Kôji Fukada et Ken Fukazawa

Nous avons rencontré le réalisateur Kôji Fukada et le peintre Ken Fukazawa, lors de leur venue à Paris pour présenter La Grenadière, inspiré par la nouvelle éponyme de Balzac. La Grenadière va être à nouveau montrée cet été dans le cadre de Paris Cinéma, en leur présence. Les dessins du film seront exposés à la Maison de Balzac dans le 16e arrondissement. A noter que Kôji Fukada sera là aussi pour son dernier film, La Comédie humaine à Tokyo.

Sancho : Quel a été votre parcours avant la Grenadière ?

Kôji Fukada : Au collège et au lycée, j’adorais aller au cinéma et je regardais beaucoup de films. Par la suite, j’ai intégré une école de cinéma : Eiga Bigakko dont l’un des professeurs est le réalisateur Kiyoshi Kurosawa. Avant La Grenadière, j’ai réalisé trois films indépendants : un long métrage, un court métrage et un moyen métrage qui n’ont rien à voir avec la technique du ganimé [1].

Quelle a été l’origine du projet ? Pourquoi vous êtes-vous intéressés à Balzac ?

Kôji Fukada : Avant tout je dois dire que j’apprécie beaucoup l’œuvre de Balzac, que j’ai découverte grâce aux nombreuses traductions en japonais, à la fois de ses romans et de ses nouvelles. D’autre part, il y a une raison qui est plus cinéphile. C’est à cause des réalisateurs de la Nouvelle Vague française. Rohmer, Truffaut, Rivette, cinéastes que j’affectionne particulièrement, respectent beaucoup l’écrivain et son œuvre formidable. J’ai entendu l’anecdote suivante concernant Rohmer : il aurait dit à Rivette qu’il fallait absolument réaliser des films d’après les romans de Balzac. Je me suis donc dit à mon tour, sans vouloir me mesurer à leur talent, que c’était une excellente idée et que j’allais me mettre à l’ouvrage moi aussi.

Pourquoi spécifiquement La Grenadière ?

Kôji Fukada : Je pensais à cette nouvelle en particulier, car dans mon esprit, elle pouvait particulièrement s’adapter à un film réalisé avec des images fixes. J’en ai parlé à Monsieur Fukazawa, le peintre qui a réalisé les dessins du film, et nous avons décidé en concertation de nous lancer dans ce projet.

De quelle manière avez-vous procédé pour les recherches documentaires ? Êtes-vous allés sur place étudier et réaliser des croquis ?

Kôji Fukada : Nous avons passé dix jours en France. La Grenadière existe toujours et nous l’avons visitée.

Ken Fukazawa : Nous avons eu très peu de temps sur place pour la visite. J’ai fait quelques dessins et j’ai pris des photos des lieux. Je me suis reposé aussi sur ma mémoire pour recomposer l’atmosphère de la bâtisse et des alentours. Le problème principal était que La Grenadière aujourd’hui n’est plus la même que celle de l’époque. J’ai par ailleurs effectué de nombreuses recherches autour de la peinture de cette période. A cela, j’ai ajouté ma propre imagination et mon interprétation.

L’aspect très littéraire fait penser aux films de Truffaut, comme Les Deux anglaises et le continent.

Kôji Fukada : J’aime beaucoup Truffaut mais je n’ai pas pensé à ce film en particulier. C’est grâce d’ailleurs aux 400 coups de Truffaut que j’ai pu découvrir Balzac, lorsque Jean-Pierre Léaud regarde son portrait. J’ai aussi demandé à M. Fukazawa de visionner certains films de Truffaut, notamment ceux avec des enfants, comme L’Argent de poche.

Pouvez-vous nous parler de la technique du Ganimé ? Pourquoi ce procédé plutôt qu’un autre ?

Kôji Fukada : J’ai appris que Toei animation cherchait des projets pour ce type de procédé, procédé à base d’images fixes et d’animation. Je croyais au départ qu’il fallait utiliser des peintures. J’ai pensé à ce moment là à La Belle noiseuse de Rivette et à La Jetée de Chris Marker, et j’ai donc proposé à M. Fukazawa de travailler avec moi.

Ken Fukazawa : Le format des tableaux était plutôt petit. Il y avait plusieurs formats. En fait, au fur et à mesure que le film avançait, le format s’est progressivement agrandi parce que j’ai voulu ajouter plus de détails. Et ensuite je les ai transférés sur ordinateur. J’ai ensuite essayé de modifier les couleurs. Puis on a ajouté des zooms et d’autres mouvements de caméras.

