Kuchisake

Takuaki Hashiguchi invente la M.S.T (Malédiction Sexuellement Transmissible).

Après la déception engendrée par le récent visionnage de Kuchisake Onna 2 (2008), poursuivre l’exploration des adaptations de la légende de la femme à la bouche déchirée, relevait davantage du masochisme ciné-fétichiste que d’une consciencieuse approche historicisante du genre. Pour autant, l’objet de notre émoi, contemporain du Kuchisake Onna (2005) de Kôji Shiraishi, responsable du bourgeonnement de multiples avatars consécutifs, prend le pari risqué de fusionner pinku eiga et J-horror contemporain.

Loin d’être une démarche exceptionnelle, ce mélange des genres se trouve présent dès les débuts du cinéma pink sous l’impulsion de la Shintoho, éternelle pionnière, par l’entremise du cinéaste maison Kinya Ogawa [1] ayant signé un certain nombre d’histoires de fantômes érotiques, s’appuyant notamment sur quelques récits intemporels, tels que Yotsuya Kaidan. Même le roman-porno Nikkatsu s’y frotta, avec une certaine réussite, traduisant en scope un classique du kabuki maintes fois adapté au cinéma Kaidan Botan Dôrô [2], puisant lui-même sa source dans la mythologie des histoires de fantômes chinois.

Né en 1959, le réalisateur Takuaki Hashiguchi est loin d’être un novice. Engagé comme assistant réalisateur par l’emblématique Shishi Pro d’Hiroshi Mukai, qui contribua à façonner toute une génération de cinéastes pink contemporains, il travaille auprès de Shûji Kataoka, et devient rapidement un des fidèles collaborateurs d’Hisayasu Satô à ses débuts [3], avant de faire ses premiers pas cinématographiques avec le pinku gay Tokimeki no gogo (1989), genre qu’il continuera d’explorer pour ENK [4]. Néanmoins, sa réputation provient avant tout d’avoir accordé un second souffle au sous-genre du pinku kaidan avec plusieurs tentatives dont Hospital ward of the senses : wet red lips (Kannô byôtô : nureta akai kuchibiru, 2004) variante érotique du Ju-on de Shimizu.

Pour autant, la fusion de deux genres à la codification méthodique peut s’avérer une entreprise risquée quand elle ne vise pas à transcender l’un des deux cadres. Certes, n’est pas Kyoshi Kurosawa qui veut, dont le pinku “Godardien” Kandagawa Wars (1983) constitue un remarquable essai d’affranchissement conjuguant cinéma d’auteur et pinku. L’espace créatif potentiellement illimité n’invite finalement qu’à être occupé, tant que celui-ci demeure un terrain d’expérimentation et non celui d’un réflexe académique. Hors c’est justement la difficulté que ne parvient pas à surmonter Hashiguchi, trop préoccupé à nous convaincre de la crédibilité des deux directions qu’il tente vainement d’exploiter, avec équilibre et application, mais dépourvu d’une réelle imagination.

En effet, sur le terrain du J-horror il démontre pourtant un réel savoir faire, même si le facteur peur se retrouve de facto désamorcé par l’incongruité des situations, tant dans la narration que dans le respect appliqué des conventions, jusque dans le twist final de rigueur. L’apparition du fantôme en prologue consacre le stéréotype de l’enquête, ici journalistique, qu’empruntent généralement les avatars post “Ringiens” en se concentrant sur l’élucidation de la malédiction. On suit donc Yoko (Mayu Asada), jeune journaliste d’un hebdomadaire à sensation reprenant l’enquête interrompue par son collègue mystérieusement disparu, à la demande de son éditeur. Celle-ci va être amenée à s’intéresser à un hôpital désaffecté ayant mystérieusement fermé trois années auparavant, et dont une rumeur prête à “Kuchisake Onna” d’y avoir séjourné le temps de subir une opération de chirurgie esthétique ayant mal tourné.

Si la trame narrative met souvent au premier plan l’épouvante au détriment de l’érotisme, ce dernier s’imbrique pourtant avec habileté et ironie, jusque dans le mode de transmission même de la malédiction (le sexe), apportant un équilibre singulier à l’œuvre, mais révélant tout autant ses faiblesses. Ce qui lui fait clairement défaut, c’est d’un côté la timidité des situations érotiques, qui n’apparaissent au final que comme de simples accessoires narratifs, filmées sans éclat, sans oublier les piètres commentaires sociaux à l’intention de la chirurgie esthétique sous un angle mélodramatique peu convaincant. Quant au fantastique, malgré les efforts volontaires du maquilleur prothésiste Takashi Oda [5], une utilisation banale des clichés propres aux cannons “Ringiens” (longs cheveux noirs et teint blafard), auxquels s’ajoutent un emploi trop systématique d’éléments de décor (le miroir), contribuent à la platitude d’un résultat finalement décevant.

Bien qu’en présence d’une œuvre d’exploitation hybride dont l’originalité principale demeure prisonnière d’un académisme besogneux, Kuchisake constitue une nouvelle preuve que le pinku demeure un terrain d’expérimentation fertile pour qui ne sacrifie pas ses ambitions créatives aux impératifs commerciaux, posture malheureusement partiellement adoptée par Takuaki Hashiguchi.

Dimitri Ianni | 7.03.2009 | Japon

Kuchisake est Disponible en DVD Zone1 NTSC sous le titre The Slit-Mouthed Woman chez Salvation Films, avec sous-titres anglais. Il est également disponible en DVD Zone2 NTSC chez l’éditeur néerlandais Mushimushi (distribution Filmfreak) sous-titré en allemand, anglais, français et néerlandais (on croit rêver !).

[1Lire à ce sujet le chapitre « Pioneers of the Pink Film » (pp. 51-67) de l’excellent ouvrage anglophone de Jasper Sharp, consacré à l’histoire du cinéma érotique japonais, Behind The Pink Curtain (éditions FAB Press, 2008). Sans oublier le dossier complet consacré à Mitsugu Okura, le fondateur de la Shintoho, par le site Eigagogo.

[2Il s’agit du film de Chûsei Sone plus connu sous le titre de Hellish Love (Seidan botan dôrô, 1972).

[3Il sera son assistant réalisateur pendant près de quatre ans sur les films suivants : Uniform virgin : the prey (Seifuku shojo : the eijiki, 1986), Genuine rape ! (Boko honban !, 1987), Lolita : vibrator torture (Lolita : vib-zeme, 1987), Re-Wind (Abunômaru : Inguyaku, 1988), Love letter in the sand (Hentai byôtô : hakui seme, 1988), Beauty reporter : rape broadcast (Bijin reporter : boko nama-chukei, 1989) Office lady rape : devouring the giant tits (OL renzoku rape : kyonyu musaboru, 1990).

[4Société fondée à l’origine par un ancien employé de la Nikkatsu sur la base d’une salle de projection dédiée à la diffusion de films érotiques gay, elle s’est par la suite mise à la production de films.

[5Collaborateur régulier de Shinya Tsukamoto.

aka The Slit-Mouthed Woman, 口裂け | Japon | 2005 | Un film de Takuaki Hashiguchi (Takaaki Hashiguchi) | Avec Mayu Asada, Minami Aoyama, Lemon Hanazawa (Remon Hanazawa), Kyôko Kazama, Hotaru Hazuki, Azusa Sakai, Kikujirô Honda , Mikiya Sanada, Taishi Takemoto, Mikio Satô, Takeshi Itô, Shûji Ôtsuki
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