Kyoko

Ryu Murakami, en tant qu’écrivain, connaît à la fois le succès et la reconnaissance critique - et ce depuis son premier roman, Kagirinaku Tomei ni chikai Blue (Bleu presque transparent). En tant que cinéaste, c’est une toute autre histoire, aucune de ses cinq réalisations n’ayant su véritablement trouver un public. De Almost Transparent Blue (1980) à Kyoko (1995) en passant par Daijôbu, mai furendo (All Right, My Friend - 1983) et Topâzu (Tokyo Decadence - 1992), ses films sont pourtant des adaptations fidèles de ses propres romans. Rafles Hotel (1989) échappe un peu à la règle, puisque Murakami a écrit le roman à partir du film, et non l’inverse. En fait, il faut attendre l’intervention de Takashi Miike sur Audition pour qu’une adaptation de l’auteur remporte un certain succès, le comble !
Pourtant, l’univers de l’écrivain se retrouve parfaitement retranscrit dans ses films. Logique me direz-vous ? Pas forcément. Nombreux sont en effet les auteurs absolument incapables de porter leurs univers à l’écran. En fait, à part Murakami, seul Clive Barker parvient à retranscrire fidèlement chaque mot de ses écrits en images - avec cependant le même échec public que Murakami. Y a-t-il une raison à cet écueil répété, qui a conduit les deux auteurs à abandonner le support cinématographique ? La vision de Kyoko, production américano-japonaise sous la houlette de Concorde-New Horizons (et oui, la boîte de Roger Corman !), nous apporte quelques éléments de réponse...

Kyoko est une jeune fille japonaise d’une vingtaine d’années, chauffeuse de poids-lourds à mi-temps, qui se rend sur le continent américain pour une mission bien délicate... Douze ans auparavant, un GI américain posté sur l’archipel lui a appris à danser toutes les danses latines possibles et imaginables, du mambo au cha-cha-cha en passant par la rumba et la salsa. La jeune fille traversait alors une période difficile, et elle estime que le GI, du nom de Jose, lui a sauvé la vie en ancrant en elle cette passion duale de la danse et de la musique cubaine. C’est pourquoi, une vieille adresse en main, Kyoko se rend à New York dans l’intention, simple et généreuse, de remercier Jose de son précieux cadeau. Bien sûr, cette adresse n’est plus valable, et Kyoko multiplie les aller-retours entre Queens et Manhattan avant de retrouver Jose. Ce dernier, en fait un soldat américain homosexuel d’origine cubaine, est en phase terminale du Sida et ne se souvient même plus de la jeune femme. Qu’importe, Kyoko décide de réaliser le dernier souhait de Jose, en l’emmenant jusqu’à Miami voir sa famille avant de mourir...

Kyoko, le livre, n’est certainement pas l’oeuvre la plus ambitieuse, techniquement parlant, de Ryu Murakami : nous sommes en effet très loin de l’ampleur d’un Coin Locker Babies ou de la décadence surréaliste de La Guerre commence au-delà de la mer. Au niveau de la structure, cependant, Kyoko possède l’originalité de raconter l’histoire de son héroïne du point de vue de chaque personne "significative" qu’elle croise au cours de son périple. Ainsi, à l’exception du prologue et de l’épilogue, Kyoko ne prend-elle jamais la parole directement. L’écriture en elle-même est sobre et, en dépit d’un sujet très difficile, presque positive, voire même optimiste - ce qui, dans l’oeuvre de Murakami, est suffisament rare pour être souligné.

En fait, de la lecture de ce roman simple et honnête se dégage un amour pour la musique et la danse, et par conséquent pour la vie, que l’on devine réellement profond chez l’un des auteurs les plus "apocalyptiques" du Japon contemporain. Du coup, Kyoko dégage un sentimentalisme simpliste qui permet au roman d’aquérir une force tranquille ; sans doute est-ce pour cela qu’il est, parmi les titres de l’auteur traduits en français, celui qui m’a le plus touché.

De l’écrit à l’écran, difficile de conserver le jeu des points de vue du roman. Dans le film, l’aventure de Kyoko est vécue de manière plus omnisciente même si, une fois son périple sur le territoire américain commencé, Kyoko n’existe plus jamais par elle-même, mais uniquement au travers des rencontres qu’elle effectue ; adaptation habile de la structure du roman. La réalisation de Murakami est assez classique, laissant avant tout la place à ses acteurs. Même lorsqu’il filme des décors, ceux-ci gardent un caractère esquissé. Ainsi le point de vue de Kyoko sur New-York parvient-il à nous offrir une approche nouvelle de l’une des villes américaines les plus utilisées au cinéma : sous ses yeux, la Grande Pomme devient exotique, presque inconnue.

Au centre de l’image, il y a toujours Kyoko, naïvement interprétée par la charmante Saki Takaoka (Crest of Betrayal - Kinji Fukasaku /1994, Kishiwada shônen gurentai : Bôkyô - Takashi Miike /1998), jeune idole japonaise au sourire désarmant. Murakami parvient à faire ressortir d’elle cette aura que l’on devinait à la lecture, et rien qu’en cela le film est une réussite. Autour d’elle, le casting est très largement hétéroclite, et beaucoup de prestations demeurement très (trop) théâtrales.
En fait, Murakami a sans doute abordé Kyoko, le film, avec la même honnêteté naïve que Kyoko, le roman. Si le personnage éponyme prend vie de façon tout à fait crédible avec des mots, il est plus difficile de rendre le personnage aussi réel à l’écran. Saki Takaoka y parvient grâce à son enthousiasme sans doute authentique, mais les personnages qui lui font face ne rendent pas justice à sa gentillesse et sa détermination sans borne, lui enlevant du coup une part de sa cohérence.
Les interlocuteurs de Kyoko gardent en fait ce côté très en retrait, très introverti du texte originel, qui joue en leur défaveur une fois mis en images et dialogues, en les rendant trop plats par rapport au personnage de Kyoko.
C’est donc l’excés de fidélité à son propre texte qui, au final, conduit Murakami à livrer un film déséquilibré. Néanmoins, on ressort marqué par cette histoire de tolérance extrême, car on perçoit aisément l’âme de l’être humain qui se dissimule derrière les images. Un Ryu Murakami d’autant plus honnête qu’il produit, quand il n’écrit pas de fictions, de la musique latino-américaine. Un Ry Cooder japonais, en quelque sorte ?

Akatomy | 7.05.2002 | Japon

Kyoko est disponible en DVD zone 2 NTSC japonais chez Nikkatsu. L’image (au format) est belle mais pas magnifique, la stéréo honnête. En suppléments : toutes les chansons du film, une galerie de photos présentant Ryu Murakami au travail avec ses acteurs, les bio/filmos de Murakami, Saki Takaoka, Carlos Osorio... et Roger Corman, et le trailer du film.
Le DVD ne comporte pas de sous-titres, mais les 9/10èmes du film sont en anglais, donc pas de soucis !

Kyoko est aussi disponible en DVD zone 1 NTSC sou le titre Because of You.

aka Because of You | Japon / USA | 1995 | Un film de Ryu Murakami | Avec Saki Takaoka, Scott Whitehurst, Carlos Osorio, Oscar A. Colon, Bradford West, Jay Baez, Al Lopez, Angel Stephens
Solo, Solitude
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
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