Kim Jee-woon

Kim Jee-woon était l’un des invités phare de l’édition 2006 du Festival du film asiatique de Deauville. Le jeune prodige du cinéma coréen y a accompagné la présentation de son dernier fim en date, A Bittersweet Life, polar-somme à la structure particulière, film posé, nonchalant et violent. Si l’on peut s’étonner, comme le réalisateur lui-même, de la victoire du film dans la compétition Action Asia (un film comportant des scènes d’action n’en est pas forcément un !), force est de constater que, à l’image de ses précédentes œuvres - Quiet Family, Foul King, A Tale of Two Sisters - il mérite en tout point d’être primé ! Attention SPOILERS : rencontre à ne lire que si vous avez vu le film...

Sancho : Avant d’aborder A Bittersweet Life, j’aurais souhaité parler de votre votre filmographie. Tous vos films bien qu’ils portent votre marque, sont très différents les uns des autres ; on a l’impression qu’ils s’inscrivent dans une mouvance thématique, une mode du cinéma coréen à un moment donné, tout en optimisant le traitement de ces sujets en vogue. Comment choisissez-vous vos projets ?

Kim Jee-woon : Beaucoup de cinéastes choisissent d’abord une histoire, avant de retenir un genre. Pour ma part, je pense souvent à une histoire dans un genre particulier, ou alors il m’arrive même d’avoir envie de simplement m’essayer à genre. Ce n’est qu’ensuite que j’essaye de trouver une histoire, qui conviendra le mieux possible à son illustration. Je travaille comme cela car j’aime les films de genre, et je suis aussi assez curieux de voir ce que ça va donner, quand je confronte ma sensibilité à un genre. Je pense aussi qu’un film de genre, de par sa nature, possède déjà son sujet ; du coup quand je choisis un genre, j’ai déjà le sujet du film.

Par exemple un film d’horreur à mes yeux, c’est quelque chose qui montre de façon vraiment efficace la peur de la vie. Le film noir, pour moi, c’est l’esthétique même de la destruction ; c’est donc un genre très efficace pour résumer tout le parcours d’une vie. De la même manière, les autres genres ont leur sujet : un film de science fiction montre la crainte de l’avenir, un film mélodramatique, la crainte de l’amour. L’amour que l’on a peur de ressentir, mais surtout celui que l’on a peur de perdre. Un film d’action quant à lui, raconte la peur de la violence. Je pense que les films de genre permettent de décrire la vie, de l’aborder sous plusieurs angles différents.

On a l’impression que lorsque vous avez porté votre dévolu sur un genre, vous recherchez une exhaustivité complète, ainsi que l’illustre la richesse de 2 Sœurs et A Bittersweet Life...

Oui vous avez parfaitement raison ; toutefois mes films ne sont pas non plus des documentaires ! Il est vrai que j’aime aborder la vie depuis des angles très différents mais je pense que le plaisir de réaliser un film, c’est aussi de trouver un style. C’est aussi pour cela que j’utilise parfois les conventions d’un genre : c’est là que se trouve le plaisir de la création.

C’est pour cela par exemple, que j’aime les films des frères Coen et de David Lynch. Les frères Coen font des films noirs dans un style très original, et David Lynch, lui, fait des films d’horreur dans son propre style. Leurs cinémas illustrent bien le fait que les films de genre constituent un univers tout à fait artificiel, mais qui est finalement extrêmement réaliste ; plus en tout cas que n’importe quel film prétendument réaliste. Lorsque je regarde leurs films en tout cas, j’ai toujours une impression terrible de réalisme.

Je me suis rendu plusieurs fois aux Etats-Unis ces derniers temps. C’est un pays que l’on croit connaître, et pourtant à chaque fois que j’y vais je me dis que c’est un pays vraiment étrange, bizarre... il me laisse une impression d’horreur en fait, comme le font les films de David Lynch. Je pense que c’est quelqu’un qui nous fait comprendre que, là où a l’impression de tout connaître, il y a en réalité un point étrange, inexplicable ; c’est pour cela qu’à chaque fois que je vais aux Etats-Unis, je pense de plus en plus à ses films. C’est là la véritable force des films de genre.

Si vous utilisez les conventions d’un genre pour baliser vos films, vous faites un travail très personnel au niveau du rythme, qui est d’ailleurs très lié à votre façon de filmer. Je pense notamment à A Bittersweet Life, avec son exposition longue, son virage rapide, et son dénouement très long, qui laisse plus de place à la violence finalement, qu’à la vengeance à proprement parler. A quel moment et comment abordez-vous la phase d’équilibrage de votre récit ?

J’ai une méthode qui n’est pas du tout scientifique. Par exemple, lorsque je fais un film, je pense avant tout à la musique qui pourrait le mieux lui convenir. Pour 2 Sœurs, j’ai écouté beaucoup de musiques un peu lentes, ténébreuses, tristes... alors que pour A Bittersweet Life, j’ai beaucoup écouté de musiques d’Amérique Latine, qui sont en général assez légères et très rythmées, mais qui possèdent toujours une tristesse sous-entendue, qui coulent en elles. J’ai donc écouté très souvent ces musiques, pour que mon corps s’habitue à leur rythme. Il y a par exemple dans le film une espèce de tango, que j’avais commandé au compositeur. C’est un morceau que j’ai beaucoup écouté au cours du tournage, pour assimiler son rythme et du coup créer le rythme du film.

