Jia Zhang-ke

Chroniqueur talentueux de la Chine contemporaine, Jia Zhang-ke a, avec I Wish I Knew, adopté un plan plus large pour s’intéresser à l’histoire de son pays depuis les années 1930 à travers celle de Shanghai, centre historique névralgique du pays. Mais cette grande histoire avec un H majuscule, le réalisateur chinois voulait qu’elle soit racontée par des individus loin des histoires officielles.

Sancho : Ce film est-il vraiment une commande ?

Jia Zhang-ke : Corrigeons ce​ malentendu, I Wish I Knew​ est​ une production tout à fait indépendante. Nous avons simplement ​passé un accord avec l’exposition universelle de Shanghai afin d’obtenir un espace de diffusion pour le film. Le malentendu est certainement né de cet accord. Mon​ film n’a aucun lien avec l’État. Beaucoup de gens visitent quotidiennement cette exposition et elle est organisée avec l’argent des citoyens chinois, pourquoi ne pas profiter de la venue de cette foule pour présenter une œuvre que l’on a créée ?

Quelle est l’origine du film ?

J’ai été motivé dès le départ par la volonté de comprendre l’histoire de mon pays à partir du vécu d’individus. De nombreux évènements historiques importants se sont déroulés à Shanghai. Des mouvements politiques et des évènements comme la guerre ont eu une influence sur les individus. Parallèlement, il est devenu​ pour moi de plus en plus évident que l’histoire de la Chine était falsifiée par les autorités, ou que les documents n’étaient pas accessibles. J’ai donc eu envie de retrouver les témoins de ces évènements-là.

Que représente Shanghai pour vous ?

Shanghai est une ville très particulière au niveau du pays. Avant 1949, elle était plus occidentalisée que d’autres villes chinoises. Un nombre​ important de personnages politiques, d’artistes, d’intellectuels, de révolutionnaires -​ des personnes qui ont eu une importance certaine au niveau de l’histoire du pays - ont vécu dans cette ville.​ Elle était en outre ​le centre culturel de la Chine. ​Il était évident qu’il était nécessaire de s’intéresser à cette ville. Des changements radicaux se sont ensuite opérés après la prise du pouvoir par le parti communiste en 1949 au niveau de la structure sociale de la ville et du pays, avec ​​toutes les influences que cela a pu avoir sur l’individu. Ce que les communistes ont mis en place est venu se superposer sur les traces de cette vie antérieure. J’ai été particulièrement intéressé par le choix des individus en 1949 : de rester ou de s’exiler, et dans quel endroit.

En faisant vos recherches, certaines découvertes vous ont-elles surpris ?

En écoutant tous ces témoins, j’ai été particulièrement étonné ​de tout ce que je pouvais percevoir de l’histoire de mon pays à travers les détails de leur vécu. ​Par exemple, on sait que la fille du réalisateur Fei Mu s’est exilée à Hong Kong, mais on sait beaucoup moins qu’elle a quitté clandestinement la Chine. Autre exemple, on croit que l’actrice principale de ce film, Wei Wei, s’est exilée pour des raisons politiques, alors qu’elle ​s’est enfuie ​pour une histoire d’amour. L’​accès à toutes ces petites choses de la vie m’a fait prendre conscience​ que l’histoire avec un grand H était bien plus complexe que celle apprise pendant notre éducation​. Elle est à la fois plus complexe et ô combien plus intéressante.

Vous parliez de l’importance de la rupture de 1949. En regardant le film, j’ai eu l’impression que vous souhaitiez réconcilier les chinois en racontant ces trajectoires personnelles.

Réconcilier les chinois entre eux est effectivement le​ but principal de ce film. Autrefois, la Chine continentale, Hong-Kong et Taïwan étaient des espaces complètement séparés. Hong-Kong était encore une colonie et les habitants du continent avaient encore très peu de possibilités d’y aller. Il n’est d’ailleurs pas toujours facile d’y aller aujourd’hui, même si les échanges sont plus intenses qu’autrefois. Taïwan et le continent étaient complè​tement opposés. Ces césures entre les lieux faisaient que l’histoire était racontée uniquement par le pouvoir, aussi bien le parti communiste en Chine continentale ou le Kuomintang [1] à Taïwan. Je pense qu’en tant que chinois, nous avons besoin d’une mémoire commune. Celle-ci peut être créée​ en donnant le pouvoir à l’individu de raconter l’histoire de son point de vue, et en intégrant dans une même œuvre des points de vue différents.

