Hirokazu Kore-Eda

En moins de trois films (Maboroshi, After Life et Distance), Hirokazu Kore-Eda s’est imposé comme l’un des fers de lance de la nouvelle générations de cinéastes-auteurs japonais aux côtés de Nobuhiro Suwa, dont il partage un parcours similaire, et Naomi Kawase. C’est à l’occasion de la sortie nationale, le 10 novembre prochain, de son quatrième long-métrage Nobody Knows, un chef-d’oeuvre de sensibilité et d’émotions contenues, que nous avons eu le plaisir de rencontre le réalisateur-producteur [1] au cours d’une brève mais captivante discussion.

Sancho : Vous avez tout d’abord commencé votre carrière de réalisateur par le documentaire. Comment s’est effectué votre passage à la fiction ?

Hirokazu Kore-Eda : En réalité, j’ai toujours souhaité faire du cinéma. Mais à l’époque, je ne savais trop comment m’y prendre. Aussi comme de nombreux collègues, j’ai commencé par travailler à la télévision (chez TV Man Union, une grande société indépendante de production télévisuelle) où j’ai réalisé de nombreux documentaires. Tout en travaillant sur ces documentaires, j’ai commencé à écrire le scénario d’After Life. Cette période a été pour moi déterminante dans la mesure où, par ce biais je me suis beaucoup ouvert au monde, et cela m’a permis de mûrir. Le premier documentaire que j’ai réalisé, Shikashi, qui veut dire "mais" en français, traitait de la catastrophe de Minamata [2]. Au cours d’un procès qui a eu lieu entre le gouvernement et les victimes, un haut fonctionnaire impliqué s’est suicidé. Mon documentaire qui commence à cette époque, prend comme sujet principal l’épouse de ce haut fonctionnaire, et traite de la façon dont elle parvient à surmonter cette disparition.

Après avoir fait ce film, un ami du producteur m’a parlé d’un roman qui est devenu le sujet de mon premier long-métrage, Maboroshi. Il parlait d’une femme dont le mari était décédé et comment celle-ci vivait sa disparition et accomplissait son deuil. Aussi, bien que j’ai voulu faire de la fiction avant de faire du documentaire, cela s’est finalement fait dans une parfaite continuité.

Vous avez été diplômé d’université en littérature, hors presque toutes vos fictions prennent leur source dans le fait divers. Est-ce à penser que la réalité est plus intéressante que la fiction ?

Pour tout vous avouer, je n’ai pas beaucoup étudié quand j’étais à la fac, et je passais tous mes jours au cinéma. C’est donc plutôt la salle de cinéma qui fût mon école. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est tout à fait possible de sortir diplômé d’une université japonaise sans mettre les pieds en cours ! Ceci dit je ne pense pas que la réalité soit supérieure ou plus intéressante que la fiction. On ne peut les comparer. Si vous imaginez une terre, d’un côté la fiction et de l’autre la réalité, comme deux racines qui prennent vie. En ce qui me concerne, j’ai besoin des deux pour me nourrir et grandir.

Parlons de votre dernier film Nobody Knows, dans lequel des enfants sont les personnages centraux. Plutôt que de parler du fait divers tragique en lui-même, vous prenez un soin particulier à filmer leur intimité à travers leurs jeux dans la maison. Y-a-t-il chez vous une nostalgie de cet état de liberté insouciante ?

Ce n’est pas vraiment de la nostalgie à proprement parler. Ce qui m’intéressait c’était de montrer la complexité des sentiments que pouvaient éprouver ces enfants livrés à eux-mêmes, ainsi que la solidarité qui existait entre eux ; les obligeant parfois à mentir pour pouvoir s’entraider. Néanmoins, le public de mes films est un public adulte et je voulais qu’il se souvienne de son enfance, non pas pour la regretter ; mais pour que cela les heurte et qu’ils pensent qu’eux aussi avaient pu d’une certaine manière vivre ce genre d’expériences. Je voulais les toucher d’une autre manière.

