Kim Ki-Duk

Kim Ki-Duk n’est déjà pas particulièrement fan des interviews, ça ne s’arrange pas au terme de quatre jours de questions incessantes. Mais ça n’a pas pour autant empêché l’exceptionnel réalisateur de se prêter au jeu pour SdA, tout en retenu et pourtant généreux !

Sancho : Vous avez présenté Samaritan Girl comme étant une étape dans votre carrière. En quoi ce film est-il à vos yeux différent des autres ?

Kim Ki-Duk : Avant Samaritan Girl, mes films se concentraient uniquement sur leurs personnages, tandis que celui-ci montre des gens qui essayent de comprendre ce qui se passe autour d’eux, d’appréhender un certain phénomène social. J’explicite cette tentative, c’est un point de vue plus large.

Effectivement, si l’on avait pu rencontrer les personnages de Samaritan Girl dans vos films précédents, vous les avez sorti de leur univers pour les confronter au monde extérieur. Du coup votre réalisation a changé, elle s’axe moins sur des tableaux et paraît plus stylisée, alors que paradoxalement la narration semble plus épurée.

Tout le monde regarde un film avec sa propre morale, sa propre éthique, qui pourraient constituer une barrière à la compréhension véritable de ce que je souhaite montrer. Nous nous censurons nous-mêmes. Tout le monde se dit : "Ca c’est immoral", "Ca ça ne va pas" , "Là il y a un problème" ; ce sont autant de barrière à la perception d’un film et de ses propos. De ce point de vue et au travers de sa narration, mon film est dangereux car il se place au-delà de ces considérations. Les gens aimeraient vivre avec une moralité, mais je ne pense pas que le cinéma doive le faire. Il ne doit pas défendre une certaine morale, mais se placer au-delà.

Pourtant vous avez justement introduit dans Samaritan Girl par le biais du personnage du père, une figure qui était jusqu’ici absente de vos films - à savoir un personnage moralisateur, un protagoniste dans lequel le spectateur peut se reconnaître puisqu’il agit justement pour protéger un certain nombre de valeurs morales.

Oui, c’est vrai au début. Le père a été choqué et comme il a une certaine morale, il veut comprendre pourquoi sa fille dépasse cette frontière [la prostitution, ndlr]. Au bout du compte cependant, il arrive à réfléchir et plutôt que de juger simplement l’acte comme étant moral ou immoral, se recentre sur des valeurs de vie, à vocation curative. C’est justement cette idée de départ qui est assez dangereuse.

Ce qui peut être dangereux plutôt, c’est le fait que le père est lui aussi obligé finalement, de briser ses propres barrières morales, d’aller jusqu’au meurtre pour comprendre comment il doit réagir face à cette situation.

Effectivement. Du coup si on peut être touché par mon film, c’est certainement grâce à sa troisième partie, intitulée ’Sonate’, parce qu’elle est différente des deux précédentes. Dans cette partie, le père et la fille arrivent à se réconcilier, et dans la vie en réalité, la réconciliation est très rare et très difficile. Et les deux premières partie justement, n’expliquent pas que cette réconciliation soit possible.

Ils se réconcilient certes, mais en même temps le père abandonne sa fille, la laisse trouver son propre chemin. On a l’impression que même si vous avez sorti ce personnage de prostituée du contexte de vos précédents films, vous l’emmenez toujours à la même conclusion. Quel que soit le cas de figure retenu, qu’elle soit confrontée au monde extérieur ou non, indépendemment de la façon de traiter son histoire, la rédemption pour ce personnage féminin récurrent est tout de même très difficile.

Oui, vous pouvez voir ça comme ça.

Vos films sont assez durs et pourtant en même temps très beaux ; que ce soit Samaritan Girl, The Isle ou Address Unknown, vous vous débrouillez toujours pour faire naître la beauté de choses qui sont sordides, glauques. Face à un quotidien difficile, pensez-vous que la capacité de reconnaître ainsi la beauté en toute chose est nécessaire pour survivre ?