Quelles ont été les difficultés rencontrées ?

Kôji Fukada : Nous avons consacré une année complète à ce film, entre les parties recherches et la réalisation du film. Il y avait environ soixante dix tableaux. Dans la nouvelle de Balzac, il y avait très peu de descriptions de la Grenadière. Il nous fallait vraiment nous y rendre pour écrire le scénario. Il y a eu aussi des problèmes avec l’utilisation des images fixes. Il fallait savoir comment susciter l’imagination du public. Je voulais qu’il y ait une vraie rencontre entre l’imagination du public et le film lui-même. Et tout cela bien évidemment se passe au moment de la projection, sans qu’on ne puisse prédire systématiquement les réactions du public.

Vous nous avez beaucoup parlé des réalisateurs de la Nouvelle Vague, mais quelles ont été vos références en terme d’animation ? J’ai pensé un peu à Alexander Petrov…

Kôji Fukada : Nous connaissons son travail - il utilise aussi la peinture à l’huile - mais nous avons voulu faire un travail presque opposé au sien. Il y a eu très peu d’influences directes sur notre film, même si nous admirons Hayao Miyazaki, Youri Norstein, René Laloux, Paul Grimault...

En ce qui concerne la peinture j’ai pensé aux Impressionnistes, c’est-à-dire à des peintres postérieurs à Balzac. Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

Ken Fukazawa : L’histoire se déroulant au début du XIXe siècle, j’ai surtout pris comme référents Delacroix et Ingres, et j’ai essayé de mélanger leurs techniques. Je me suis vraiment rendu compte au cours de mes recherches que, d’une certaine manière, Delacroix était le précurseur des Impressionnistes, arrivés plus tardivement. Mais bien sûr je dois aussi reconnaître que j’ai pensé à eux pour réaliser mes toiles.

Qu’avez-vous apporté de véritablement japonais à cette nouvelle française ?

Ken Fukazawa : Sans doute la temporalité, le rythme lent et si particulier du film. Dans ce qu’elle représente, la peinture que l’on voit à l’écran est en elle-même plutôt occidentale, mais le procédé renvoie, dans son mouvement, davantage à la peinture japonaise à l’eau. Ces peintures sont disposées sur des rouleaux, avec plusieurs séquences, plusieurs groupes de personnages et l’on peut arrêter son regard à tel ou tel moment. Elles étaient, en quelque sorte, déjà cinématographiques à l’époque !

Au niveau des réactions du public, certaines choses vous ont-elles surprises ?

Kôji Fukada : Lorsque le générique de fin est apparu, une chose nous a surpris : le public français a commencé à applaudir. En fait, il semble que le public français réagit plus rapidement que le public japonais, qui lui, attend sagement la fin. Le public français semble réagir de façon plus vive, plus instinctive et semble être touché plus facilement que le public japonais.

De futurs projets ?

Kôji Fukada : J’ai déjà tourné un film après La Grenadière qui s’appelle littéralement La Comédie humaine à Tokyo, réalisé en prises de vue directes. Bien sûr, le titre est inspiré de Balzac, mais ce n’est pas une adaptation de Balzac. C’est simplement que le film comporte beaucoup de personnages.

Et tous les deux, ensemble ?

Kôji Fukada : Nous avons quelques projets en commun mais rien de concret encore. Il y en aurait deux, pour tout vous dire. Un projet sur une chanson traditionnelle écossaise, et l’adaptation d’un roman de l’écrivain autrichien Robert Musil intitulé Die Portugiesin.

Remerciement pour sa traduction à Megumi Kobayashi.
L’interview a été réalisée dans le cadre du festival Kinotayo 2008, pour lequel le film a reçu le Soleil d’or.
Elle est parue initialement dans le magazine Anime Project n°1, février et mars 2009.
Photos du réalisateur (en haut) et du peintre (en bas) : ©Sébastien Bondetti

[1Concept inventé par le mythique studio de la Toei animation en 2006 à l’occasion des 50 ans du studio. Le mot vient du japonais "ga" - tableaux - et "anime" - pour animation. Ces films ganimé sont des moyens métrages dont l’existence repose sur un nombre variable d’œuvres picturales originales. Le principe en est simple : un artiste peint un grand nombre de tableaux autour d’une histoire puis ceux-ci sont filmés et montés afin de créer une œuvre cohérente. Enfin la voix off d’un narrateur sert de lien entre ces différents tableaux, qui composent alors un récit structuré. Le ganimé renouvelle à sa manière l’animation moderne.

"Je voulais qu’il y ait une vraie rencontre entre l’imagination du public et le film lui-même."
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