L’Arc

Corde sensible ?

Enchaînant avec une remarquable régularité - quasiment une oeuvre par an depuis ses débuts - les réussites critiques, alors que le cinéma coréen dans sa grande majorité semble se noyer dans une synthèse hollywoodienne, si l’on excepte quelques brillants auteurs (Im Sang-soo, Hong Sang-soo, Park Chul-soo, Park Chan-wook...), Kim Ki-duk quitte les appartements en déshérance de Locataires pour revenir à la nature qu’il avait abandonnée sur l’îlot du bouddhisme de Printemps, été, automne, hiver... et printemps pour son douzième long métrage.

Substituant un vieux navire de pêche au temple flottant, l’auteur nous offre une relecture - ou recyclage ? - des thèmes qui lui sont chers, à travers la naissance d’une passion destructrice, enveloppée de mysticisme. Un vieux pêcheur sexagénaire vit en ermite sur un rafiot à l’abandon sur le vaste océan bordant les côtes coréennes. A ses côtés, une jolie jeune fille (Han Yeo-reum [1] entrevue dans Samaria), qu’il a recueillie alors qu’ elle était enfant, et qu’il protège du monde extérieure. Secrètement amoureux d’elle, il prépare avec soin son mariage, à l’aube de ses 17 ans. Parmi les pêcheurs occasionnels à qui il loue son bateau, un jeune étudiant venu accompagner son père va provoquer les premiers émois de la jeune candide.

Si Kim Ki-duk semble aujourd’hui moins prêter à polémique, c’est qu’il devient par trop prévisible. Le principal intérêt de son oeuvre étant justement la controverse soulevée par sa vision radicale de la nature humaine, et des rapports fondamentalement violents entre homme et femme, figurés par l’expression du désir. Son langage cinématographique est séduisant, hanté par la peinture et une poésie visuelle très personnelle. Il parvient avec une grammaire des plus classiques, usant rarement de plans-séquence ou de longs plans fixes, ni de techniques expérimentales (à l’exception de Real Fiction), à toucher au coeur de l’émotion humaine et atteindre une forme de vérité, forcément troublante et révélatrice de l’ambivalence de notre nature. Peintre de la passion et du désir, il ne cesse d’en explorer les facettes comme autant d’interrogations sur notre essence.

Comme un enfant qui découvre le monde qui l’entoure, Kim Ki-duk filme les premiers émois d’une adolescente maintenue dans l’ignorance et l’isolement d’un monde jugé corrupteur par son protecteur. Ce monde extérieur, ou société régie par les masques rigides de la tradition, l’auteur l’a souvent opposé à celui plus sensible et primitif de l’artiste. De nouveau, Kim filme un être marginal, symbole de l’artiste vivant à l’écart de la société, à l’image du vieil homme chaman et musicien prédisant l’avenir. Comme tout artiste il a un besoin vital de vibrer. Grâce à son arc, tour à tour instrument de musique, arme menaçante, et instrument de divination, il exprime ses sentiments conflictuels, évoluant au gré du film et de sa relation avec la jeune fille. Sa corde sensible, vibre avec passion et menace de rompre lorsqu’il sent sa protégée lui échapper, pour l’attrait du monde extérieur.

Ce monde corrompu est tout d’abord dépeint par les pêcheurs, ces êtres sans culture qui viennent lancer leur canne dans l’océan, et ne pensent qu’à profiter des charmes de la jeune innocente qui déambule avec insouciance sur les planches usées du vieux navire. Mais l’isolement, s’il protège, à la faveur des flèches tirées par le patriarche, empêche pourtant l’être bourgeonnant de s’épanouir. L’arrivée d’un jeune étudiant qui, par l’entremise d’un simple baladeur - icône de la société de consommation se substituant ici intelligemment à l’instrument primitif de l’arc musical -, séduit autant par sa douceur naïve que par la promesse d’une vie nouvelle, et aura raison de la bienveillance du sexagénaire, pourtant respectueux de la vertue de la jeune donzelle.

Kim Ki-duk plus freudien que jamais, soulève cette fois l’ambiguïté d’une relation quasi incestueuse entre l’homme qui a recueilli cette enfant et la couve comme son bien, image paternelle, et cette jeune adolescente en proie aux premiers désirs. La scène où le vieil homme s’attache une corde au cou - cordon ombilical -, afin d’empêcher le bateau transportant les deux jeunes tourtereaux de s’éloigner est à ce sens révélatrice, bien que peu subtile. Tout comme l’une des séquences finales, voyant l’auteur apporter une réponse radicale à cette troublante relation, à travers le rituel d’un dépucelage mystique fruit d’un sacrifice inévitable, et marque du caractère auto-destructeur et entier de l’homme/artiste.

