Entretien avec Katsuya Tomita sur Bangkok Nites

Cinq ans après avoir fait sensation avec son précédent film, Saudade, Katsuya Tomita nous présente son nouveau long métrage : Bangkok Nites. Nouveau film et nouveaux décors pour le réalisateur japonais, qui est parti avec sa caméra en Thaïlande. Il nous a accordé un entretien à l’occasion de la présentation de son film lors du dernier Festival des 3 continents.

Sancho : Pouvez-vous nous parler du processus de création du scénario : de quelles idées êtes-vous parti ? Quelle a été son évolution lors de la longue période passée sur place en Thaïlande, et éventuellement pendant le tournage ?

Katsuya Tomita : Notre priorité était de rencontrer la population locale et nous avons donc passé beaucoup de temps à arpenter les rues de Bangkok, notamment celle dont il est question dans le film : la fameuse rue Thaniva. Notre objectif était de s’acclimater et de rencontrer les gens qui nous intéressaient. Nous avons ainsi fait la connaissance d’un certain nombre de chauffeurs de taxis et nous nous sommes très vite rendus compte que la plupart d’entre-deux venaient de la même région de Thaïlande, la région d’Isan au nord-est du pays. Ils étaient tous venus à Bangkok pour trouver du travail.

Notre curiosité pour cette région a été attisée par leurs témoignages et ceux des prostituées alors que notre intention initiale était de nous concentrer sur la capitale thaïlandaise. Nous avons ainsi décidé de l’intégrer dans le film. Constituée de 20 préfectures, Isan est une région importante tant du point de vue géographique que démographique car elle abrite le tiers de la population thaïlandaise.

L’autre résultat important de nos recherches a été l’influence majeure de la guerre du Viêt-Nam sur l’histoire de la Thaïlande. Elle a provoqué de nombreuses blessures. Cet événement est à l’origine de la création de nombreux lieux de plaisir et de prostitution en Asie du sud est. En effet, les soldats américains étant extrêmement nombreux sur le sol vietnamien, des lieux ont été créés dans les pays environnants pour qu’ils puissent à la fois se reposer et se divertir. Ce phénomène a été plus particulièrement important en Thaïlande où un traité officiel - nommé rest and recreation – a été conclu entre l’armée américaine et l’État afin de créer de structures de ce type pour accueillir les soldats. Ces lieux se sont multipliés en Asie, y compris à Okinawa par exemple ou aux Philippines.

Ces découvertes vous ont donc conduit à lier vos personnages à l’Histoire ?

Pour en dire un peu plus, cette province d’Isan était un lieu stratégique lors de la guerre du Viêt-Nam. Elle est devenue une ligne de front et a été la cible de nombreux bombardements. L’armée américaine y avait notamment créé des voies de transport de marchandises. En conséquence, le destin des personnages a été conditionné par cette histoire et les bouleversements qui se sont opérés à cette époque là.

Nous avons franchi la frontière pour aller au Laos, un pays allié du Viêt-Nam mais où il était impossible d’installer des bases militaires, du moins officiellement. En fait, la CIA s’y était infiltrée secrètement et avait créé des bases d’entrainement militaires. Nous avons appris par la même occasion que le Laos avait subi les bombardements les plus importants de toute l’histoire militaire : il a reçu 2,5 fois plus de bombes que l’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette guerre a été tenue secrète à l’époque. Les énormes cratères que l’on aperçoit un moment dans le film sont le témoignage de ces très importants bombardements.

Pourquoi avoir choisi de ne pas montrer le voyage d’Ozawa au Laos et à Diên Biên Phu ?

Intégrer ce périple dans le film n’a jamais été notre intention. La totalité du voyage de chacun des protagonistes ne pouvait être intégrée dans le film sans que celui-ci ne devienne trop long et nous voulions nous concentrer sur le personnage principal, Luck. L’équipe de tournage a voyagé jusqu’à Diên Biên Phu car elle en avait envie. Nous avons ainsi décidé de créer une installation audio-visuelle en parallèle du projet du film. Elle consistera en un dispositif de cinq écrans : quatre en éventail et le dernier en face. Ces écrans diffuseront en parallèle des images de ce voyage. Si elles n’appartiennent pas au film, elles font malgré tout partie du projet. Le film sortira en salles au Japon à la fin du mois de février et nous espérons que l’installation pourra être présentée en parallèle dans un musée. Nous souhaitons aussi qu’à terme le film sorte en France [1] et nous mettons tout en œuvre pour qu’il soit accompagné de cette installation.

Pourquoi avez-vous décidé d’interpréter Ozawa ?

Deux raisons m’ont poussé à l’interpréter. La première est que nous avons toujours travaillé collectivement. Les projets se sont multipliés et nous avons joué dans les films des uns et des autres. Dans mes films, les rôles étaient joués par des proches, des amis d’enfance... Quelque part, mon tour était venu de jouer, mais il ne s’agit pas que cela. Ce projet Bangkok Nites a germé il y a dix ans et au vu des évènements de cette période et de mon séjour en Thaïlande, il m’a semblé au regard de nos vies et des expériences vécues que je devais interpréter Ozawa. Je correspondais finalement le mieux au rôle. Second point, le métrage parle notamment du sujet de la prostitution et les femmes dans le film jouent leur propre rôle. Elles ont eu le courage et la détermination d’accepter ce projet. Je me suis dit que la moindre des choses était d’interpréter moi-même Ozawa pour être plus ou moins dans un rapport d’équité.

