Je ne regrette rien de ma jeunesse

Premier film mis en scène par Akira Kurosawa après la fin de la Seconde guerre mondiale, Je ne regrette rien de ma jeunesse se trouve en phase avec la volonté des forces d’occupation de favoriser la réalisation d’œuvres mettant en valeur les idéaux démocratiques. Le scénario s’inspire de deux faits réels : l’incident Takigawa [1] et la participation du Japonais Hotsumi Ozaki au réseau de l’espion soviétique, Richard Sorge [2].

Yukie est la fille d’un professeur de droit de l’université, licencié par le gouvernement pour ses supposées idées marxistes, et fait l’objet de l’assiduité de deux étudiants. Affichant de fortes convictions politiques, Noge se trouve à la pointe de la contestation ; le choisir serait synonyme d’une aventure passionnée mais incertaine. Itokawa est bien moins virulent politiquement et constitue de ce fait un parti plus convenable. L’engagement du premier l’a conduit en prison d’où il ressort en semblant avoir changé sur le plan politique. Yukie le retrouve quelques années plus tard à Tokyo et devient sa compagne. Et si Noge ne lui dit rien, elle sait qu’il cache un secret.

Dans un des passages les plus révélateurs du film, qui est aussi une superbe idée de mise en scène, Akira Kurosawa filme des étudiants bras dessus, bras dessous, zigzaguant dans la rue après avoir trop bu tout en chantant avec amertume la suppression de la liberté à l’université. Flash forward cinq ans plus tard, des soldats vêtus d’un uniforme noir similaire à celui des étudiants défilent avant leur départ en Chine, chantant qu’ils sont prêts à se sacrifier pour la patrie.

Ils semblent y mettre autant de cœur dans un cas comme dans l’autre. En l’espace de quelques secondes, le cinéaste montre la transformation de la société japonaise où tous les contestataires ont été remis dans le droit chemin. En faisant se succéder ces deux séquences sans transition, si ce n’est l’apparition d’un intertitre figurant l’année à laquelle nous sommes transportés, il indique que cette transformation a été réalisée facilement. Dans son autobiographie [3], le metteur en scène japonais se livre d’ailleurs à son autocritique à propos de son comportement pendant l’avant-guerre, regrettant de ne pas avoir résisté à la montée du militarisme au Japon.

Ces séquences sont importantes car elles offrent un contrepoint à la vie menée par Yukie, qui a décidé de suivre son chemin en toute liberté, sans se soucier des conventions sociales. Nous sommes là au cœur du film, Akira Kurosawa souhaitant mettre en valeur l’importance de l’affirmation de l’individu sans laquelle il n’y a ni liberté, ni démocratie. Une gageure pour une femme dans un pays aussi conservateur dans ce domaine que le Japon.

La liberté est le fruit d’un combat, lui explique son père qui la soutient dans ses projets. Je ne regrette rien de ma jeunesse est l’histoire de ce combat, avec ses hauts et ses bas, les hésitations, qui transforme la jeune bourgeoise bien éduquée sachant jouer du piano en paysanne, version guerrière. Yukie est interprétée par la formidable Setsuko Hara. Que le premier rôle soit accordé à une femme, une rareté dans la filmographie d’Akira Kurosawa, affirme encore le caractère progressiste du film.

Le cinéaste japonais était mécontent de la réécriture, contre sa volonté, du scénario consécutivement à la grève au studio Toho qui avait permis aux membres du parti communiste d’obtenir une plus grande influence. Mais quelles que soient les modifications apportées au scénario, la mise en scène d’Akira Kurosawa emporte le morceau dans la dernière demi-heure de film. La campagne fleurie et l’insouciance des premières scènes ont laissé la place à l’âpreté du travail de la terre et à la vilenie des villageois vis-à-vis des parents de l’espion. Alternant à de nombreuses reprises gros plan de son visage et pelle à bêcher mordant la terre, le cinéaste insuffle une belle énergie à cette fin de film en mettant en relief toute la détermination de son héroïne.

Yukie prend définitivement son destin en main. Je ne sais pas si cette expression possède son équivalent en japonais, mais le réalisateur encadre la transformation finale de son héroïne de deux scènes où ses mains jouent un rôle important. Elles se transforment en pelle à bêcher grâce à un effet de transparence et, plus tard, ondulant dans l’onde d’un ruisseau, elles lui rappellent le temps désormais bien révolu où elle jouait du piano chez ses parents. Magnifique scène.

Kizushii | 26.10.2015 | Japon

Edité par Wild Side, Je ne regrette rien de ma jeunesse sortira le 28 octobre, accompagné d’un autre film d’Akira Kurosawa réalisé pour la Toho, Qui marche sur la queue du tigre. Les deux films sont proposés en Blu-ray et DVD. Ils sont accompagnés d’un livret de 34 pages, écrit par Michael Lucken, spécialiste du Japon à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, qui apporte un éclairage intéressant sur les films. Au total, 17 films du cinéaste japonais recevront le même traitement d’ici février 2017.
Remerciements à l’équipe de Wild Side.

[1Un professeur de droit de l’université impériale de Kyoto, Yukitori Takigawa, est suspendu, accusé de s’inspirer de conceptions marxistes dans ses théories sur le droit pénal, provoquant des manifestations d’étudiants et conduisant à son licenciement par le gouvernement.

[2Employé à l’ambassade de l’Allemagne à Tokyo, il transmis notamment la date de l’invasion allemande de l’URSS à Moscou et l’information selon laquelle les Japonais allaient entrer en guerre avec les Etats-Unis.

[3Comme une autobiographie dans La petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma.

aka わが青春に悔なし - No Regrets for Our Youth | Japon | 1946 | Un film de Akira Kurosawa | Avec Setsuko Hara, Susumu Fujita, Denjirō Ōkōchi, Haruko Sugimura, Eiko Miyoshi, Kokuten Kodo, Akitake Kôno, Takashi Shimura.
Headshot
Désirs volés
The Bodyguard
Antiporno
Dernier train pour Busan
Hôtel Singapura
Revolver
After Life
The Mummy, Aged 19
Frailty
Sasori – La femme scorpion
Hansel & Gretel
Crocodile
Kim Ki-Duk
phew video
Eko Eko Azarak : B-Page
The Warlord
Himalaya
Ninja 3, la domination
Non-Fiction Diary
Flic
Evil Aliens
Phantom the Submarine
Oil City Confidential
Pole Pole Higashinakano - Motohashi Seiichi, Ohara Osamu & Doi Kouchi
Lorelei
Kuchisake Onna 2
36
36
Tomie : Revenge
Patema et le monde inversé