Joseph Losey et même Buster Keaton. Une palette qui reflette parfaitement la véritable identité de Nakata, bien loin du réalisateur typé épouvante que sa filmographie semble mettre en avant...

Sancho : Les films présentés dans le cadre de votre carte blanche sont très éclectiques, pouvez-vous nous éclairer sur certains de vos choix ?

Hideo Nakata : Les noms de ces sept films me sont venus très spontanément. Puis, lorsque j’ai écrit les commentaires pour le catalogue de l’Etrange Festival, j’ai réalisé que je les avais vus lors de mes années d’étudiant, à une époque, où j’étais cinéphile. Lettre d’une inconnue de Max Ophüls, je l’ai vu peut-être à 15 reprises, dont une fois sept jours d’affilée. Ce film en particulier, mais également les 6 autres, sont à l’origine de ma vocation de réalisateur. J’étais fasciné par le travail du metteur en scène, je voulais passer derrière le miroir. Aucun de ces films ne se ressemble ; finalement je veux peut-être montrer que je ne suis pas seulement un metteur en scène obsédé par les films d’horreur.

Resterez-vous les voir lorsqu’ils seront projetés à l’Etrange Festival ?

Oui, j’ai l’intention de les voir tous, mais malheureusement je ne pourrais pas voir Lettre d’une inconnue, car deux films vont être projetés en même temps et je dois les présenter tous les deux. Le film de Max Ophüls est assez populaire au Japon et je devrais pouvoir le voir sur grand écran.

Quand vous revoyez ces films, votre perception est-elle différente maintenant que vous êtes réalisateur ?

A part Lettre d’une inconnue et M de Joseph Losey, j’ai vu ces films lorsque j’étais encore à l’université, ou assistant réalisateur. Après avoir tourné 10 films, je devrais les voir d’un autre œil. J’ai hâte de les revoir.

Vous avez choisi un film de Nobuo Nakagawa. Lors de notre précédente rencontre, vous reconnaissiez son influence, sans pouvoir l’expliciter... qu’en est-il maintenant ?

L’enfer et Horreur à Tokaïdo, qui sont présentés dans le cadre de ce festival, m’ont directement influencé. Pour Koheiji, l’immortel , qui est son dernier film et a été tourné avec peu de moyens, mon point de vue est différent. Il a écrit le scénario, et avec un budget très faible, il a réussi à faire quelque chose d’intéressant. Peut-être pas au niveau de l’épouvante, mais au niveau de l’accent mis sur l’ "(emotionnal struggle)", la lutte émotionnelle, le triangle amoureux entre les deux hommes et la femme. C’est une histoire de fantômes, mais je suis maintenant plus attiré par les relations humaines, c’est pourquoi j’ai choisi ce film. Pour des raisons évidentes, ses films de fantômes des années 50 sont beaucoup plus connus, mais cela fait partie de ma personnalité de trouver des films moins connus qui puissent surprendre les spectateurs français.

Comme vous l’avez dit, Nobuo Nakagawa est surtout connu pour ses films de fantômes, même s’il s’est essayé à d’autres genres. Vous êtes un peu vous aussi dans cette situation. Vous avez filmé des drames, des films à suspense, mais vous êtes surtout connus pour vos différents Ring... peut-on vous appeler le nouveau Nobuo Nakagawa ?

Non, je ne pense pas. Nobuo Nakagawa appartient à une autre époque. Je ne veux pas comparer son époque et la nôtre, car beaucoup de choses ont changé. Il a mis en scène tellement de films, je ne pourrais pas être aussi productif.

Comment ressentez-vous le fait d’être catalogué comme un metteur en scène de films d’horreur ?