Comment a été reçue en Chine cette​ version de l’histoire ?

Bien sûr, certaines personnes ont pensé que mon film permettait​ de voir un aspect de l’histoire différent de celui qu’elles connaissaient. Beaucoup ont été émues car elles se sont ​reconnues​ dans le récit des gens. Elles ont été heureuses de voir une façon de raconter l’histoire plus proche de la vérité, plus objective. Mais il y a aussi les gens qui, surtout par manque d’habitude, pour avoir trop été en contact avec la grande histoire racontée par les autorités et l’éducation officielle, ont eu du mal à accueillir ce film et ces témoignages. Qu’il s’agisse de jeunes ou de gens plus âgés. Bien sûr quand je parle de ce débat, celui-ci est limité au cinéphile et aux médias sur Internet. La plupart des chinois ne sont pas intéressés par ce genre de débat car ils sont occupés à gagner de l’argent.

J’ai vu récemment certains films grand public chinois et souvent l’aspect historique est très propagandiste. Je ne comprends pas que l’on puisse encore faire de tels films à l’heure actuelle. C’est du niveau de Tintin et le Lotus Bleu.

C’est facile à comprendre du point de vue du gouvernement, parce qu’aujourd’hui encore​ ​son but est de justifier son pouvoir auprès des chinois Si nous sommes au pouvoir, c’est pour telle ou telle raison. Il se moque pas mal de la manière dont c’est exprimée. Par contre, je comprends beaucoup moins bien l’engouement des jeunes pour ce type de cinéma, car ces films remportent un énorme succès commercial. ​En Chine, les affaires priment désormais sur tout. Pour les jeunes d’aujourd’hui, si le pays a pu atteindre ce niveau de richesse, c’est grâce au gouvernement. Malgré tout, il existe un écart important entre les riches et les pauvres et des​ injustices sociales. Les jeunes, eux-mêmes, ne trouvent pas à se loger, sont sans emploi, etc. Il y a quelque chose que je n’arrive pas à comprendre dans l’esprit des gens.

Un futur sujet de film, peut être ?

En tout cas, ce sujet m’intéresse. Je n’ai pas le temps d’en faire un film en ce moment, mais je m’exprime parfois ​dans des articles.

Pour en revenir au film, lorsque vous parlez du Shanghai d’aujourd’hui, vous donnez la parole à un spéculateur boursier et à un écrivain qui fait aussi des courses de voiture. Ces deux personnes semblent terriblement superficielles par rapport aux autres témoins. Est-ce votre vision actuelle de la Chine ?

Bien sûr, il y a une réalité à Shanghai ou dans toute la Chine : cet engouement, ce but essentiel qui est de devenir riche. Ce rêve est incarné par ce personnage qui a fait fortune en une nuit. Quant à l’écrivain Han Han, il est très matérialiste en raison de sa personnalité et de son âge. Mais il a aussi un côté très attachant car il est très courageux et ne cesse de s’exprimer. Il est très critique du gouvernement et de la société. Han Han a une forte conscience de ses droits de citoyen. Parallèlement, la façon dont il réalise ses rêves est toujours liée à des choses très matérielles.

J’imagine que vous avez interviewé beaucoup plus de personnes que l’on voit dans le film. Comment avez-vous opéré la sélection ?

Je voulais récolter la parole de témoins directs,​ entendre des gens qui me raconteraient​ leur vécu. D’emblée, j’avais décidé de ne pas faire appel à des spécialistes ou des historiens qui me parleraient du résultat de leurs recherches. Certaines interviews n’ont​ effectivement pas été incluses dans le film. J’ai pris en compte plusieurs éléments pour les sélectionner. Non seulement le témoignage était important​, mais aussi le​ manière de le raconter. Si au travers de leur expression, de leur attitude, de leur élocution, bref de tout ce que je percevais, si je pouvais ressentir quelque chose au-delà des mots concernant l’histoire.

