Juliet in Love

Jordan, bookmaker de bas étage, traîne ses guêtres et son blouson en cuir dans une non-existence à peine singée en insolence. Faux dur, il semble attiré par Miss Judy, serveuse dans un restaurant populaire et recluse depuis qu’elle a laissé un sein et un mari aux griffes d’un cancer. C’est alors qu’il fait le pitre devant elle et tente de se faire passer pour un autre, qu’il fait la connaissance de On : pas de chance, de tous les convives qu’il aurait pu essayer de coiffer au poteau du dîner, il a fallu qu’il choisisse le propriétaire des lieux, parrain notoire. La vie de Jordan bascule alors, d’un rappel brutal à la réalité : rattrapé via son seul et quelque peu pathétique ami, par les hommes de mains de On à qui il doit de l’argent, il se fait briser une bouteille sur le crâne. Envoyé à l’hôpital avec une semaine pour se remettre et trouver l’argent qu’il doit, il se retrouve dans un lit au côté du grand-père de Miss Judy, renversé par une voiture au moment même où sa propre vie se dirigeait vers un tournant implicite. Et le jour où il sort de l’hôpital, il croise On, poignardé par sa femme trompée, qui lui réclame sa dette d’une façon inhabituelle, lui confiant un fils illégitime le temps de sa convalescence. Un enfant dont Jordan va s’occuper avec Miss Judy, qui trouve certainement en ses velléités suicidaires une raison de donner son sang pour sauver On. A moins que, au fond de ces deux êtres dépressifs, se cache un véritable espoir de vie, généreux et altruiste, conditionné par cet autre qui leur fait tant défaut...

C’est quelque part entre le merveilleux Bullets Over Summer et l’incompris Skyline Cruisers - à moins que ce ne soit entre ce dernier et le bancal 2002 - que Wilson Yip s’est plongé, en début de siècle et de millénaire, dans l’intimisme paradoxal de ce Juliet in Love. Loin des délires dans lesquels le réalisateur oeuvre à l’époque, désireux d’expérimenter à outrance dans tous les genres et pour tous les publics, il s’agit d’un drame à la fois typiquement HK - pour sa noirceur et ce que l’on pourrait appeler son "nihilisme optimiste" - et d’une oeuvre en opposition totale avec un cinéma majoritairement sur-explicite. Juliet in Love est en effet dépourvu d’une trame à proprement parler, et sa narration est en arythmie totale, axée autour de non-dits et de hors champs qui contrastent violemment avec la mise en scène du film. Si les acteurs parlent peu, exprimant toutefois beaucoup, la photographie et surtout la musique s’épanchent allègrement ; intelligemment toutefois, Wilson Yip les utilise en décalage constant, soulignant certes les pivots de ce chassé-croisé en fin de parcours, mais désamorçant aussi la violence de son propos à la force de l’humour, autant que de l’amour.

Cet amour qui, à peine perçu de ceux qui le dispensent, traverse pourtant le film de part en part, depuis la relation qui relie Judy à son grand-père, seul être vivant de sa bulle quotidienne, aux sentiments silencieux qui naissent entre les deux protagonistes au travers de ce merveilleux catalyseur qu’est Cheng Net, le fils de On, et qui dévoile la gentillesse authentique quoiqu’inadaptée de Jordan. La seule expression de tous ces "je t’aime" que nous n’entendrons jamais [1], se trouve dans l’acceptation silencieuse de la féminité entamée de Judy, et dans le sempiternel "ce n’est pas grave" de ce laissé pour compte. Rien n’est grave non, puisque la vie ne peut être pire pour ces deux êtres qui ont décidé de partager leur solitude, mais aussi, sans s’en rendre compte, de l’offrir aux autres, et notamment à Cheng Net, l’autre incarnation de l’espoir du film (la première étant la bouteille de coca, celle là-même que Judy décide de boire plus tard à l’ouverture du film), incarnée malheureusement pour une trop courte durée pour sauver physiquement un couple incapable de s’extraire à la gravité. Car oui, Juliet in Love est un film grave, mais c’est avant tout un très beau film, fait de rires, sourires et douleurs, et porté par les interprétations superbes de ses deux acteurs principaux, Francis Ng et Sandra Ng, avec une mention spéciale à cette dernière pour sa beauté si singulière, sa voix tellement particulière. Simon Yam lui, en parrain adultère et père presque adulte, traverse le film avec une aisance comme souvent d’une rare insolence.

Akatomy | 24.10.2007 | Hong Kong

Juliet in Love est disponible en DVD / VCD HK depuis belle lurette, mais ce qui nous intéresse ici c’est sa sortie il y a peu chez nous, grâce à Asian Star. La copie proposée par l’éditeur est à couper le souffle (on a du mal à croire que l’on est devant un film HK), les sous-titres de qualité (bien que petits sur une télé 16:9), la bande-son puissante juste comme il faut (suffisamment en tout cas, pour profiter pleinement du thème du film, honteusement repompé sur celui de Beyond Rangoon signé Hans Zimmer). Les suppléments sont par contre discrets ; on retiendra juste l’interview de sieur Francis par Frédéric Ambroisine, bizarrement illustrée de façon quasi exclusive par des scènes issues de Bullets Over Summer. Remerciements à Marion Lafforgue.

[1En fait si, une fois mais dans la bouche de On, hors-champ, comme pour mieux illlustrer l’incapacité de Jordan à faire de même, ou peut-être l’inconsistance volage de ses mots.

aka Jue lai yip yue leung saan ang | Hong Kong | 2000 | Un film de Wilson Yip Wai-Shun | Avec Francis Ng Chun-Yu, Sandra Ng Kwun-Yu, Simon Yam Tat-Wah, Eric Kot Man-Fai, Angela Tong Ying-Ying, Tats Lau Yi-Tat, Joe Lee Yiu-Ming
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