L’Anguille

Palme d’Or ex-aequo à Cannes en 1997, L’Anguille de Shohei Imamura est un « classique ». Fort de son prix, évidemment, mais également dans sa forme et son contenu. Une fable léchée mais sans fioritures, faisant la part belle aux personnages, très étoffés et à un scénario parfois brouillon mais au combien poétique. Un film de la fin des années 90 et qui paraît 30 ans plus âgé, avec tout ce que cela comporte de bonnes choses et de petits défauts.

Aiguillé par une série de lettres anonymes, Yamashita prend sur le fait sa femme adultère. Fou de rage, il les tue, elle et son amant, puis va se livrer à la police. Huit ans plus tard, libéré sur parole, Yamashita tente de repartir à zéro, en limitant ses contacts avec les autres, ne discutant qu’avec une anguille qu’il a recueillie en prison. Mais son passé ressurgit, en même temps qu’il rencontre Keiko, une jeune femme qu’il sauve du suicide...

Cette belle histoire de rédemption, ou de réconciliation d’un homme avec lui-même et les autres, est également prétexte à un bel hommage au cinéma de genre. Imamura semble prendre un malin plaisir à revisiter les classiques. Ainsi, le crime déclencheur, très sanglant et en caméra subjective, rappelle le Psychose d’Hitchcock ou les giallos italiens du maître Argento. L’étonnante similitude physique des deux personnages féminins principaux fait également écho à Vertigo, de même qu’une violente scène de racket, avec ses méchants en costumes et lunettes sombres, semble un clin d’œil maladroit aux films de yakuza des années 70. Au-delà de ces références et en dépit de la relative jeunesse de l’oeuvre, la réalisation d’Imamura est de facture très classique. Sans effets, avec une lumière crue en intérieur et tamisée en extérieur, la touche artistique est assez rustique. Enfin, la linéarité du film, un procédé plutôt passé de mode aujourd’hui, nous rapproche de ces gens, de leur vie et nous implique beaucoup plus dans leur histoire.

Réelle substance du film, qu’ils soient humains ou poissons, les protagonistes sont entourés par Imamura de beaucoup de compréhension et de tendresse. L’anguille, titre, symbole et métaphore du film, bénéficie d’un traitement tout particulier. Il y a tout d’abord cette véritable anguille, très souvent filmée de près tel un être humain. Lors de leurs scènes de dialogue le héros et son anguille sont filmés de la même manière. Il y a également la principale anguille du film, Yamashita lui-même et Imamura prend un malin plaisir à décliner la métaphore à l’infini. A sa sortie de prison, Yamashita cherche à se faire oublier, tente de se cacher, telle une anguille dans la vase. Il ne parle presque pas, évite le contact et démarre même un salon de coiffure voué à l’échec en pleine zone désertique. Il est aussi « visqueux » qu’une anguille, glissant entre les doigts de quiconque essaye de s’en approcher, de le cerner, de l’aider. Et pourtant, il va se laisser attraper par la jolie Keiko, « pêché » grâce au pique-nique qu’elle laisse pendre du pont sous lequel il navigue. Il va peu à peu se laisser apprivoiser par son entourage et reprendre goût à la vie. Si le petit jeu des similitudes du réalisateur marche si bien, c’est en grande partie grâce aux acteurs, et à Koji Yakusho en particulier. Ce dernier parvient parfaitement à retranscrire grâce à ses expressions de visage la détresse, le conflit intérieur, la rage bouillonnante mais aussi la sexualité refoulée (l’anguille en est aussi un symbole fort) qui l’habitent. Le tout dans une magnifique retenue qui complète parfaitement un rôle presque sans dialogue, une gageure dans le cinéma contemporain.

Toujours ambigu dans l’expression de ses sentiments, l’acteur donne à Imamura l’occasion d’explorer de multiples pistes. Ainsi, il est souvent suggéré que Yamashita est fou, qu’il cède à ses hallucinations (la lettre de dénonciation). De même, le comportement de Keiko et celui du chasseur d’ovnis semblent parfois étranges, en marge de la réalité. Toutes ces pistes ne sont malheureusement pas exploitées comme elles pourraient l’être. Esquissées, elles nous laissent sur notre faim. L’humour est également sous-utilisé. Présent, mais rare, il peine à alléger le film, qui traîne donc constamment une grande tension dramatique. Les quelques échappatoires burlesques (l’attente des ovnis, la danse de flamenco en maison de retraite) ne sont pas jouées à fond et l’œuvre conserve donc une certaine lourdeur jusqu’au final. La musique, mélodie récurrente et un peu décalée peut, dans ce contexte, devenir rapidement exaspérante. Un sentiment qui fait écho à une certaine incompréhension, voire frustration, que l’on peut ressentir face à l’obstination du héros à ne pas pardonner, ni à sa femme, ni à lui-même.

Belle fable poétique sur la réconciliation d’un homme avec son passé, L’Anguille est un film à l’ancienne. D’une beauté sauvage, bénéficiant d’un scénario léché et maîtrisé, servi par des acteurs charismatiques au meilleur de leur forme, le film d’Imamura mérite incontestablement son prix. Et l’anguille dans tout ça ? L’harmonie restaurée, elle est finalement relâchée...

Un DVD du label « Cinéma indépendant » (pendant un temps à 1 euro chez CDiscount) semble être la seule version disponible en France. Dénuée de tout bonus hormis une simple bande-annonce, elle propose le film en version française ou originale sous-titrée (stéréo). Les images sont propres, les couleurs un peu délavées mais probablement d’origine. Il y a là le film (en anamorphique), c’est bien le principal.

aka Unagi - The Eel | Japon | 1997 | Un film de Shohei Imamura | Avec Kôji Yakusho, Misa Shimizu, Mitsuko Baisho, Akira Emoto, Fujio Tsuneta, Sho Aikawa, Ken Kobayashi, Tomorowo Taguchi
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