Je déteste ça, mais c’est mon destin. A un moment, j’ai essayé d’y échapper, mais je suis revenu à Dark Water , puis à The Ring 2. Afin de pouvoir terminer mon documentaire sur Joseph Losey, j’ai mis en scène mon premier long métrage basé sur une idée originale. Il s’agissait simplement de faire de l’argent pour le documentaire. J’ai choisi l’horreur comme un moyen de faire d’autres films, qui étaient ma passion à l’époque. Ce film a plu à des producteurs, puis j’ai fait Ring et Ring 2, Dark Water et The Ring 2. A chaque moment crucial de ma carrière, j’ai fait des films d’horreur. Parfois, je déteste faire des films d’horreur car montrer des fantômes encore et encore peut être ennuyeux, mais en même temps, je ne peux pas ignorer que mes films d’horreur sont appréciés. C’est pourquoi les producteurs ne me proposent que ce genre de films. Et je ne veux pas simplement dire : "Non, je veux faire des mélodrames comme Lettre d’une Inconnue". Ce que je crains le plus, c’est d’être improductif. Joseph Losey le disait aussi lorsqu’il a quitté les Etats-Unis en raison de la situation politique : " Etre productif est ce qui peut arriver de mieux à un réalisateur ". Bien sûr, je ne serais pas heureux si je peux simplement faire beaucoup de films. Nakagawa a fait beaucoup de films différents, mais il a beaucoup apprécié d’avoir réalisé Horreur à Tokaido, qui est devenu son film marquant. Il est considéré comme un maître du film d’épouvante, ce qui est à la fois à moitié vrai et à moitié faux, mais ce film lui a permis de continuer à être réalisateur.

Essayez-vous de faire assez d’argent avec vos films aux Etats-Unis, afin de pouvoir choisir vos projets ?

Si je pouvais faire trois films d’affilée qui rapportent beaucoup d’argent, je pourrais choisir mes projets. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Bien sûr, les gens penseraient que quelqu’un est très bon si ses films font beaucoup d’argent, mais c’est aussi une question de jeu de pouvoir, ce qui est la réalité de Hollywood. Et je déteste cela.

Personne en Europe ne vous a fait de propositions ?

J’ai été approché par un français, dont je tairais le nom, mais pour l’instant cela n’a débouché sur rien.

Comment travaillez-vous avec les acteurs, êtes-vous un réalisateur sympathique ou tyrannique ?

Je ne suis pas un tyran, mais je ne veux pas être trop sympathique avec les acteurs, car parfois il est nécessaire d’être très strict. Le plus important est d’obtenir la meilleure performance. Je fais en sorte qu’ils soient concentrés sur la scène. Je me considère principalement comme un observateur. Bien sûr je donne des indications, ils jouent la scène, puis je leur dis ce qui peut être amélioré. Je me considère comme la première audience de mon film.

Lorsque vous étiez assistant directeur de Konuma, vous deviez montrer aux acteurs et actrices comment jouer des scènes d’amour avec un autre assistant... faites-vous toujours la même chose ?

D’habitude non, mais le film érotique est un cas particulier. Même si les acteurs et actrices avaient l’habitude d’être nus, il y avait beaucoup d’hommes sur le plateau, et normalement les scènes ne sont pas répétées. Les actrices étaient très inexpérimentées, et les scènes de lit sont comme des scènes d’actions, il faut se rappeler quels gestes faire. Ce n’est pas arivé souvent, mais en tant qu’assistant-réalisateur à la Nikkatsu, notre travail était de montrer, en particulier aux actrices, l’ordre des actions : "d’abord embrassez-vous, allez au lit, prenez cette position, puis celle-là..." C’était drôle, mais nous étions si concentrés que personne ne riait. Konuma était plus dur que moi avec ses assistants.

L’utilisation du son et de la musique est un élément clé dans vos films, quelle est votre approche dans ce domaine ?

Dans le film d’horreur et le thriller, vous dessinez la vague d’anxiété pour aboutir au climax. Je vois un film d’horreur comme un long morceau de musique avec des silences. Il est possible de manipuler les émotions en utilisant la musique et les effets sonores. Bien sûr, les effets visuels sont importants, mais s’ils sont déficients je peux demander au compositeur ou au music designer de pallier à la faiblesse de la scènes afin de créer une tension plus importante. Il est très important de doser la durée et la qualité de la musique et des effets sonores.

