Jeon Soo-il

Personnage atypique du cinéma coréen, Jeon Soo-il est apparu sur les radars des spectateurs français lors de la sortie de La petite fille de la terre noire en février 2009. Comme vous pourrez le constater dans cette interview, si un réalisateur est indépendant, c’est bien lui. Il a évoqué avec nous son dernier film Himalaya ; un film très personnel qui marque le retour au cinéma de Choi Min-sik.

Sancho : Comment est née l’idée d’Himalaya ?

Jeon Soo-il : De mes expériences personnelles. J’avais des problèmes dans le domaine du cinéma, mais aussi dans ma vie personnelle. Je suis parti à Bangkok d’où il est possible de partir dans n’importe quelle direction. J’ai regardé le panneau des départs et le nom Katmandou y était affiché. J’y suis donc allé et j’ai fait un trekking de huit jours dans l’Himalaya. Mais c’est lors de mon deuxième trekking que j’ai pensé à réaliser un film pour créer un journal vidéo. J’ai aussi découvert ce village où le film a été tourné. Il semblait être au bout du monde, avec cette immense montagne enneigée.

J’ai aussi intégré certains phénomènes sociaux qui ont attiré mon attention, comme l’immigration. Ces personnes viennent du centre de l’Asie, des Indiens notamment, et ont des difficultés à obtenir un visa. Beaucoup d’entre eux travaillent donc dans la clandestinité. Et même s’ils se cachent, ils sont quelquefois attrapés par la police, puis expulsés. Parfois à la télévision, on voit des gens qui se suicident dans ces circonstances. J’ai donc évoqué dans mon film la mort en Corée d’un travailleur clandestin.

Comment avez-vous préparé ce film ?

Je me suis rendu cinq fois sur place pour la préparation. Il est important pour moi de procéder à des repérages afin d’économiser du temps et des moyens. Je commence par écrire la structure dramatique du film en une quinzaine de pages. A partir de cette base, je concrétise le découpage lors de mes repérages. En observant les espaces, j’invente les scènes de mon personnage principal. Je cherche toujours des lieux qui peuvent lui donner les sentiments complexes. C’est-à-dire qui peuvent l’inspirer dans la recherche de l’identité qu’il a oubliée. J’aime bien les espaces qui sont en train d’être démolis ou de disparaître à cause du développement industriel ou économique. J’aime aussi les espaces vides et en ruines. Mais j’essaye d’obtenir des images esthétiques grâce à mon cadre. J’y parviens grâce une lumière naturelle particulière, surtout le contre-jour. De temps en temps, j’essaye d’observer les espaces pendant une journée afin de déterminer quelle lumière naturelle va leur convenir.

J’ai aussi beaucoup discuté avec l’acteur principal, Choi Min-sik, avant le tournage du film. Il n’était jamais allé au Népal. Notre idée était de le suivre comme si on réalisait un documentaire sur sa première visite au Népal et ses premiers contacts avec les villageois. Je voulais montrer la vérité, ce qu’il ressentait la première fois. Nous avons tourné les scènes presque dans l’ordre chronologique.

Pourquoi avoir choisi Choi Min-sik pour interpréter ce personnage ?

Je trouve qu’il possède une énergie intérieure. Je lui ai montré un petit scénario. Il l’a lu et a accepté de jouer le film au bout de deux mois. Sa présence me permettait aussi d’obtenir des moyens financiers.

Quelles étaient ses motivations ?

Il était un peu coincé comme le personnage et voulait s’en sortir. Il était dépressif après avoir essayé de lutter pour le maintien des quotas. [1] Il a d’ailleurs ensuite arrêté le cinéma pendant plusieurs années.

Votre film est presque muet, du coup l’ambiance du film prend d’autant plus d’importance. Comment avez-vous envisagé cet aspect du film ?

Je pense d’abord à la situation du personnage dans l’espace. J’aime bien les espaces dévastés, isolés ou qui ont été oubliés. Dans mes autres films, je montre aussi des espaces isolés ou qui vont disparaître. L’Himalaya est un endroit où Choi peut se confronter à lui-même. Quand on est très loin de chez soi, on réfléchit sur soi-même. Il voulait peut-être échapper à ses problèmes sociaux. J’ai pensé à l’Himalaya comme un endroit désert.