Dans le film, on a l’impression que les enfants trouvent en eux la force de survivre et paraissent ainsi plus courageux que les adultes.

Actuellement je pense que dans notre monde, le temps et l’espace propre des enfants est de plus contrôlé et régenté par le monde des adultes. Il est vrai que dans les circonstances particulières de cet abandon, ces enfants vont se développer de façon autonome à travers leurs jeux et créer une richesse dans leur vie. Mais quand bien même on a l’impression qu’ils s’amusent, c’est une expérience très douloureuse. J’ai voulu montrer la dureté de cette expérience plutôt à travers le rire que les larmes. Je pensais que cela serait plus percutant.

Dans le film, Akira, le jeune protagoniste, en devant assumer tout seul les responsabilités des adultes, perd une partie de son enfance. Néanmoins, il n’est pas un héros et connaît lui aussi des faiblesses ; quand il part jouer avec ses camarades au lieu de s’occuper de ses frères et soeurs ; ou encore lorsqu’il dépense de l’argent pour s’acheter des jouets, alors qu’il aurait pu peut-être l’utiliser pour guérir sa petite soeur. Je voulais donc aussi montrer que ces enfants ne pouvaient vivre uniquement par eux-mêmes, mais avaient aussi besoin des adultes.

Lors d’une des scènes les plus bouleversantes du film, l’enterrement de la benjamine par Akira, on a l’impression qu’un cap est franchi par l’adolescent et qu’un nouveau départ est possible pour la petite famille.

C’est en effet un nouveau départ, mais il n’est pas forcément positif. La scène de l’enterrement marque pour le protagoniste, la fin de son enfance. Il devient réellement adulte à ce moment précis, mais cela signifie aussi qu’il perd quelque chose à ce moment là.

J’ai lu que votre prochain film serait un jidai geki, qu’en est-il à ce jour ?

Tout à fait. Il s’intitulera Hana Yorimo Naho. Après Nobody Knows, qui constitue un peu la somme de mes expériences acquises au cours de mes trois premiers long-métrages, je voudrais faire un film radicalement différent et me diriger plus vers la fiction. Le thème en sera la vengeance et le récit se déroule il y a 300 ans. Néanmoins, je ne veux pas non plus faire un film d’action ou un Chambara. Je veux m’attacher à dépeindre le petit peuple et la pauvreté, tout en mettant en avant un personnage très faible, en montrant comment celui-ci survit.

Le casting est-il déjà établi ?

Pas encore, mais cela ne saurait tarder. Dites-moi, qui verriez-vous ?

Je ne sais trop... j’aimerai bien voir Susumu Terajima, Kenichi Endo... ou pourquoi pas Makiko Esumi qui jouait dans votre premier film.

En effet, ils devraient jouer mais je n’arrive pas à trouver les acteurs principaux. Malheureusement Makiko Esumi est enceinte en ce moment... et ne tourne donc pas de films.

Quel dommage !

Dimitri Ianni | 27.10.2004 | Japon, Rencontres

Interview réalisée le mardi 26 octobre à Paris. Un grand merci à Matilde Incerti, et Valérie Dhiver pour la traduction. Les photos présentes sur cette page sont la propriété de Dimitri Ianni - tous droits réservés.

[1A également produit deux long-métrages de jeunes réalisateurs japonais : Kakuto de Iseya Yusuke et Wild Berries de Nishikawa Miwa (assistante réalisatrice sur After Life).

[2La catastrophe de Minamata au Japon dans les années 1950, a vu plusieurs centaines de personnes atteintes de désordres neurologiques irréversibles, suite à la consommation régulière de poisson contaminé par du mercure. Cette catastrophe a été dénoncée notamment par les images du reporter Eugene Smith, qui ont fait le tour du monde dans les années 70.

"En réalité, j’ai toujours souhaité faire du cinéma."
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