Ivre de femmes et de peinture

A l’occasion d’un article sur le décevant Emergency Act 19 la semaine dernière, je mentionnais déjà l’un des travers (car il y en a) de s’intéresser activement au cinéma d’un pays non seulement étranger, mais que l’on pourrait qualifier d’ "exotique". C’est un nouveau travers qui m’intéresse aujourd’hui, sous forme de mea culpa. Il y a en effet dans la passion pour le cinéma asiatique - comme pour toute forme de cinéma "marginal" -, une certaine part d’élitisme ; d’autant plus lorsque l’on s’occupe d’un site ou d’un fanzine sur le sujet, et que l’on souhaite offrir au lecteur la primeur d’une rareté quelconque. Du coup, vos fidèles serviteurs passent la majorité de leur temps à déterrer des films obscurs et difficilement accessibles au grand public, délaissant - plus ou moins consciemment - les films plus "courants", et parfois même les sorties en salles. Peut-être ce comportement justifie-t-il le fait que, jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vu un seul film signé Im Kwon-Taek - dont plusieurs réalisations ont pourtant été distribuées sur le territoire. Comme quoi l’élitisme underground, plutôt que de conduire à un enrichissement, renforce souvent une ignorance regrettable... Heureusement, la sortie de Ivre de femmes et de peinture (Chihwaseon en VO) m’a forcé à combler - tout du moins partiellement - cette lacune que j’ai découvert être encore plus grande que je l’avais imaginée...

Le 98ème film de Im Kwon-Taek - très certainement le réalisateur coréen le plus connu du public international, mais aussi le plus prolifique - se penche sur la vie de "Ohwon" Jang Seung-Ub, célèbre peintre du 19ème siècle, né en 1843 et disparu en 1897. D’origine roturière, Seung-Ub montre dès son plus jeune âge de très grandes aptitudes artistiques, et un don d’observation hors du commun. Le vénérable Kim Byung-Moon - un érudit qui aspire au progrès - ne s’y trompe pas lorsqu’il sauve l’enfant de la violence d’une vie dans les rues. Pourtant le garnement s’enfuit. Ce n’est que plusieurs années plus tard que Byung-Moon le retrouve, employé dans une papeterie modeste, et tente une nouvelle fois de le reprendre sous son aile. Dès lors, Seung-Ub va de maître en maître, préférant s’inspirer d’œuvres chinoises pour développer un art "qui plaît" plutôt que d’accepter les enseignements de figures reconnues. Il s’insurge contre ces maîtres qui lui paraissent être des "barbouilleurs", proclamant par exemple que la peinture n’a nullement besoin de texte pour être explicite, qu’au contraire elle devrait se suffire à elle même. Son goût pour l’alcool et les femmes ne cesse de se renforcer au fil des errances, et Seung-Ub, désormais "Ohwon", devient irrascible, en lutte contre tout le monde car en lutte contre sa propre créativité, contrainte par son aspiration au succès populaire. En arrière-plan de son évolution en cercles concentriques, la Corée connaît traumatisme après traumatisme, ouvrant sans s’en rendre compte la porte à l’envahisseur japonais après avoir repoussé les chinois. La dynastie la plus longue de l’histoire de l’humanité, Chosun, est sur le point de s’effondrer...

