Kié la petite peste

Une gamine turbulente et débrouillarde flanquée d’un père fainéant et joueur invétéré, sans oublier un yakuza à l’amour paternel pour son chat bagarreur et un ancien professeur d’école rustre à la descente facile ; tels sont quelques uns des personnages hauts en couleur qui émaillent cette chronique familiale à l’humour et au ton énergique non dénué de sensibilité. Après un apprentissage au sein des studios de la Tôei, suivi d’une série de films d’animation TV réalisés au cours des année 70 et traitant du thème - récurrent chez l’auteur - de l’enfance abandonnée, Isao Takahata se trouve à un tournant de sa carrière. Kié la petite peste sera pour Takahata, trop souvent dans l’ombre du complice et alter ego Hayao Miyazaki, la pierre angulaire de ses chef-d’oeuvres à venir.

Kié, dont le nom à été légèrement transformé à l’occasion de l’adaptation française (sans doute pour éviter tous dérapages enfantins), fait tourner la gargote familiale afin de subvenir aux besoins d’une famille décomposée, dans les quartiers pauvres d’Osaka. Alors que son père Tetsu, volontiers bagarreur, ne pense qu’à jouer et s’enivrer, elle doit faire preuve de caractère et de toute sa débrouillardise pour lui éviter des ennuis avec la pègre locale, avec qui il ne manque pas de se quereller. La petite Kié, n’a pourtant pas renoncé à une vie de famille paisible, et continue à voir sa mère en cachette lors de journées passées dans les parcs de la ville, avant que les évènements ne précipitent les retrouvailles quelque peu forcées du couple.

Kié la petite peste, qui n’avait jusqu’alors connu que quelques rares projections festivalières, contient déjà tous les ingrédients qui feront le génie et la singularité de l’approche d’Isao Takahata. Délaissant volontiers l’animation qu’il confie aux vétérans Yôichi Kotabe et Yasuo Ôtsuka (anciens piliers des studios Tôei), Isao Takahata se consacre à orchestrer la mise en scène et l’adaptation du célèbre manga d’Etsumi Haruki. Bien que restant d’une grande fidélité à l’oeuvre originale, il n’en est pas moins inventif, tant sur le plan visuel que narratif, et parvient encore une fois à restituer dans une veine réaliste propre, tout le charme et l’humanité de ces exubérants personnages.

Si la petite Kié, par sa bouille joviale et son énergie débordante, est une exaltation de la vie, s’adressant directement aux enfants que nous sommes, le réalisme social qui sous-tend le film est bien l’une des préoccupations du réalisateur. Loin des héroïnes formatées destinées à bercer les rêves de stars des adolescents, Kié demeure une petite fille ordinaire qui n’aspire qu’à la tranquillité du cocon familial. Cette approche réaliste est appliquée à la définition de l’ensemble des personnages et de leur psychologie... sans oublier celle des animaux de compagnie ! Tetsu n’est qu’un bon à rien qui ne pense qu’à soutirer de l’argent à son père trop faible pour lui résister ; de plus il est violent, rustre et grossier, comme le dépeint admirablement l’épisode comique de la salle de classe.

Takahata, plutôt que de travailler sur une intrigue linéaire, choisit de se concentrer sur le caractère de ses personnages au travers de saynètes propices à évoquer des tranches de vie populaires, même si l’on perçoit rapidement l’enjeu de la recomposition familiale comme issue évidente. Ce parti pris narratif démontre une volonté de rendre compte de la complexité des émotions humaines, en confrontant les personnages à des évènements qui les dépassent, révélant ainsi leurs faiblesses et leur humanité. Ainsi l’on voit le vieux yakusa fondre en larmes et tomber en dépression après le décès de son chat Antonio. Le père devient angoissé et troublé à la vue de sa fille et de sa mère se promenant côte à côte dans le parc. Le comique de situation, surgissant à chaque instant de ces confrontations, démontre, sans en cacher la difficulté, toute la richesse de cette vie simple et chaleureuse. Le travail sur l’expressivité des personnages est ainsi particulièrement réussi. Plus proche de la caricature de Mes voisins les Yamadas que du trait précis et fin dépeignant les enfants du Tombeau des lucioles, la tête disproportionnée de Kié évoque par de simples mouvements de joues et de clignements d’yeux tout le spectre des émotions humaines. Les décors, tout en nuances de tons pastels, sont un ravissement, décrivant le cadre de vie des quartiers populaires d’Osaka, second personnage du film.

