Juhn Jai-hong

Sur le départ, après une semaine bien terne à errer dans un “lounge” quasi vide à l’ambiance morose, en cette année de dixième anniversaire, les stars et autres invités ayant préféré l’ambiance cosy des palaces pour se prêter à leurs interviews respectives ; c’est donc avec un certain enthousiasme que nous rencontrons le cinéaste de Beautiful, film réalisé d’après une histoire originale de Kim Ki-duk. Une première œuvre certes inégale, et sous influence, mais salutaire dans un paysage cinématographique Coréen qui ressemble de plus en plus à Hollywood.

Sancho : Parlez-nous un peu de vous, qu’est-ce qui vous a amené au cinéma ?

Juhn Jai-hong : En réalité, initialement je voulais devenir chanteur d’opéra. Aussi je suis allé aux Etats-Unis afin d’apprendre le chant lyrique. J’ai étudié pendant près de vingt ans de ma vie pour devenir ténor, vous imaginez ! Aux alentours de 2004, alors qu’en parallèle je préparais un MBA en management dans une université américaine, j’ai ressenti une difficulté à devenir ténor. Je n’arrivais pas à me projeter dans une carrière de ce type, d’autant plus ardue pour un asiatique.

De plus le public de l’opéra est beaucoup plus réduit que celui du cinéma. Par ailleurs, et je vais sûrement me faire des ennemis parmi les amateurs de musique classique, j’ai senti qu’en terme de créativité mon champ était limité. En effet, il m’était difficile d’exprimer mon individualité ; ceci car dans l’opéra nous sommes tenus d’interpréter une partition écrite, qu’elle soit de Mozart ou Gounod, mais il m’était impossible de raconter mes propres histoires. Et puis, lorsque je suis sur scène, à cause de la simultanéité de l’interprétation, il m’est impossible de ressentir les émotions et les images perçues au même moment par le public, à la différence du cinéma où je peux profiter de la projection de mes films avec mon public. Si je viens ici ce n’est pas pour remporter un prix, ce qui m’est complètement égal, mais pour rencontrer un public. Pour moi faire des films c’est avant tout communiquer.

Y-at-il eu un facteur déclencheur qui vous a décidé à devenir réalisateur ?

A l’époque, ce sont des amis qui m’ont poussé à devenir cinéaste. J’allais déjà beaucoup au cinéma et il m’arrivait de sécher les cours pour cela. J’ai aussi réalisé la portée universelle des films qui transcendent les langages et les cultures. Prenez par exemple le cinéaste Kim Ki-duk, ses films sont diffusés dans le monde entier et il peut ainsi communiquer avec autant d’individus différents. J’ai donc abandonné l’opéra pour me consacrer à ce nouveau mode d’expression.

Vous avez confié votre passion pour le cinéma de Kim Ki-duk dont vous êtes aujourd’hui l’assistant réalisateur. Quels autres cinéastes appréciez-vous ?

Comme vous l’avez remarqué je suis un inconditionnel de Kim Ki-duk. Le premier film que j’ai vu de lui était Locataires et celui-ci m’a profondément touché, et conforté dans mon choix d’être réalisateur. Mais j’apprécie aussi beaucoup Im Kwon-taek qui pour moi est le véritable pionnier du cinéma coréen et sans qui, ni Kim Ki-duk ni moi-même ne serions là. Je suis aussi un grand amateur du cinéma français et de sa richesse, notamment celui des années 60. En fait mon actrice préférée est Catherine Deneuve, dont j’ai un souvenir magique dans Les Parapluies de Cherbourg, et Indochine également. Actuellement mon réalisateur préféré est François Ozon pour son univers singulier fait d’étrangeté, et la diversité de son approche.

Ce que j’admire par dessus tout c’est la faculté d’un cinéaste à changer de style et de genre. Prenez un réalisateur comme Ang Lee par exemple, dont tout le monde a célébré le film Brokeback Mountain (2005) ; c’est aussi quelqu’un qui est capable de réaliser un film de super-héros comme Hulk (2003) et d’y faire passer son propos. En fait mon rêve serait de réaliser un film de la série Alien, je me sens à l’aise dans le fait d’exprimer ma personnalité, dans un champ de contraintes.

Pour moi que ce soit l’opéra ou le cinéma, avant d’être de l’art, c’est une forme de communication avec l’autre. Non pas une communication simple comme lorsque deux personnes se rencontrent pour la première fois, mais une communication de l’intime. C’est un peu comme le sexe si vous voulez prendre une image concrète. Je peux toucher l’autre de façon plus profonde encore, et raconter mes propres histoires.