Sous couvert d’une relative linéarité, Ivre de femmes et de peinture est une fresque à la fois modeste et complexe. Le travail étonnant de reconstitution historique effectué, aussi bien sur les décors que sur les costumes, sert l’histoire sans jamais prendre le dessus pour le simple plaisir des yeux. En ce sens, Im Kwon-Taek adopte une position complètement opposée d’un Chen Kaige, par exemple, qui passe souvent plus de temps à insister sur la grandiloquence de sa mise en scène plutôt que de laisser à ses personnages l’espace d’expression qu’ils mériteraient. La réalisation de Chihwaseon tourne complètement autour du personnage de Seung-Ub et de son ivresse artistique, tout en articulant intelligemment les tournants de sa vie autour des évènements qui secouent la dynastie Chosun.
Le film s’organise autour des errances concentriques de Ohwon, qui explore de nombreuses voies, en vain, revenant toujours au même point de départ. On retrouve ainsi de façon cyclique les mêmes évènements : un disciple qui quitte Owhon, le peintre qui retrouve Byung-Moon - témoin discret des échecs de son protégé distant, et incarnation des illusions et désillusions du mouvement révolutionnaire populaire -, Owhon qui retombe sur la seule femme qu’il aime véritablement, une prostituée catholique constamment en fuite pour échapper à l’exécution.
Au centre de chaque épisode bien sûr, la peinture en elle-même - magnifique - occupe une place prépondérante. Ce qui est fascinant dans l’approche d’Im Kwon-Taek, c’est il ne s’intéresse pas uniquement à l’influence du monde extérieur sur les œuvres d’Ohwon, mais aussi à l’effet inverse. Ainsi le peintre puise-t-il une inspiration de vie dans les œuvres des autres, comme dans la séquence superbement érotique d’amour au milieu d’un champ, qui reproduit une peinture coquine aperçue plus tôt dans l’histoire (et qui sert d’ailleurs d’affiche française au film). L’ivresse du protagoniste est donc à double sens, et renforce cette sensation qu’Ohwon, en artiste authentique, ne vit que pour et par la peinture.

Choi Min-Sik (No.3, Shiri, Failan) incarne parfaitement Seung-Ub, prouvant si c’était encore nécessaire qu’il est bien - aux côtés de Seol Gyeong-Gu (Peppermint Candy, Public Enemy) l’acteur coréen le plus surprenant en activité aujourd’hui. Tour à tour passionné et enragé, doux et violent, aveuglé et emprunt de sagesse, son caractère changeant est parfaitement adapté à l’errance perpétuelle d’un personnage qui se recherche, dans le but unique de parvenir à peindre ce qu’il ressent réellement. En contrepartie, Ahn Seong-Gi (Musa, Nowhere to Hide, Art Museum by the Zoo) apporte au lettré Kim Byung-Moon une constance et une droiture simple, immédiatement respectable. Bien que peu présent à l’écran, son rôle de point de repère, personnel et historique, profite de son charisme époustouflant, et renforce la modestie d’un projet pourtant énorme. En un peu moins de deux heures, Im Kwon-Taek parvient à s’appuyer de façon pertinente sur ces deux personnages complémentaires (l’un donne à l’autre la force de rêver au changement, les échecs de l’un trouvent un écho dans les échecs de l’autre) pour brosser discrètement le portrait complet d’une Corée en devenir.

Ivre de femmes et de peinture se termine de façon aussi simple qu’il a commencé, comme pour mieux rendre compte de l’aura évidente du peintre excentrique, auto-suffisante. Dans la magie des dernières images du film, Im Kwon-Taek termine de se rapprocher d’un roman de l’auteur coréen Yi Munyol, Le poète. La figure historique de Kim Sakkat (1807-1863), était en quête de la même épure artistique, de la même efficacité simpliste. Aussi modeste qu’essentiel, le roman posséde cette même ambiance d’ivresse, et surtout cette même conclusion, à la limite du fantastique, qui donne à son héros une dimension au-dessus des hommes. Car aussi bien Kim Sakkat que Seung-Ub, parvenus au bout de leurs vies "humaines", ont atteint une telle compréhension de leur art, des hommes et de leur pays, qu’ils en deviennent à la fois le substrat et l’étape supérieure. Une ambivalence qui se ressent parfaitement dans la dualité de ce Ivre de femmes et de peinture magnifique, à la fois immense et épuré, dans un respect étonnant de la figure à laquelle Im Kwon-Taek rend hommage.

PS : Un grand merci à Céline Petit du Public Système Cinéma.

Ivre de femmes et de peinture sort sur les écrans français le 27 novembre.

aka Chihwaseon | Corée du Sud | 2002 | Un film de Im Kwon-Taek (Im Gweon-Taek) | Avec Choi Min-Sik, Yu Ho-Jeong, Son Ye-Jin, Ahn Seong-Gi (Ahn Sung-Ki)
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