La Bête humaine : séquence d’ouverture

A mi-chemin entre film noir et documentaire, La Bête humaine fait partie de mes films préférés. Jean Renoir propose dés les premières images de partager l’expérience du mécanicien, qui, comme ne le laisse pas supposer son titre, conduit la locomotive à vapeur, et de son chauffeur, qui assure, lui, les besoins en vapeur de l’engin.

Nous les retrouvons à la manœuvre quelque part sur la ligne Paris-Le Havre, qui est celle du personnage principal, Jacques Lantier. Joué par Jean Gabin, il conduit la machine et se penche régulièrement à l’extérieur pour regarder si la voie est libre et vérifier les signaux, car de l’intérieur de la locomotive sa vision est limitée. D’un signe de la tête ou d’un coup de sifflet, il donne un ordre au chauffeur pour que celui-ci réduise ou augmente la pression de la vapeur afin de régler la vitesse de la machine. Jean Renoir et son directeur de la photographie Curt Courant [1] alternent vues des deux hommes pendant leur travail et plans plus ou moins spectaculaires, comme ceux filmés à hauteur des roues ou du haut de la chaudière.

Cette séquence qui ouvre le film conserve toute sa force plus de 70 ans après son tournage. Pendant cette scène, le conducteur et son chauffeur n’échangent quasiment aucune parole. Jean Renoir montre des professionnels au travail - ils n’ont pas besoin de se parler pour savoir quoi faire - mais aussi tout simplement pour une question de réalisme : dans le bruit de la locomotive difficile de s’entendre. Le fracas et la vitesse de la machine sont remarquablement rendus pendant cette séquence.

L’ensemble de la séquence qui dure environ 4 minutes a été tourné intégralement en extérieur. Jean Renoir n’utilise aucun effet de transparence qui lui aurait facilité la tâche. Dans son livre de mémoire, Ma vie et mes films, il précise qu’une seule scène du film avec les acteurs présents dans la locomotive a été tournée avec des transparences et pour des raisons évidentes puisqu’il s’agit de celle où Jean Gabin s’éjecte en marche.

En faisant ce choix du tournage en extérieur, contrairement aux habitudes de l’époque pour des raisons de commodité, il se place en filiation directe avec l’écrivain français, qui avant d’écrire ses livres procédait à des enquêtes de terrain [2]. Lors de cette séquence, le réalisateur s’inspire d’un passage au milieu du roman, le seul où Emile Zola décrit du point de vue du mécanicien un trajet sans incident entre Paris et Le Havre.

La présence de Carette, qui prête sa gouaille parisienne et sa bonne humeur contagieuse au rôle de Pecqueux, le chauffeur, est un de mes petits plaisirs dans ce film. Jean Renoir lui avait déjà donné un petit rôle dans La Grande illusion et il lui donnera l’un principaux dans La Règle du jeu, réalisé un an après La Bête humaine en 1939.

Kizushii | 12.03.2014 | Hors-Asie

La Bête humaine est disponible en DVD, mais aussi en Blu-ray depuis la fin de l’année dernière.
À mon père.

[1Curt Courant a travaillé au cours de sa carrière avec Fritz Lang, Alfred Hitchcock, Pabst, Charles Chaplin... L’une des photos en illustration montre Renoir qui le "stabilise" pendant la prise.

[2Les carnets de l’écrivain sont disponibles sur [Gallica>http://gallica.bnf.fr], la bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France.

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