Jeonju Digital Project

Créé il y a douze ans par le festival international de Jeonju, le Jeonju Digital Project s’attache chaque année à inviter trois réalisateurs à jouer avec les possibilités des caméras numériques, avec pour seule cohérence, autre que technique, une même contrainte de budget et de durée. C’est dans ce contexte notamment, que Shinya Tsukamoto avait réalisé son superbe Haze en 2005. L’éditeur français Spectrum Films (Failan, The Way We Are, The Heavenly Kings…), dont je tiens à saluer le courage éditorial, nous propose ce mois-ci de découvrir en DVD le cru 2004, regroupant Bong Joon-ho, Yu Lik-wai et Sogo Ishii. Une démarche d’autant plus risquée que seul le premier nom pourrait susciter l’intérêt du grand public, et que l’édition n’abuse d’aucun « par le réalisateur de The Host et Mother » pour attirer l’attention.

Fraîchement auréolé du succès de Memories of Murder, Bong Joon-ho démarre cette anthologie avec Influenza, qui s’emploie à capturer la chute d’un homme sans emploi dans la violence meurtrière, au travers des nombreuses caméras de surveillance qui quadrillent Séoul. S’étalant sur plusieurs années, le récit suit la débâcle de Cho, du menu larcin – une arnaque à la sauvette à base de colle miracle – à la folie de coups de machette en public, sous l’œil avisé du réalisateur qui exploite à merveille les objectifs omniscients et déshumanisés de sécurité urbaine. Split-screens naturels, travellings mécaniques, grands angles… les points de vue successifs servent à embrasser non seulement Cho mais aussi son environnement, dans lequel la violence s’exprime sans cesse, en amont de la sienne, en toile de fond et sans intéresser personne, comme partie intégrante de la ville. Ainsi, sur le quai du métro, un jeune homme joue avec le caractère inflammable d’un aérosol ; un homme laisse tomber une arme blanche pendant que Cho fouille les poubelles ; un quidam ramasse les billets d’une dame que Cho a tenté d’agresser ; ou encore une autre agression se déroule en arrière-plan de celle, toute en douceur, que Cho inflige à une vieille femme trop confiante. Il y a beaucoup de cynisme dans ce dispositif astucieux, qui emprunte des regards anonymes pour incriminer le nôtre - trop distant et complaisant, trop enclin à délaisser les arrières-plans et le hors-champs de nos petites personnes -, et beaucoup d’humour aussi (voir la surréaliste scène finale). Influenza porte donc, et c’est tant mieux, la pluralité de tons chère à son auteur.

Si la violence est la maladie qui nous contamine dans Influenza (littéralement « la grippe »), c’en est une autre qui contraint les protagonistes de Dance With Me to the End of Love à vivre sous terre. Dans cette œuvre singulière d’anticipation, le big chill - un grand froid donc – force les hommes à se réfugier dans les souterrains de la cinquantième périphérie de Plastic City pour rechercher quelque chaleur. On y croise Kirin, gardien d’une auberge qui a pour seule compagnie celle des canettes qu’il ramasse et qui lui valent son sobriquet, qui s’éprend de la belle Lanlan, nomade potentiellement contagieuse en provenance du dehors. Yu Lik-wai joue ici au film muet, renoue avec sa palette de couleurs caractéristique, et préfigure même son univers à venir – Kirin est le prénom de Jo Odagiri dans... Plastic City (2008) – et choisit étrangement de flouter et déformer la quasi-totalité de ses points de vue. Le résultat, un peu longuet, s’en sort par la justesse naïve de son propos, en phase avec le caractère désuet de ses dialogues écrits en anglais approximatif, ainsi que la grâce de l’interprète de Linlin, mais la beauté des images étant souvent le seul attrait évident des films de Yu Lik-wai, le traitement laisse tout de même quelque peu perplexe. Le cadre toutefois, comme l’ambiance, reste impeccable.

« Tout est flou » ; tels sont les premiers mots prononcés par l’héroïne du Mirrored Mind de Sogo Ishii (Angel Dust, Burst City, Electric Dragon), qui ne pensait pas si bien dire à l’issue de Dance With Me to the End of Love. Ce dernier segment de l’anthologie est le seul qui, d’emblée, se pare des attributs d’un film classique, mais c’est aussi le plus abstrait, au niveau narratif. Une jeune actrice/scénariste en pleine crise existentielle et de perception, vit une expérience extra-corporelle qui symbolise son émoi intérieur… D’emblée, la clarté de l’image d’Ishii, qui cadre la disgracieuse et pourtant très belle Miwako Ichikawa en gros plan, pour donner corps à sa détresse alors qu’elle se livre à un interlocuteur longtemps hors champs, contraste avec l’abstraction visuelle de Yu Lik-wai. Étrangement serein et apaisant dans la détresse qu’il met en scène, virtuose dans son jeu extrêmement touchant, Mirrored Mind est une fascinante incarnation, délicatement surnaturelle, de la psyché humaine, perdue entre la pression urbaine et une paix convoitée, naturelle, dénuée du béton tokyoïte.

Il y a finalement bien, au-delà des contraintes, des points communs entre ces trois œuvres, qui usent si différemment des mêmes ressources pour aborder le mal être de nos sociétés urbaines (violence, incommunication, étouffement). Toutes trois voient par ailleurs leurs héros commencer seuls pour finir à deux ; bien que seul Yu Lik-wai mette en scène un contact traditionnel. Celui d’Influenza - union criminelle - est plus discutable, tandis que celui de Mirrored Mind, à l’inverse d’une union, est en réalité une scission rédemptrice.

Jeonju Digital Project est venu enrichir le catalogue de Spectrum Films le 26 juin dernier, en DVD uniquement. L’édition est accompagnée d’un court-métrage « hors-sujet » mais excellent : Suicide of Quadruplets de Kang Jin-a, avec son fabuleux plan séquence d’ouverture, faussement onirique, et ses tout autant fausses attentions narratives et focales qui, quelque part, résonnent avec les arrières plans d’Influenza.
Remerciements à Antoine Guérin.

aka Digital Short Films by Three Filmmakers 2004 - Influenza, Dance With Me to the End of Love, Mirrored Mind | Corée du Sud / Hong Kong / Japon | 2004 | Des films signés Bong Joon-ho, Yu Lik-wai et Sogo Ishii
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