Kekexili, la patrouille sauvage

Kekexili est une curiosité cinématographique tout en contrastes. Premièrement, c’est un film chinois ayant reçu le tampon officiel de Pékin mais qui dépeint pourtant la région sensible des hauts plateaux tibétains. Ensuite, c’est un film écologique qui rompt clairement avec la priorité affichée par le régime du développement économique débridé. Enfin, c’est une œuvre de fiction qui s’appuie pourtant sur une histoire véridique et un ton résolument documentaire. Cette ambivalence et le caractère hybride du film permettent au réalisateur de jongler avec les thèmes (politique, environnement, solitude), de mélanger les genres (documentaire, western, voyage initiatique) et de sublimer une trame simplissime dans un cadre naturel époustouflant.

Reporter pour une agence de presse pékinoise, Ga Ju est envoyé rencontrer Ri Tai, le leader d’une patrouille de villageois protégeant les antilopes du Tibet. A plus de 5000 mètres d’altitude, bravant l’isolement et le froid, il part aux côtés de la troupe à la poursuite d’un gang de braconniers sur les plateaux du Kekexili…

Ces conditions extrêmes placent au cœur du film un environnement par ailleurs visuellement spectaculaire. L’alternance entre la violence des éléments et les paysages magnifiques donne de l’épaisseur à une Nature qui devient principal protagoniste de l’histoire. Tourné sur les lieux mêmes des évènements auxquels il fait référence, le film gagne en authenticité et laisse le spectateur abasourdi, tant il paraît inimaginable que quiconque puisse y survivre. L’inhumanité de la Nature renforce mécaniquement celle des hommes qui osent la défier. Leur camaraderie, le dévouement total et parfois vain qu’ils montrent envers leur cause font d’eux des héros crédibles, simples mais braves. Le lien naturel qui les unit à cette terre, symbolisé par une antilope que l’on ne verra pratiquement jamais, est plus fort que les tempêtes de neige, les sables mouvants et le froid que le réalisateur s’amuse à mettre sur leur chemin. Lu Chuan inverse les rôles usuels et remet l’homme à sa place, partie intégrante d’une Nature dont il subit la loi. Il joue des comparaisons entre l’homme et l’animal, assimile les traques (traque des chasseurs, traque de l’animal), renvoie la bande de braconniers aux rassemblements de vautours, sème les carcasses de voitures comme les cadavres d’antilopes. A l’image du gibier impuissant face aux fusils mitrailleurs, les hommes sont pris au piège de ce désert entre ciel et terre, de plus en plus seuls au sein d’une patrouille que la Nature furieuse désintègre peu à peu.

Cette dimension tragique, presque désespérée, est principalement véhiculée par les acteurs, magnifiques de naturel, que l’on pourrait prendre pour des autochtones. Duobuji, qui campe le fier et intransigeant Ri Tai, illumine le film de son charisme et Lei Zhang convoie de manière subtile la transformation du reporter au fil de l’aventure. Le réalisme des acteurs complète parfaitement le style quasi-documentaire de la trame (chronologique, et découpée en séquences quotidiennes), de la narration (c’est le reporter qui raconte) et de la réalisation (alternant plans larges des paysages et plans rapprochés des protagonistes). Ce point de vue totalement objectif du réalisateur oblige le spectateur à s’interroger sur les motivations des personnages, car aucune réponse n’est donnée à leur détermination suicidaire. On se prend alors à s’impliquer dans la patrouille aux côtés de ces hommes, à braver les mêmes conditions inhospitalières. Mais dans quel but ? Lu Chuan réussit la prouesse de ne pratiquement jamais montrer une antilope et presque aussi peu les braconniers (montrés sous un jour plutôt sympathique), pourtant objectifs affichés de la patrouille. Il élargit ainsi la portée de son scénario, globalisant son propos. Il s’agit ici de protéger tous les animaux menacés, mais également le plus inconscient de tous, l’homme.

Le fait qu’il s’agit ici de l’homme tibétain est révélateur à plus d’un titre. On ne peut en effet s’empêcher d’y trouver un parallèle avec la situation précaire du Tibet dans la république populaire chinoise. Grâce à l’autorisation accordée par les autorités de tourner sur place, Kekexili représente une rare opportunité d’y découvrir la vie de ses habitants. C’est pourtant là toute l’ambiguïté du film : tout en stigmatisant la particularité d’une province qui peine à faire reconnaître ses traditions et sa culture, il nous offre le point de vue officiel chinois, entre l’admiration manifeste d’une spiritualité omniprésente et le trouble face à un environnement inhumain et des hommes durs. A ce titre, le générique final constitue une forme de propagande dérangeante qui pollue une œuvre pour le reste parfaitement limpide.

Grâce à une réalisation conventionnelle mais efficace, Lu Chuan nous offre un film passionnant, qui tire sa force d’un réalisme poussé et de décors naturels à couper le souffle. Ce qui est touchant n’est évidemment pas le sort des antilopes, prétexte invisible à une réflexion plus profonde, mais bien la survie d’une poignée d’hommes et plus largement d’un peuple dans un désert perché à plus de 4000 mètres d’altitude. Le film est beau et dur à la fois, tout comme le Kekexili d’ailleurs.

Kekexili est disponible en DVD zone 2. Proposé sur Amazon.fr, en format d’origine 2.35, il contient une piste mandarin et une piste française (les deux en 5.1) et des sous-titres français.

aka Kekexili | Chine | 2004 | Un film de Lu Chuan | Avec Duobuji, Zhang Lei, Qi Liang, Xueying Zhao
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