Le premier Ring est le plus effrayant de tous, et je l’explique pour ma part par votre collaboration avec Kenji Kawai... qu’en pensez-vous ?

Pour tout le monde - le producteur, le scénariste, le réalisateur - le premier Ring a constitué un vrai défi. Il s’agissait de ma première collaboration avec Kenji Kawai, le producteur me l’avait chaudement recommandé. Nous n’avions pas besoin de jolies mélodies, la musique devait ressembler à des effets sonores. Il y a beaucoup pensé, parfois il frottait simplement son doigt sur un verre et c’est un son très abstrait. Quand il faisait ce son dans le studio, je regardais la scène où le personnage principal revient dans le passé et voit les expériences. C’est un long morceau et je voulais avoir un pic sonore lors d’un gros plan, et je lui ai demandé s’il pouvait le reculer de quelques secondes. Il m’a répondu qu’il était difficile de contrôler très précisément cet effet, mais qu’il allait essayer. Les nombreux petits efforts que nous avons faits, ainsi que les choses différentes que nous avons essayées, ont été très intéressants. C’était amusant, même si le mixage du son a été difficile à réaliser, car je me suis disputé avec le producteur et le sound designer, en raison de mes exigences. Je crois véritablement que la bande sonore peut fortement modifier l’atmosphère d’un film, en particulier d’un film d’horreur.

Si vous disposiez d’une liberté totale de création, quel sujet aborderiez-vous ?

Je ferais un drame sur une famille, dans la veine de Mikio Naruse, dont les films étaient souvent centrés sur la relation homme-femme. Je souhaiterais raconter l’histoire d’une famille séparée, mais qui parviendrait à se reconstruire au cours du film. Le sujet ne semble pas très intéressant, mais j’essaierais de trouver une approche intrigante. Ou, comme j’en ai assez des jeux de pouvoir à Hollywood, je pourrais faire un film complétement différent, pourquoi ne pas tourner un documentaire animalier. A l’heure actuelle, La Marche de l’Empereur remporte un succès incroyable aux Etats-Unis. Je ne ferais pas la même chose. Il faudrait trouver une histoire naturelle intéressante. Les animaux ne font pas de politique, à part certains singes. Ce type de films, je pourrais les financer avec mon argent.

Pourquoi, vos films traitent-ils souvent d’une famille séparée ?

Je pourrais vous répondre que désormais beaucoup de familles sont dans cette situation... Plus sérieusement, la relation entre la mère et sa fille provient des livres Ring et Dark Water , je ne l’ai pas choisie. Mais, mon père et ma mère ont aussi divorcé, et ma mère m’a élevé, moi et mon frère. J’ai cette image en tête depuis mon enfance. Cependant, en même temps, je n’ai pas demandé au scénariste d’intégrer mon histoire personnelle. Peut-être mon inconscient m’attire-t-il vers ce thème. Si vous pensez logiquement, le film est plus efficace si le personnage principal est une femme avec une petite fille, car elles sont très vulnérables aux esprits surnaturels. S’il y avait un père pour les protèger, vous devriez le tuer d’abord. Il devrait mourir rapidement et n’aurait donc pas d’utilité !

Le responsable de notre association adore Takashi Miike, que pensez-vous de ce réalisateur ?

Takashi Miike est le réalisateur japonais le plus productif et il aborde tous les genres. J’admire son énergie et sa curiosité. J’apprécie ses films à petit budget comme Audition. Ce qu’il est parvenu à faire avec ce film violent est extraordinaire. J’adore la scène où l’on découvre le producteur TV qui se débat dans un grand sac. Il essaye de faire des films différents et je voudrais faire de même. Mais lui, il n’a pas besoin de dormir. Il peut travailler sur un film jusqu’à une heure du matin, puis ensuite il parle avec les producteurs ou les scénaristes de son prochain projet, avant de dormir quatre heures pour reprendre ensuite le tournage. J’admire vraiment son travail.

Remerciements à l’équipe de l’Etrange Festival pour avoir rendu possible cette interview, réalisée le jeudi 8 septembre 2005 au Forum des Images.

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