En effet, si Kié la petite peste est un film sur le quotidien d’une famille éclatée, c’est aussi et surtout un film sur Osaka et sa culture régionale si particulière. Le langage qui tient ici un rôle essentiel, traduit en effet, par l’utilisation du dialecte local (Kansai-ben) les particularismes locaux. Le tempérament des personnages, volontiers frondeurs et à la gouaille chaleureuse, est aussi l’une des caractéristique des habitants d’Osaka, au caractère plus expansifs que les Tokyoïtes. Le personnage du vieux maître d’école qui terrorise Tetsu afin de le forcer à la réconciliation du couple, sans parler de la grand-mère qui use d’une prise de ju-jitsu sur son fils, ou encore Tetsu envoyant sa sandale sur un gamin qui ne s’arrête pas pour le saluer. Ce comportement un peu rude, qualifié hautainement de grossier par les habitants de Tokyo, est aussi ce qui rend cette chronique si attachante. La cuisine, autre caractéristique culturelle (Osaka étant réputé pour avoir les meilleurs restaurants du pays) est évoquée par les omelettes (okonomiyaki) préparées par le vieux yakuza reconverti, et la gargote de Kié servant des brochettes.

Chez Takahata, l’enfant est au coeur de l’unité familiale et constitue le vecteur de la réconciliation du couple. Par son énergie débordante, il redonne vie autour de lui, provoquant le dialogue entre un père avare de sentiments et une mère douce, mais effacée. Tout comme dans Le Tombeau des lucioles, l’enfant prends ici la place de l’adulte en assumant seul la responsabilité du foyer. C’est même grâce à Kié que Tetsu trouve un emploi ! Même si l’enjeu n’est plus l’abandon des enfants, le couple disloqué traduit une réalité de son époque non moins pénible. Loin de tout misérabilisme, Takahata lui oppose une bonne humeur et un optimisme traduisant la vitalité des quartiers populaires.

Kié la peste peste, est aussi un film à la frontière du réel et de l’imaginaire. Préfigurant l’allégorie fantastique de Pompoko, Takahata introduit avec les personnages des chats Kotetsu et Antonio, plusieurs séquences où il les "humanise" - l’idée des testicules sera reprise avec Pompoko - s’en servant comme d’une métaphore, sans abandonner pour autant son sens du réel. Ainsi ce sont les chats qui, lors d’une séquence finale émouvante et drôle, finissent par devenir plus humains que les hommes lors d’un duel singeant les films de vengeance. L’auteur s’en servant ici pour donner une leçon de vie aux humains à travers la réaction d’Antonio Jr., refusant de tuer Kotetsu et venger ainsi la mort de son père. Lors d’une petite entorse à l’oeuvre originale, Takahata fait aussi preuve d’inventivité et d’à propos pour symboliser l’amour maternel et filial entre Kié et sa mère : au cours d’une séquence se déroulant dans un cinéma, clin d’oeil au héros populaire de l’époque, on voit un extrait d’une scène du Fils de Gozilla, ce dernier caressant tendrement la tête de son fils.

Sans se départir de son humour et d’un optimisme contre toute adversité, Kié la petite peste sert l’approche naturaliste de son auteur, attaché à décrire le monde qui l’entoure en réinventant constamment le réel par la magie des techniques de l’animation. La réussite du film étant d’avoir su représenter la banalité quotidienne et la vie de personnages ordinaires, sans jamais lasser ni apitoyer le spectateur.

Dimitri Ianni | 13.01.2005 | Japon, Animation

Sortie nationale le 9 février 2005.

Site officiel du film : http://www.kie-lefilm.com

Le film ayant donné lieu à 2 séries TV de 64 épisodes il existe un coffret DVD japonais "Jarinko Chie DVD Box Sets" chez Bandai NTSC, Region 2, sans sous-titres).

Le film existe en DVD au Japon "Jarinko Chie Gekijouban" chez BVHE Japan (Region 2, NTSC, sans sous-titres).

aka Chie the brat - Jarinko Chie | Japon | 1981 | Un film de Isao Takahata | Scénario de Noboru Shiroyama, Isao Takahata, d’après le manga de Etsumi Haruki | Directeurs de l’animation : Yasuo Ôtsuka, Yôichi Kotabe | Direction artistique : Nizô Yamamoto | Avec les voix de Katsue Miwa, Chinatsu Nakayama, Norio Nishikawa, Yoshiko Ohta
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