J’ai seulement vu la version longue du film et pas celle raccourcie qui va être distribuée en France. J’ai été ébloui par le rythme du film. Même s’il est constitué presque exclusivement d’interviews, j’ai au l’impression qu’il pourrait continuer éternellement sans que l’on ne s’ennuie jamais. Comment avez-vous conçu son montage ?

Il m’est très difficile de parler du montage de ce film. Une fois réunies les interviews, après avoir capté des images de la ville ou de personnes dans la ville et décidé des extraits de films à​ insérer, une fois tout ce vocabulaire à ma portée, j’ai fait un récit en fonction de mon propre rythme en tant qu’artiste. Cet agencement a été fait en fonction de ce que j’affectionne particulièrement. Pour moi, la notion de temps est forcément lente,​ et infinie dans la durée. On ne sait jamais quand cela va s’arrêter. Chaque intervenant du film est pour moi représentatif d’un groupe plus vaste de personnes. Je me suis trouvé dans la situation d’un sculpteur réalisant un bas-relief de groupes. Chaque individu était aussi un chapitre d’un roman-​fleuve qui n’est pas terminé à l’écran.

Si on est soi-même ​touché par les sentiments qui sont exprimés a​lors dans la façon dont traite le temps, on ne risque pas de tomber dans un temps lent et ennuyeux. La dynamique reste présente. Au montage, dès que je m’ennuie je coupe. Cela doit donc aider le spectateur à ne pas s’ennuyer. Dès que j’ai été capturé par le récit des interviewés, soit par leur histoire ou leur manière de l’exprimer, j’ai ​eu ​des idées pour​ faire en sorte que les sentiments exprimés se prolongent dans les images. J’ai procédé de même pour​ amener au témoignage.

Dans vos films, dont I Wish I Knew, vous tournez beaucoup de scène dans les transports. Ce qui est également le cas d’Hou Hsiao-hsien, qui est un cinéaste que vous appréciez et dont des extraits de film sont inclus dans I Wish I Knew. Pourquoi cet intérêt pour les transports ?

C’est un lieu où il est possible​ d’observer les gens sans avoir besoin forcément de dialoguer avec eux. On sait qu’ils vont d’un lieu à un autre,​ l​l’imaginaire fonctionne tout de suite beaucoup car on essaye de deviner qui sont ces personnes, leur destin. J’ai d’ailleurs fait un documentaire, Public, qui se passait dans les gares et qui était lié aux moyens de transport. Et là, dans ce documentaire, c’était flagrant à quel point il s’agit d’un lieu d’observation des gens. Pour moi, c’est également​ un lieu très poétique. Cela s’explique​ peut-être simplement aussi par le​ fait que les moyens de transport étaient autrefois très peu pratiques. Dès que nous en avons eu à notre disposition, notre intérêt pour eux s’en est trouvé renforcé​. ​Dans la tradition chinoise​, ce sont aussi des lieux où les gens sont réunis et où des liens se tissent car elles ont forcément certaines affinités.

Kizushii | 19.01.2011 | Chine, Rencontres

I Wish I Knew, Histoires de Shanghai est sorti sur les écrans français le 19 janvier 2011.
Remerciements à Matilde Incerti et Audrey Tazière pour avoir permis cette interview. Photos de Jia Zhang-ke : Kizushii.

[1Le parti nationaliste chinois a été fondé par Sun Yat-sen et était dirigé par Tchang Kaï-chek lors de sa défaite face aux communistes menés par Mao.

"Je pense qu’en tant que chinois, nous avons besoin d’une mémoire commune."
Solo, Solitude
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
Désirs volés
Sadistic Mâriya
Insatiable
The Victim
Tokyo 10+01
Double Vision
Nobuhiro Yamashita : entretien / carrière
Eko Eko Azarak : R-Page
A Night in Nude
Filatures
Play
Frailty
Le Retour
Doomsday
Man of the House
Mansion by the Lake
Collateral
Fleur empoisonnée
Metropolitan Police Branch 82 (III)
Terminator 3 : Rise of the Machines
Double Agent
My Name is Nobody
Visage
Shinsei Toire no Hanako-san
Hirokazu Kore-Eda