Quelle que soit la classe sociale de chacun, il n’est pas évident de dire que l’on est heureux. Ceux qui sont riches souhaiteraient peut-être autre chose, mais le fait de leur retirer leur argent ne fera pas forcément d’eux quelqu’un d’autre. Il en va de même pour les pauvres, qui peuvent espérer être plus heureux avec plus d’argent sans que ce soit effectivement le cas. Donc nous avons tous besoin d’une consolation, qui se fait par les rêves. Les rêves sont du cinéma, et le cinéma se nourrit des rêves car ce sont eux qui nous font vivre. Et puis au travers de la caméra, une chose sordide comme vous dites, peut être vue autrement, plus jolie, plus belle. Ce n’est que lorsque l’on regarde très précisément cette chose que l’on découvre sa beauté.

Avez-vous peur que vos spectateurs ne perçoivent pas cette beauté ? Car quand vous présentez vos films, vous vous excusez par avance, au cas où vous les choqueriez. Est-ce que quelque part vous êtes déçus que les gens soient choqués et ne perçoivent pas directement la beauté de vos propos ?

Vous avez raison, mais vous n’êtes pas comme ça et ça me rassure. Je préviens par sécurité, au cas où ne serait-ce qu’une personne sur mille n’y parviendrait pas. [rires]

D’où vous vient ce goût pour les personnages marginaux, et notamment pour celui très récurrent de la prostituée, toujours une samaritaine, et ce, même en dehors de Samaritan Girl ?

Même les garçons sont tous des samaritains ! Je m’intéresse aux gens qui se trouvent "au ras du sol", qui éprouvent une difficulté à vivre, qui sont instables et ont une inquiétude quant au lendemain. Il y a chez eux une énergie qui naît d’une crise, et qui est donc déstabilisante. Cette énergie leur donne une intensité et un intérêt, et je suis donc constamment attiré par leur univers.

Il semblerait effectivement que les situations de crise facilitent la créativité.

Oui. J’ai une idée obsessionnelle, obstinée du cinéma en tant que mélange de tension, de crise, de paix, d’ironie et de destruction. Pour moi le cinéma, c’est tout ça à la fois.

Est-ce que du coup le cinéma coréen a une richesse à puiser de la crise entre le nord et le sud ; est-ce que la division du pays donne une force à son cinéma, qui peut-être ne serait pas là s’il ne connaissait pas cette situation ?

La question la plus difficile à aborder reste le "pourquoi" : "pourquoi ce film là ?", "pourquoi ceci ?", "pourquoi cela ?". Parce qu’il n’y a pas une réponse unique qui englobe toute la problématique, à savoir qu’entrent en jeu des historicités personnelles - individuelles, existentielles - et celles d’un peuple. Tout cela se mélange, et chaque histoire se compose avec cette complexité.

Votre interprétation du catholicisme est assez particulière, et justement l’affiche de Samaritan Girl - que l’on n’a pas eu l’occasion de voir ici et qui a été censurée en Corée - en est une belle illustration...

En fait ce catholicisme apparent n’est justement qu’une apparence, car le symbole le plus important de la religion catholique à mes yeux est la croix, et non l’habit religieux [cf. affiche ndlr]. Est-ce que la religion nous sert vraiment comme il le faudrait, c’est-à-dire en tant que consolation, salvatrice ? Elle est plutôt utilisée pour le pouvoir, au travers de propos égoïstes. Le visuel de l’affiche est donc une déformation de cette image de la religion, qui va directement à la provocation mais ce n’est pas son propos, car Samaritan Girl n’est pas un film sur la religion.

Au travers de leur façon d’aborder le quotidien, d’essayer d’apporter une solution aux gens, de leur offrir une méthode de réflexion et des modèles de relation aux autres, vos films ne peuvent-ils pas finalement être considérés comme une forme de religion ?

Si vous le considérez ainsi j’en suis très content. Mais moi - Kim Ki-Duk - je ne constitue pas une religion en moi-même, évidemment ! [rires]

Interview réalisée à Deauville le 14 mars 2004 par l’équipe de SdA en association avec Elan-Films.

"Ce n’est que lorsque l’on regarde très précisément une chose sordide que l’on découvre sa beauté."
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