J’ai rencontré le diable

Même si on peut voir d’un mauvais œil la décision d’un organe de censure, de limiter la sortie d’un film par le biais d’une classification restrictive, il ne faut pas sous-estimer l’impact marketing, souvent positif, d’une telle décision. Ainsi J’ai rencontré le diable, en dépit de ses déboires avec la censure sud-coréenne et d’une interdiction aux moins de 18 ans dans son pays d’origine, a-t-il connu un succès évident au Pays du matin calme. Pour les amateurs de cinéma marginal que nous sommes, la simple idée de poser nos yeux sur un film de Kim Jee-woon ainsi diabolisé est une promesse de cinéphilie satisfaite, bouche à oreille plus efficace que n’importe quelle campagne promotionnelle. Alors bien sûr, l’attente se double d’une expectative : le film est-il non seulement à la hauteur de sa réputation, mais ne serait-ce que simplement bon ? Ne jouons pas le jeu d’un suspense inutile : avec son prémisse simple et jusqu’au-boutiste, merveilleuse justification narrative d’une surenchère de violence, J’ai rencontré le diable est le digne successeur d’un Sympathy for Mr. Vengeance, qu’Old Boy avait, en dépit de son succès planétaire, refusé d’être, et dont A Bittersweet Life portait déjà les graines. Un double portrait maléfique hallucinant, dans lequel la vengeance retrouve sa force motrice - personnage à part entière doté de deux visages, qui ne saurait tolérer de dédouanement scénaristique -, plutôt que d’être réduite à un simple prétexte de mise en scène.

Lorsque sa femme est assassinée par un tueur en série, l’agent du NIS (National Intelligence Service) Kim Soo-hyeon (Lee Byung-hun), armé des fichiers des suspects fournis sous le manteau par l’ancien chef de la police locale, nul autre que son beau-père, prend deux semaines de congés pour assouvir une vengeance extrémiste. Retrouvant rapidement la trace de Kyung-Chul (Choi Min-sik, de retour sur les écrans après deux années de retraite en protestation contre la révision du système des quotas dans les salles coréennes), Kim Soo-hyeon affronte brutalement l’assassin, lui brise quelques os et le force à ingérer un mouchard. Il le relâche ensuite, pour mieux pouvoir réitérer l’assaut ; et ainsi de suite jusqu’à ce que rupture, physique et psychique, s’en suive - et plus car affinités.

Au risque d’amoindrir, un peu, la force de la découverte de J’ai rencontré le diable lorsqu’il sortira sur nos écrans l’été prochain, vous aurez compris du résumé ci-dessus que son intérêt ne réside aucunement dans une chasse à l’homme nihiliste, suspendue à une résolution en forme de collision. Le film surprend par la vitesse avec laquelle il fait de son héros une âme noircie de violence, et le place face au meurtrier de sa femme, Némésis autant qu’adversaire. Au-delà de sa violence évidente - dans laquelle Kim Jee-woon, quoiqu’on en dise, ne s’épanche jamais plus que nécessaire, évitant brillamment l’écueil de la mouvance torture porn en étant plus intéressé par le geste de violence que par ses conséquences graphiques -, l’incroyable force de J’ai rencontré le diable tient dans la répétition d’une confrontation paroxysmique, au point de faire de son avortement son ultime enjeu. La plus grande punition pour un être qui n’est plus que vengeance, n’est-elle pas de le priver sciemment de l’accomplissement de cette dernière, lui ôtant ainsi définitivement toute raison d’être ?

Technicien et dramaturge remarquable, pratiquant en toute circonstance un cinéma incroyablement lisible, dans l’horreur comme dans l’action, Kim Jee-woon laisse ici une fois de plus éclater sa verve visuelle. Celle-ci permet au film d’osciller comme toujours entre gravité et humour noir, et à son réalisateur d’épuiser le thème de la vengeance comme il a su épuiser, auparavant, le film d’horreur capillaire à la mode nippone (A Tale of Two Sisters), le film noir (A Bittersweet Life) ou le western (The Good, the Bad, the Weird). Plutôt que de faire de son héros un justicier légitime et positif, Kim Jee-woon s’emploie à semer dans l’esprit du spectateur, le doute quant au point de vue adopté par l’affirmation qui sert de titre au film : le diable en question est-il Kyung-Chul, ou Kim Soo-hyeon ? Pour chacun, la réponse est l’autre. Et c’est lorsque le spectateur prend conscience de l’étonnante affection du réalisateur pour sa figure supposée négative, que J’ai rencontré le diable, de méchamment divertissant, devient fascinant.

