Himizu

La terre a peut-être cessé de trembler quotidiennement, mais Sumida lui, vibre encore. Désespérément attaché à l’idée de devenir un homme ordinaire et de réfuter toute exception, l’adolescent, traversé d’une secousse émotionnelle, rage grandissante, incarne la projection, l’épicentre d’un foyer empruntant dans les mains de Sono Sion son sens sismique. Un père absent qui ne se montre que pour lui réclamer de l’argent, le battre, le trainer dans la boue et exprimer l’erreur de sa conception. Une mère en passe de s’absenter elle aussi, qui n’a que faire de sa progéniture. Qu’importe ; Sumida bouillonne mais encaisse, s’accroche à ce domicile brisé, entreprise de location de barques en bordure d’un lac et de quelques destins fauchés par le tremblement de terre du 11 mars 2011, que le jeune homme accepte d’héberger sur le terrain familial.

Keiko Chazawa, étudiante qui partage sa scolarité, vibre à l’unisson avec Sumida, indépendamment de la volonté de celui-ci. Elle fait de chacune de ses déclarations un mantra, y puise l’énergie nécessaire à la préservation de sa vitalité, à la lutte contre son propre foyer, contre une mère qui l’incite au suicide. Lorsque la mère de Sumida l’abandonne effectivement, et que le garçon délaisse les bancs de l’école pour se consacrer au négoce familial, Keiko impose sa présence et son aide, bien décidée à écarter Sumida du gouffre. Mais des yakuza, auxquels le père de Sumida doit une rondelette somme d’argent, ne l’entendent pas de cette façon…

De tous les films que nous avons vus au Festival du film asiatique de Deauville cette année, un seul possédait la capacité de nous toucher au point de précipiter le retour de certains membres de la rédaction de Sancho auprès de leurs proches. Plus de dix jours après sa vision, la rage tellurique de Himizu résonne encore dans ma tête, et je m’accroche aux encouragements scandés par Keiko (Fumi Nikaido) pour retrouver l’improbable optimisme de l’édifice. Un optimisme qui, face à la caméra de Sono Sion (qui adapte ici un manga de Minoru Furuya), prend des détours éreintants : le harcèlement moral, la violence domestique, l’abandon, l’incitation au suicide, l’errance meurtrière… La vie, dans Himizu, côtoie sans cesse sa négation la plus abjecte, comme l’illustre cette potence qu’Asuka Kurosawa, qui incarne la mère de Keiko, repeint avec son mari, dans l’espoir que sa fille s’y pende et qu’elle puisse se réfugier dans l’égoïsme. L’une des scènes les plus obscènes de la filmographie de Sono Sion.

Porté par le traumatisme de Tōhoku, Himizu incarne la catastrophe dans l’émotion des personnages plus encore que dans le terrain de la dévastation. Une étendue de débris, vestige traité avec onirisme par Sono Sion, qui sert avant tout de plaque tectonique à la conscience collective des quelques humanités positives du film : Sumida, Keiko, ainsi que ces démunis qui campent sur le terrain de Sumida, et qui, eux, ont tout perdu dans la catastrophe ; ou presque : puisqu’il leur reste, plus que l’envie de vivre, celle de voir Sumida vivre. Lorsque la volonté de Sumida cède à la négation, à l’appel de la mort, l’onde suicidaire se propage dans ce rêve/cauchemar, traumatisme partagé, et incite chacun à la réaction. Car Sumida incarne l’enfance et donc le futur tout entier. Et si son histoire se doit de passer par la fêlure, sa reconstruction est essentielle et, Keiko y veille, doit se faire dans la solidarité, la compréhension d’un contexte, l’acceptation d’une blessure, l’aveu d’une certaine culpabilité - métaphore sévère de la situation japonaise.

Keiko, étonnamment mature dans son enthousiasme travesti en idolâtrie kawai, force contraire du film, en incarne l’autre tremblement, plus conscient et positif. Sa seule concession à la fêlure, ce sont ces cailloux qu’elle met dans sa poche à chaque fois que Sumida la frappe ou la dénigre, et qu’elle lui rejettera une fois la poche pleine. Belle façon de matérialiser le grief, la fragmention qu’entraînent les chocs émotionnels répétés. Mais que la fantastique Fumi Nikaido ne laisse jamais la briser. C’est elle – éclipsant presque Shota Sometani, Pierrot le fou éphémère, pourtant incroyable dans la peau de Sumida, ainsi que tout le cast de Cold Fish, Denden en tête, venu là pour prêter main forte – qui nous permet, tout au long de Himizu, de garder la tête hors de l’eau, d’envisager l’espoir alors que la mort s’impose sans cesse un peu plus aux protagonistes. Pervers, Sono Sion se sert de la violence et du nihilisme, y plonge et s’y nourrit pour rebondir et réfuter, in extremis, l’abîme. Le spectateur lui-même ébranlé, son assise passablement fragilisée, la reconstruction peut commencer, conjointe.

Himizu a été présenté en compétition au 14ème Festival du Film Asiatique de Deauville (2012) , où il a remporté - c’est vraiment la moindre des choses - le Prix de la critique.

aka ヒミズ | Japon | 2011 | Un film de Sono Sion | Avec Shota Sometani, Fumi Nikaido, Megumi Kagurazaka, Asuka Kurosawa, Denden, Mitsuru Fukikoshi, Tetsu Watanabe, Makiko Watanabe, Ken Mitsuishi, Yosuke Kubozuka
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