A quelle occasion s’est faite votre rencontre avec Kim Ki-duk ?

Quand j’ai décidé il y a trois ans de devenir réalisateur, j’ai immédiatement voulu rencontrer Kim Ki-duk qui pour moi est un maître. A l’époque je savais que son film L’Arc (2005) serait projeté au Festival de Cannes, alors j’ai décidé subitement d’y aller pour le rencontrer. J’ai donc pris mon billet d’avion et réservé une chambre d’hôtel moi-même. A l’époque j’ai aussi emmené avec moi un court-métrage à 2 francs que j’avais réalisé en DV afin de pouvoir le diffuser dans une section parallèle, ce qui m’a donné une chance d’exposer mon travail. Sur place, un journal coréen s’est intéressé à ce type venant des États-Unis qui voulait à tout prix rencontrer Kim Ki-duk et travailler à ses côtés. Ils ont écrit un article sur moi au même moment. Intrigué par ce fou furieux, Kim Ki-duk a bien voulu me rencontrer et m’a proposé qu’on se revoit si je retournais en Corée. A l’époque je n’étais pas revenu dans mon pays d’origine depuis quatorze ans. Alors d’un coup, j’ai décidé de tout plaquer pour rentrer au pays, car j’étais intimement convaincu que seul lui pouvait m’enseigner quelque chose.

Vous qui le côtoyez, on a l’impression qu’il est souvent avare en paroles, le mutisme est d’ailleurs très présent dans son cinéma, comment ça s’est passé entre vous ?

Très bien. En fait je pense que c’est une des seules personnes capable de me comprendre dans ce métier. Nous avons je pense un caractère similaire. Quand j’étais enfant en Corée, j’avais des problèmes de diction et de bégaiement. A cause de cela je n’avais quasiment pas d’amis et l’on se moquait souvent de moi. Cette marginalisation m’a rendu amer. J’avais développé une haine profonde envers la société. Ce sentiment de ne pas être accepté m’a rendu proche de Kim Ki-duk, bien que nos histoires soient différentes. Nous partageons ce point commun. Je suis assez sauvage, et un peu fou aussi. Quand j’allais le voir chez lui, ce qui me plaisait c’était qu’on ne parlait pas tellement de cinéma, mais plutôt des choses de la vie. C’est en cela qu’il m’a beaucoup apporté. Il m’a aidé à canaliser ma haine et à l’exprimer dans mon travail. Il aurait très bien pu m’envoyer sur les roses quand je suis allé le voir, mais au lieu de cela il m’a écouté et a ressenti ma passion. Il est tellement généreux, mais c’est aussi un type très drôle, ce que les gens ne savent pas.

Comment s’est passée votre collaboration sur Beautiful ?

Vers le mois d’avril de l’année dernière, j’étais en train de monter un de mes courts-métrages pour Venise, et je cherchais un moyen de sauter le pas vers le long. J’écrivais donc mon propre scénario dans ce but. Mais au cours de l’écriture j’ai trouvé cela trop facile, j’avais envie de me poser un vrai défi. J’en ai parlé à Kim Ki-duk qui m’a dit : « très bien, je vais te donner un sujet qui sera complètement à l’opposé de toi ». Puis il m’a dit que si je n’avais pas fini d’écrire le script d’ici deux mois, ce n’était même pas la peine que je revienne le voir. Voilà, c’était mon challenge. J’avais cinq pages de synopsis que m’avait données Kim Ki-duk et je devais en faire un film. Au début je suis resté quelques jours sans rien écrire, simplement à réfléchir sur le sens qu’avait pour moi le concept de beauté. La difficulté a été pour moi de m’approprier l’histoire, et non de faire un film de Kim Ki-duk. J’ai donc réécrit certaines idées. Je pense qu’au final j’y suis parvenu.

Votre description de la société coréenne est très dure. Vous soulignez notamment son machisme violent envers les femmes.

En fait lorsque j’ai commencé à réfléchir au concept de la beauté féminine, je me suis intéressé au phénomène du viol et à sa perception en Corée. Lorsqu’une fille est victime de viol, la société l’accuse d’en être responsable, à cause de son apparence ou de son comportement. C’est ça la réalité aujourd’hui. C’est ainsi qu’elles deviennent la honte de la société. Ceci car nous somme une société dominée par l’homme et le système de protection judiciaire est très peu adapté aux femmes victimes de viols. Je voulais donc souligner ce point avec la scène de la déposition au commissariat de police. Mais je ne voulais pas tout noircir non plus, même s’il est vrai que je parle principalement de problèmes graves comme la boulimie ou l’anorexie. Aussi j’ai choisi de montrer de belles images, afin de rendre néanmoins le film agréable à regarder par le spectateur.