Au travers de la prestation de Choi Min-sik, moins monolithique que l’impavide Lee Byung-hun, et de l’écriture évolutive de son personnage, il est troublant de prendre la mesure de la complaisance de Kim Jee-woon pour son ignominie naturelle, comme au détour d’un intermède très survival où Kyung-Chul se réfugie chez des "confrères". Le metteur en scène n’hésite alors aucunement à faire de ce diable, contrairement à son adversaire, un mélange très humain de perversion, humour et conscience, qui maîtrise sa violence alors que Soo-hyeon, lui, laisse la sienne le dominer. Kim Jee-woon complique encore notre appropriation affective du vengeur éperdu, lorsque son manège de persécution laisse un sillon de victimes collatérales ; ce faisant, il livre toutefois un discours pertinent, quoique forcément caricatural, sur la puissance exponentielle d’une vengeance doublement nourrie, par le désespoir et la provocation – et qui plus est, dans le cas présent, déclinée à l’infini par jeu.

Ce jeu, rythmé par l’attraction contradictoires de deux forces équivalentes, fait grincer des dents autant qu’il fait sourire – il faut voir l’expression de Choi Min-sik lorsque, essayant d’échapper à son tortionnaire, il se retrouve, grimé en footballeur catho ensanglanté, face à des soldats en transit -, condition nécessaire à la digestion de son menu ravageur. L’incroyable étant que, comme un cannibale ne se lasse jamais de la saveur de l’intestin de ses congénères, on ne se lasse jamais, deux heures vingt durant, de voir Soo-hyeon et Kyng-Chul opposer leur bestialité. Pire, on en viendrait même à souhaiter la montée des enchères dans le dernier acte du film ; perversion induite dont Kim Jee-woon ne peut que se réjouir puisque l’on ressort de la projection heureux, mais nous-même ternis par notre violence latente, notre complaisance au nom du cinéma. Car, même s’il est plus appliqué que novateur en termes de mise en scène (ce qui n’est pas une critique en soi), J’ai rencontré le diable reste, avant toute autre chose, un incroyable moment de cinéma, qui brille là où Kim Soo-hyeon échoue pour notre plus grand plaisir de spectateurs : en tenant constamment les rênes d’une violence pourtant débridée.

Diffusé lors de la treizième édition du Festival du film asiatique de Deauville dans le cadre d’un hommage rendu, en sa présence, à Kim Jee-woon, J’ai rencontré le diable sortira sur les écrans français au cours de l’été 2011 - le mercredi 6 juillet a priori.

aka I Saw the Devil – Akmareul boatda | Corée du Sud | 2010 | Un film de Kim Jee-woon | Avec Lee Byung-hun, Choi Min-sik, Jeon Gook-hwan, Jeon Ho-jin, Oh San-ha, Kim Yoo-seon
The Bodyguard
Antiporno
Dernier train pour Busan
Hôtel Singapura
Les Garçons de Fengkuei
Green Green Grass of Home
Thomas Struck
City Under Siege
Oseam
Let the Wind Blow
Casino Royale
Snowpiercer
Zero Woman
Vampire Hunter D - Bloodlust
The Last Movie
L’Enfer des Tortures
Gun Crazy Episode 3 : The Big Gundown
The Ring Virus
Amazoness in White
Big Bang Love Juvenile A
Ace Attorney
Kaili Blues
Shiver
Asoka
L’Hirondelle d’or
Red to Kill
A War Named Desire
Sasori : Korosu Tenshi
Miracle Mile
Dong