Au tableau destructeur de la passion amoureuse, menaçant le fragile équilibre entre la bienveillance patriarcale et le désir d’émancipation, le cinéaste ajoute un volet critique et social à peine voilé par l’accumulation des symboles et métaphores qui foisonnent dans le film. Ainsi, à l’image de Locataires, Kim Ki-duk questionne la place de la femme au sein de la société coréenne, faisant de la jeune fille l’étendard de la condition féminine au sein d’un pays de tradition confucéenne et à la mentalité paternaliste et autoritaire. La cible d’entraînement au tir à l’arc n’étant autre que celui du drapeau national peint sur une planche de bois enfoncée dans un vieux pneu de voiture. L’image de l’adolescente s’intercalant entre son jeune prétendant et la flèche du vieil ermite est comme un défi lancé aux traditions.

L’intelligence de l’auteur s’exprime aussi dans son habileté à utiliser la symbolique visuelle, ici malheureusement alourdie, mais dans un souci constant de traduire par l’image, plutôt que par les mots, le sentiment et la psychologie de ses personnages. Si Kim Ki-duk est avare de mots, ses personnages le sont tout autant. Véritable constante dans son oeuvre, les êtres, le plus souvent exclus de la société à laquelle ils ne parviennent à se conformer, sont muets. Depuis l’héroïne tragique de L’Île, en passant par Bad Guy jusqu’au récent Locataires, ce mutisme toujours plus poussé semble indiquer chez les personnages de Kim un refus de la communication verbale et directe, apanage de l’homme social, mais bien incapable de traduire la complexité des émotions humaines en proie au désir.

Cet absence de langage souligne également une autre forme de communication, celle avec les éléments naturels et le chamanisme que pratique le vieil homme. Le rapport entre la jeune fille et le vieil homme est bien plus qu’un lien paternel, ce dernier ne pouvant prédire l’avenir sans que cette dernière ne se berce au dessus de l’eau sur sa balançoire. La profondeur de leur relation s’exprimant au final dans une forme de mysticisme symbolique et abstrait. Aussi cet adieu à l’arche que choisit l’adolescente pour le monde matériel, signe aussi la fin du pouvoir chamanique, et peut laisser entrevoir le sentiment de perte d’une culture et d’une tradition, celle des chamans - toujours vivace en Corée -, au profit d’un rationalisme d’héritage occidental.

Malgré les qualités du scénario, force est de constater que la réalisation de Kim Ki-Duk n’est cette fois pas à la hauteur. L’intelligence de son écriture, se noie dans une certaine facilité, dont les images “carte postale” du vieil homme jouant de l’arc musical sur fond de couchers de soleil masque à peine le folklore facile et inutile de l’ensemble, sans oublier une pesante cérémonie de mariage traditionnel platement filmée. Même si l’auteur est peu habitué aux longs plans-séquence, on peut regretter qu’à certains moment il ne laisse davantage respirer ses images. L’abus de gros plans inutiles surcharge en lourdeur le film qui pâtit d’une illustration musicale lourde et pesante.

Recyclage de ses oeuvres antérieures ou variation sur la mythologie Kimienne ? L’Arc aurait gagné à davantage d’attention et de soin dans sa mise en scène, élément qu’un auteur comme Kim Ki-duk nous avait habitué à davantage maîtriser. Rares sont aujourd’hui les réalisateurs qui mettent en scène, écrivent leurs scénarios et montent leurs films, un réel parti pris d’auteur, qui réclame un engagement de tous les instants.

Malgré l’originalité de son approche, une lecture personnelle du rapport homme-femme et de la passion, L’Arc manque sa cible et dénote l’essoufflement d’un des créateurs les plus prolixes et original du cinéma coréen contemporain. A l’avenir, recommandons à Kim Ki-Duk de prendre son temps... quitte à se faire désirer.

Site officiel du film http://www.tfmdistribution.com/larc/

Sortie nationale le 14 décembre 2005.

[1A noter qu’elle a changé son nom d’actrice depuis Samaria.

aka The Bow - Hwal | Corée du Sud | 2005 | Un film de Kim Ki-duk (Kim Gi-deok) | Avec Han Yeo-reum, Jeon Sung-hwan, Seo Ji-seok, Jeon Gook-hwan, Kim Il-tae, Jang Dae-sung, Cho Suk-hyun, Kong Yoo-suk, So Jae-ik, Shin Taek-gi, Kim Myung-hoon, Lee Jong-gil, Kim Ye-gi, Pyo Sang-woo, Kang Eun-gyu, Bae Do-yun, Lee Moo-nam, Jung Mong-eun, Kim Boo-hyung, Kim Young-jin
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