L’Été de la dernière étreinte

En maintenant ses studios en activité jusque durant les années 80 grâce à sa ligne roman porno, la Nikkatsu fût le terreau propice à l’éclosion d’une génération de cinéastes [1] qui finirait par rejoindre un cinéma grand public, pour la plupart, et s’émanciper une fois quitté le sérail rose. Kichitarô Negishi, entré à la Nikkatsu en 1974, issu de la même promo que Toshiharu Ikeda (Angel Guts : Red Porno, Evil Dead Trap, Misty, Hasami otoko) avec qui il partage une trajectoire similaire [2], en est un exemple type. Après avoir poursuivi son apprentissage auprès de Chûsei Sone et Toshiya Fujita, il devient assistant réalisateur sur la version des Liaisons Dangereuses de ce dernier (1978), complétant sa formation avec Outrage ! (Aburu !, 1978), l’ultime affront fait à la gente féminine par Yasuharu Hasebe et ses roman porno violents centrés sur le viol. Auteur d’un peu moins d’une dizaine de titres pour le studio, il connut une ascension rapide, accédant au rang de réalisateur au bout de seulement quatre années avec From Orion’s Testimony : Formula For Murder (Orion No Satsui Yori : Jouji No Houteishiki, 1978).

L’Été de la dernière étreinte, son troisième long-métrage, nous permet ainsi de découvrir un auteur davantage porté sur la nuance dramatique que sur la célébration de l’érotisme. Negishi livre un portrait sensible et délicat d’une secrétaire célibataire trentenaire, Shimako (Junko Miyashita), écartelée entre une relation adultère avec son patron Goro (Junichiro Yamashita), gage de sécurité autant que de monotonie ; et la fréquentation d’un jeune ouvrier, Tajima (Kenji Shimamura), avec qui elle s’abandonne à l’hédonisme et l’oisiveté. Lasse des tergiversations de Goro, qui refuse de l’épouser tout en maintenant son droit de cuissage, elle finit par quitter son cocon pour emménager chez Tajima. Le modeste nid d’amour devenant rapidement un curieux ménage à trois, lorsque l’ex petite amie (Ako) fraîchement larguée s’en revient établir ses quartiers dans l’appartement exigu. Fauchés et bercés par l’ennui, le trio décide sur un coup de tête de rançonner le patron en kidnappant sa fille unique.

A la vision de L’Été de la dernière étreinte, on remarque une correspondance manifeste entre le cinéma de Negishi et celui de Kumashiro. Non pas tant dans le style, plus posé et classique chez le premier, mais plutôt dans l’inclinaison affectueuse vouée à ces femmes marginales, victimes d’une société qui tend à les réduire au rôle d’épouses dociles. Ainsi à l’instar de La Femme aux cheveux rouges (1979), sorti quelques sept mois auparavant et auquel le film emprunte son égérie, l’attachante et sublime Junko Miyashita, Shimako finit par se livrer à un jeune ouvrier de passage, venu cambrioler la maison. Le sexe devenant, comme souvent chez Kumashiro, l’expression d’un désir de résistance face à l’apathie et au spleen qui guette une société, ici sur le point d’entrer dans une longue période de bulle.

D’ailleurs le personnage de Shimako ne constate-t-elle pas elle même que son patron lui fait l’amour pour tromper son ennui ? Plusieurs indices confortent cette parenté avec le chef d’œuvre de Kumashiro. Outre la robe rouge hommage portée par l’actrice à la fin du film, celui-ci s’ouvre sur un mouvement de caméra en travelling latéral montrant des soudeurs travaillant dans l’atelier, inscrivant ainsi d’emblée le film dans une dimension sociale, et dans une proximité avec le monde ouvrier. Dans le plan suivant on pénètre dans les bureaux, lieux où réside la direction. Cette distance persistante entre deux lieux, deux univers, Negishi la maintiendra tout au long du film, à travers la topographie des lieux mêmes. La chambre de Shimako située dans l’appartement du patron d’une part ; et celle délabrée de l’ouvrier, dans laquelle elle décide par la suite de s’installer. Ces deux univers s’entrechoquent et s’opposent symboliquement. La jalousie du patron contraste avec la nonchalance du jeune homme. Même le caractère des personnages se prolonge par delà cette dichotomie. Goro n’est qu’une caricature du petit patron égoïste et dominateur, alors que l’ouvrier nonchalant et soumis se laisse vivre, passif, tel un étudiant sans le sou, acceptant la volonté des deux femmes qui s’imposent à cohabiter. Mais au-delà de cette dualité, c’est le changement progressif du comportement de Shimako qui retient l’attention du cinéaste et traduit la subtilité et la finesse de son cinéma. Il montre par petites touches, la trajectoire d’une femme pleine de vie et de volonté qui va devenir mélancolique et désabusée. Une femme que le conformisme insupporte. L’évolution des relations qu’entretiennent Shimako et Akemi, la petite fille de Goro, sont un implacable révélateur de ce glissement progressif, montrant l’affection se transformer en aigreur, à l’image de la fin du conte qu’elle lui raconte pour lui faire peur.

La mise en scène de Negishi manque pourtant de vigueur, trop impersonnelle pour apporter le relief suffisant et faire de ce drame sur la condition féminine une œuvre signifiante. Il réussit pourtant grâce au talent de son actrice à brosser un portrait touchant de Shimako, dont l’appétit sexuel, la vitalité autant que la mélancolie désabusée qui la gagne à mesure qu’elle doit se résoudre à faire un choix, en font une digne héritière de La Femme aux cheveux rouges. Negishi se révèle peintre délicat d’une étude de mœurs. L’on remarque par ailleurs que, s’il répond au cahier des charges, il paraît peu à l’aise dans les scènes d’amour de rigueur, prenant parfois ses distances ou faisant preuve d’une certaine pudeur dans la nudité concédée dans ses plans, quand il ne les termine pas tout bonnement par un fondu au noir abrupt (figure plutôt inhabituelle dans le roman porno).

Certes on aurait préféré découvrir son remake de Passions Juvéniles, l’un des derniers roman porno signés par l’auteur avant de quitter le studio. Œuvre mineure, L’Été de la dernière étreinte comblera avant tout les amoureux de la reine Junko Miyashita, tout en laissant entrevoir le talent d’un cinéaste dont la finesse psychologique s’épanouira davantage au cours d’une carrière mainstream plus féconde (What the Snow Brings, Dog in a Sidecar, Villon’s Wife).

Dimitri Ianni | 22.02.2010 | Japon

L’Été de la dernière étreinte est prévu en sortie DVD avec sous-titres français le 3 Mars 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

Remerciements à Benjamin Gaessler, Cédric Landemaine et Wild Side.

[1On peut citer entre autre des auteurs tels que Kazuyuki Izutsu, Shûsuke Kaneko, Shun Nakahara, Toshiharu Ikeda, Takashi Ishii, Kiyoshi Kurosawa et même Hideo Nakata.

[2Tous deux ont par la suite signé un film pour l’Art Theater Guild et fait partie de la Director’s Company fondée par Shinji Sômai et Kazuhiko Hasegawa, avant de s’en aller sur des chemins divergents. A noter que Toshiharu Ikeda est également assistant réalisateur sur L’Été de la dernière étreinte.

aka Wet Weekend, Nureta Shumatsu, 濡れた週末 | Japon | 1979 | Un film de Kichitarô Negishi | Avec Junko Miyashita, Junichiro Yamashita, Ako, Aoi Nakajima, Kenji Shimamura
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