J’ai aussi décidé de conserver mes distances avec le personnage. Je voulais l’observer lui et qui il voyait. Je l’ai laissé voyager tout seul, d’où sans doute l’aspect documentaire de mon film. J’ai filmé caméra à l’épaule pour qu’elle épouse les éléments. J’ai commencé à utiliser cette technique à partir d’Entre chien et loup. Cette approche me permet de communiquer l’incertitude qui habite le personnage.

Qu’est ce qui vous a attiré dans ce village ?

J’aime l’idée que ce village soit au bout du monde. Les villageois sont très purs, rien n’est artificiel. Ils vivent très heureux. Quand j’ai passé quelques temps là-bas, peut-être comme mon personnage, j’ai pensé à travers leur vie au village. Il peut peut-être récupérer de l’énergie pour continuer à vivre car il a perdu beaucoup d’espoir.

Quel regard jetez-vous sur le cinéma coréen actuel ? Vous sentez-vous proches de certains cinéastes ?

Je n’ai pas de contact avec le milieu du cinéma coréen. Même si Himalaya est une coproduction, je produis et réalise mes films tout seul. Je vois rarement des films coréens, peut être un ou deux par an. J’ai beaucoup apprécié Pourquoi Bhodi-Darma est-il parti vers l’orient ? [2] de Bae Yong-kyun. Il s’agit d’un film contemplatif sur quelqu’un qui se cherche. Toujours quelqu’un qui cherche.

Que cherchez-vous à travers vos films ?

La raison de vivre, peut-être ? Sinon, j’aime toujours voyager. J’aime bien les road movies, quelqu’un qui cherche toujours en se déplaçant. Quand on est dans un autre endroit, on pense à soi-même, on réfléchit sur sa vie d’une autre façon.

Quels sont vos souvenirs de vos études de cinéma à Paris ?

J’ai vécu tout seul longtemps dans une chambre de bonne. J’allais voir des films à la Cinémathèque au Palais de Chaillot tous les soirs. Il pleuvait toujours. Pour moi, ce n’était pas l’étude du cinéma, mais de moi-même. J’étais loin de chez moi et je pensais à mon identité. Dès mon retour en Corée, j’ai commencé à faire des films sur le temps et mon identité. Mais j’ai aussi étudié Bresson et Tarkovski à la Faculté. J’aime la façon sobre de filmer et de monter du premier. Tarkovski me plait pour ses images très poétiques et méditatives, ainsi que pour la recherche de soi-même.

Vous êtes aussi professeur de cinéma. Comment financez-vous vos films ?

J’ai beaucoup de dettes. Je me suis d’abord beaucoup endetté auprès des banques. Mais j’ai continué à produire, à réaliser et les dettes ont continué à augmenter. J’ai persévéré et j’ai enfin réussi à avoir des coproducteurs. Je reçois aussi de temps en temps de l’aide de la mairie de Pusan et du KOFIC [3]. Par ailleurs, mon salaire de la Faculté me permet de rembourser mes dettes petit à petit.

Quelle est la leçon la plus importante que vous ayez retirée de vos tournages et que vous transmettez à vos élèves ?

Au cours de la quatrième année, chaque étudiant réalise son propre court-métrage. Je leur conseille d’abord de faire ce qui leur plait, mais en privilégiant la dimension poétique de l’œuvre.

L’interview a été réalisée dans le cadre du Festival Un État du monde... et du cinéma au Forum des images.
Remerciements à Nathalie Benady pour avoir rendu possible cette interview.

[1La loi imposait aux exploitants de diffuser des films coréens de 106 à 146 jours par an. Ce quota a été réduit à 73 jours sous la pression des américains.

[2Ce film est l’un des premiers films coréens à avoir fait l’objet d’une distribution commerciale en France en 1986.

[3L’équivalent coréen du CNC français.

"En observant les espaces, j’invente les scènes de mon personnage principal. Je cherche toujours des lieux qui peuvent lui donner les sentiments complexes. C’est-à-dire qui peuvent l’inspirer dans la recherche de l’identité qu’il a oubliée."
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