La fin du film est assez choquante. Comment l’interprétez-vous ? Est-ce une façon de déclarer votre haine envers la société ?

J’ai une réponse, mais c’est ma propre vision et je ne souhaite pas l’expliciter ici. Je veux que chacun puisse se faire sa propre opinion. Je ne suis pas un journaliste de télévision mais un cinéaste, aussi je me dois de ne pas tout expliquer au spectateur.

Dans le film vous utilisez fréquemment des symboles visuels et notamment la peinture. Quel est le rôle de ce tableau épuré représentant une femme ?

Ce tableau a été peint par mon grand-père qui est un peintre très connu en Corée, ainsi qu’à l’étranger. Il a été l’un des pionniers de l’art moderne Coréen. Il est le fondateur de l’“Harmonisme”, un courant de l’art tentant une superposition de la peinture abstraite et de l’art figuratif. Il s’appelle Kimsou. Il a étudié la peinture à Paris d’ailleurs. J’ai utilisé ce tableau comme un symbole de la femme et de sa beauté. Lorsque la femme tue l’homme à la fin, je ne voulais pas simplement montrer un bain de sang, mais je voulais rendre cette image esthétique, dans le prolongement de ma démarche, aussi j’ai utilisé ce tableau dont le sang macule l’image, comme un symbole de la beauté.

Vous montrez également la relativité de la beauté et de la laideur, deux concepts subjectifs que vous opposez à la standardisation de la beauté féminine dans la société.

Pour moi le concept de la beauté nous est imposé par la société, avec ses normes et ses codes qui changent selon les époques. Je refuse qu’on m’impose ces normes, aussi j’ai voulu montrer ce qui pour moi était beau. Par ailleurs lorsque j’ai choisi l’actrice principale, de nombreux spectateurs m’ont demandé pourquoi, car pour eux elle n’était pas belle. Ses yeux étaient trop petits et elle ne représentait pas la beauté des femmes coréennes actuelles. En fait, en Corée les standards de la beauté féminine sont similaires à ceux de l’occident : de grands yeux, très minces, les seins refaits, et beaucoup de chirurgie esthétique.

Les coréennes veulent toutes ressembler aux occidentales. De mon côté je voulais pour ce rôle une femme qui soit 100% naturelle et qui représente la beauté coréenne à mes yeux. Mais elle n’est pas uniquement belle, elle a une forte personnalité et une grande confiance en elle, ce qui est important à mes yeux. Car la définition de la beauté ne doit pas se limiter à l’apparence, la personnalité compte tout autant. Dans Beautiful, l’héroïne est foncièrement une femme forte, une combattante. Elle veut changer par sa propre volonté et non par la facilité d’une opération de chirurgie esthétique irréversible. Certains spectateurs ont trouvé que mon personnage avait l’air trop faible et fragile, mais c’est le contraire. C’est une vraie battante.

Vous montrez également qu’une trop grande beauté engendre aussi la solitude. Vous pensez que c’est inévitable ?

Oui, les gens veulent tous être soit plus beaux ou plus riches, ce qui les mènent à l’obsession. Je voulais surtout montrer que la beauté ne vous rend pas nécessairement plus heureux. On doit d’abord parvenir à s’accepter soi-même. C’est là que se trouve la vraie source du bonheur.

Il n’y a pas d’espoir pour Eun-yeong dans ce monde ? Beautiful offre un regard désespéré sur la société.

A l’époque au j’ai écrit le script je ne trouvais aucun espoir dans la société. Après la projection du film dans certains festivals, j’ai vu les spectateurs venir à ma rencontre et me dire qu’ils avaient apprécié le film et qu’ils comprenaient mes idées. Cela m’a donc redonné espoir en la société. Peut-être que grâce à cela je ferai Beautiful 2 avec une fin complètement différente (rires).

Avez-vous un second projet en cours ?

Je vais commencer le tournage d’ici deux mois. Il s’agit d’un film sur l’immigration. En Corée le patriotisme est une valeur forte, mais cette valeur peut aussi être source d’exclusion pour l’autre. Quoiqu’il en soit je ne suis pas un politicien et je ne ferai pas de politique dans mon film. Je compte exprimer certaines idées sur notre perception de l’étranger, de façon détournée, en utilisant un style visuel qui m’est propre.

Interview réalisée le dimanche 16 mars 2008 au cours du 10ème Festival du film asiatique de Deauville.

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