Pour revenir au thème de la vengeance, c’est un thème qui est très cher à Park Chan-wook, notamment dans ses trois derniers films qui en parlent tous. Mais mon approche dans A Bittersweet Life est très différente, puisque la vengeance n’est pas le but final du film. Autant Park Chan-wook et ses personnages recherchent une espèce de salut au travers de la vengeance, autant les personnages de mon film arrivent à réfléchir sur eux-mêmes au travers de leur acte de vengeance. Si je n’ai pas tellement insisté sur ces scènes de vengeance justement, c’est pour ça : c’est que la vengeance en elle-même n’est pas le but, l’important c’est que le personnage se découvre, qu’il découvre la vérité qui était cachée en lui.

Puisque vous citez Park Chan-wook... je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre A Bittersweet Life et ses films ; il partage avec Sympathy for Mister Vengeance cette approche d’engrenage, mécanique et irréversible, qu’est la vengeance ; avec Old Boy une recherche de style similaire dans l’approche du « seul contre tous »... est-ce que c’est volontaire ?

Non, ce n’est pas du tout volontaire. Si vous trouvez des points communs entre mon cinéma et celui de Park Chan-wook, c’est probablement parce que nous avons à peu près la même sensibilité cinématographique, et qu’on aime le même genre de cinéma. La différence c’est que Park Chan-wook accorde beaucoup d’importance à l’histoire elle-même, alors que moi je me concentre plutôt sur la psychologie des personnages ; j’ai une vision plus microscopique que la sienne. Autant j’ai l’impression que les films de Park Chan-wook ne peuvent pas exister sans leur histoire, autant je crois que je me concentre davantage sur la mise en scène de l’espace par exemple, et de l’impression que cela peut dégager.

Votre cinéma est effectivement avant tout visuel. Une fois votre personnage posé, on a presque l’impression que vous le laissez évoluer devant votre caméra. Pourtant, au vu de la variété des plans que vous réalisez, un film comme A Bittersweet Life est forcément très réfléchi au moment du tournage. Laissez-vous tout de même une place à l’improvisation ?

J’accorde beaucoup d’importance à l’atmosphère des lieux de tournage. Lorsque j’arrive sur le tournage le matin, je vois dans quel état d’esprit se trouvent les acteurs... j’essaye de flairer le maximum de choses sur le lieu même. Je pense que j’ai un objectif initial et que, en général, j’arrive à mes fins en suivant mes idées pré-établies. Cela dit suivant l’ambiance d’un jour de tournage, il m’arrive de demander aux acteurs différentes nuances dans leur jeu.

Par exemple au cours de la scène finale, Sun-woo va voir son chef, le braque avec un revolver et lui demande pourquoi il lui a fait ça, il pleure presque... J’avais une idée très précise de cette scène, mais le jour du tournage j’ai dit à Lee Byung-hun d’essayer de faire ce qu’il avait envie de faire, tout en espérant qu’il allait la jouer de manière très calme, avec beaucoup de sang froid. Mais au contraire, il l’a joué de façon très émotionnelle, au bord des larmes, en hurlant, et ça ne m’a pas plu. Je lui ai donc demandé de recommencer la scène, en jouant de façon plus calme, plus cool.

J’ai gardé les deux prises et, au moment du montage, j’ai monté ma vision de la scène, avec un jeu très calme, et j’ai vu que cela donnait quelque chose d’assez insipide. J’ai donc essayé de monter la version de Lee Byung-hun, et c’était beaucoup mieux. Quelque fois, il vaut mieux faire confiance à l’instinct des acteurs...

Vous parliez tout à l’heure de l’importance de la musique dans le film. Celle-ci lui donne une certaine nonchalance, que l’on retrouve dans le personnage principal. Pourtant Sun-woo est en réalité chargé d’émotions, derrière cette apparente tranquilité. L’avez-vous baigné dans votre environnement musical pour le placer dans cet état d’esprit, ou alors a-t-il trouvé une manière complètement différente de se fondre dans le personnage ?

Non, je lui ai vraiment fait écouter beaucoup de musique... on a fait des copies en CD, en mp3... même au cours du tournage je faisais écouter la musique à tout le monde ! Je ne dis pas aux acteurs lorsqu’ils jouent une scène triste par exemple, de pleurer ; ça je pense que n’importe qui peut le faire. Il ne s’agit pas pour eux de comprendre la scène de manière rationnelle, il faut qu’ils entrent dedans, que leur sensisibilité soit touchée. Dans le film, le chef ordonne à son subordonné d’enterrer vivant Sun-woo, et il remonte ensuite dans sa voiture où on le voit réflechir un instant. J’ai fait écouter à l’acteur la musique que j’avais retenue pour accompagner cette scène, et lorsqu’il l’a écoutée, il a eu l’expression que je recherchais. Lui-même a dit par la suite que c’était l’expression de son visage qu’il préférait dans le film. Je procède beaucoup de cette façon.

Entretien réalisé le samedi 11 mars 2006, à l’occasion de la participation de A Bittersweet Life à la compétition Action Asia du 8ème Festival du film asiatique de Deauville. A noter que le film sortira sur les écrans français le 10 mai 2006. Remerciements à Jeong Eun-jin pour la qualité de sa traduction, ainsi qu’à Kuro et Kaelu San pour les photos.

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