Ozawa est à la recherche d’un paradis. Quelle est votre définition du paradis ?

J’avais jusqu’à présent tendance à penser que le paradis se trouvait soit dans un endroit très éloigné, soit dans l’au-delà. J’ai compris maintenant que je faisais fausse route. Je suis désormais persuadé qu’il est sous nos yeux, mais que nous l’avons perdu de vue : nous devons le reconquérir ou le retrouver. Pour cela, il n’est nécessaire ni d’aller très loin, ni d’attendre. Il faut simplement s’en rendre compte et se donner les moyens de le retrouver ou de le reconquérir.

Votre mode de fonctionnement collectif ne représente-t-il pas une certaine utopie ?

Le tournage du film a été l’occasion pour chacun d’entre nous de réaliser que capter ce qui se passe au moment présent sous nos yeux est vraiment notre objectif. Auparavant, nous nous posions beaucoup de questions : Qu’est ce que la vérité ? Comment atteindre cette utopie ? Nous avons trouvé une réponse à nos interrogations alors que jusqu’à présent nous tâtonnions.

Connaissez vous ce récit, La pérégrination vers l’ouest ?

Non, pas dans les détails.

Il raconte l’histoire d’un singe et d’un bonze qui décident de voyager vers l’ouest, c’est-à-dire vers l’Inde où le paradis est supposé se trouver car il y est possible d’atteindre le nirvana. Ils entament ce voyage qui leur semble extrêmement long avant de réaliser qu’ils ne faisaient que tourner en rond dans la paume de la main de Bouddha. Notre expérience a été similaire.

En séjournant au Laos, nous avons découvert quelque chose d’assez étonnant : ce pays et le Japon possèdent de nombreux points communs : les faciès sont similaires, les montagnes ressemblent à celles du Japon… Évidemment, d’un point de vue objectif, le Laos peut être considéré comme beaucoup moins avancé que la Japon car il est toujours confronté à des difficultés économiques, politiques…

Nous avons finalement réalisé qu’il fallait prendre les choses dans l’autre sens. Le Laos est justement en train de défendre ce que nous avions perdu. La richesse du Laos vient de l’esprit de protestation qui était né là-bas, notamment à travers la musique. Nous avons probablement la même chose au Japon, mais nous ne le voyons pas, à l’instar du singe. Ce voyage au Laos, qui était un voyage géographique, nous a permis de faire un voyage intérieur et de réaliser la valeur de ce que nous avions en nous et que nous avions négligé.

Vous venez de parler de musique, or elle occupe une place importante dans vos deux films. S’agit-il de l’expression d’un goût personnel ou l’utilisez-vous pour faire passer des idées via vos choix musicaux ?

Je ne suis pas si friand de musique que cela. Son inclusion dans le film dépend des personnes que je rencontre, de leur culture, dont la musique fait partie. Généralement, à la découverte de cette musique et de ses paroles, il y a toujours ce moment où j’ai l’impression que les paroles sont en parfaite résonance avec le thème du film, la direction que je souhaite lui donner. Un fil conducteur se met en place naturellement grâce à la musique que l’on a découverte. Celle entendue dans le film n’est pas tant thaïlandaise que celle de la région d’Isan. Nous avons découvert cette musique et nous nous sommes attachés aux paroles des chansons, notamment celles entendues dans la scène du bar. 80% de la production musicale parlent de sujets comme la prostitution, la misère, la situation politique dans le monde... Elles sont nées d’un vrai élan de protestation car cette région a historiquement été victime de nombreuses oppressions. Les personnes qui en sont originaires sont d’ailleurs victimes d’une certaine ségrégation dans d’autres régions de la Thaïlande.

Tous ces changements de protestation, de rébellion, sont le fruit de l’histoire de cette région.

Un ouvrage consacré à la musique de cette région devrait être édité très prochainement alors qu’aucune étude ne lui avait été consacrée jusqu’à présent. Il a été écrit par l’un de nos camarades. La plus grande découverte est qu’elle n’est pas tant influencée par la culture thaïlandaise, mais par celle du Laos.

L’entretien a été réalisé à l’occasion de l’édition 2016 du Festival des 3 Continents. Remerciement à l’équipe du festival et à Léa Le Dimna pour la traduction.
Vous pouvez aussi relire l’entretien avec Katsuya Tomita & Toranosuke Aizawa réalisé à l’époque de la sortie de Saudade.

[1Le film sera distribué en France par Survivance.

"J’avais jusqu’à présent tendance à penser que le paradis se trouvait soit dans un endroit très éloigné, soit dans l’au-delà. J’ai compris maintenant que je faisais fausse route. Je suis désormais persuadé qu’il est sous nos yeux, mais que nous l’avons perdu de vue : nous devons le reconquérir ou le retrouver. Pour cela, il n’est nécessaire ni d’aller très loin, ni d’attendre. Il faut simplement s’en rendre compte et se donner les moyens de le retrouver ou de le reconquérir."
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