La femme aux seins percés

Esclave de l’amour.

Bien que dans les années 80 les roman porno Nikkatsu n’offrent plus le lustre d’antan, cette seconde ère qui s’achèvera en 1988 comporte néanmoins nombre d’œuvres dignes d’intérêt. D’une époque dont on retiendra surtout qu’elle fût un formidable tremplin pour toute une génération de jeunes cinéastes [1], qui deviendront par la suite des piliers du cinéma japonais contemporain, les vétérans de la première heure purent quant à eux poursuivre la traduction cinétique d’un imaginaire érotique en quête de nouveaux excès, sous la menace d’un marché vidéo en plein essor. S’il est un réalisateur qui semble avoir su traverser les époques et les cycles avec une facilité décomplexée, c’est bien Shôgorô Nishimura. Bien que cette remarque s’appuie paradoxalement davantage sur le constat de sa pléthorique production [2], que sur la qualité intrinsèque de ses œuvres.

Virtuellement inconnu hors du Japon, ce vétéran sorti diplômé de l’université de Kyoto en littérature française entre à la Nikkatsu en 1954 sur recommandation de son cousin, le cinéaste Kôzaburô Yoshimura [3]. Ce n’est qu’à partir de 1957 qu’il fait ses premières armes comme assistant-réalisateur de Ko Nakahira l’auteur de Passions Juvéniles, une des figures de proue du mouvement hédoniste et rebelle du “Taiyozoku” (Génération du soleil) et précurseur de la Nouvelle Vague. Puis, il finit par voler de ses propres ailes six ans plus tard et alimentera le studio en produits calibrés constitués principalement de seishun-eiga (films de jeunesse) ; se frottant même au style “Nikkatsu Action” vivant alors ses dernières heures. A la différence de nombre de ses collègues, il décide de rester à bord du vaisseau amiral, lorsque celui-ci opère sa mue en se convertissant au tout érotique en 1971. Il restera néanmoins dans les anales pour avoir tiré la première salve du roman porno avec Le jardin secret des ménagères perverses (Danchi-zuma hirusagari no jôji, 1971) [4], inaugurant ainsi la populaire série Danchi-zuma, véritable poule aux œufs d’or de la Nikkatsu qui en produira pas loin d’une trentaine, et narrant les péripéties amoureuses de ménagères adultères esseulées.

Loin de se soucier de l’esthétique codifiée du maniement des cordes à l’image d’auteurs plus respectables tels que Masaru Konuma ou Noboru Tanaka, Shôgorô Nishimura fait plutôt office d’artisan vulgarisateur du genre. Ce spécialiste des adaptations d’Oniroku Dan [5], ayant notamment signé trois opus de la série Fleurs et Serpents (Hana to Hebi), n’est pas non plus réputé pour faire dans la dentelle. Et c’est un euphémisme ! Pour s’en convaincre il suffit de demander à la reine du bondage Naomi Tani qui en a pourtant vu d’autres. Victime d’un accouplement zoophile avec un berger allemand dans Oniroku Dan : Rope Makeover (Dan Oniroku : nawa-geshô, 1978) elle doit subir les derniers outrages aux mains d’un clan yakuza particulièrement sadique dans son film d’adieu : Oniroku Dan : Rope and Skin (Dan Oniroku : nawa to hada, 1979).

Les affinités électives envers la littérature française du cinéaste, et plus particulièrement érotique, semblent avoir stimulé l’accouchement de La femme au seins percés, tant la trajectoire de la jeune Satsuki (Jun Izumi) semble parallèle à celle de l’héroïne du roman de Pauline Réage, Histoire d’O. Travaillant comme secrétaire d’une clinique de chirurgie esthétique, la jeune ingénue se voit fréquemment envoyer d’opulents bouquets de roses rouges par un mystérieux inconnu. Un beau jour, l’homme qui se fait appeler Monsieur Gondo (Tatsuya Nanjô), se déclare enfin à la jeune femme qui, toute émoustillée, se prête naïvement à un premier rendez-vous. Mais, après lui avoir offert des chocolats bourrés de laxatifs, l’homme en profite pour la violer dans les toilettes publiques. Vulnérable et désemparée, Satsuki n’a d’autre choix que d’accepter l’aide bienveillante que lui offre Gondo, la conduisant chez lui. S’installe alors une relation étrange entre les deux protagonistes de cette troublante rencontre. Gondo va se faire doux et attentionné pour soulager les tourments de la jeune femme qui, peu à peu séduite, tombe amoureuse et s’abandonne jusqu’à finir par lui obéir aveuglément.

Spécialiste en dégradation de la gente féminine, Nishimura fait preuve d’une subtilité inhabituelle dans l’articulation de la narration de cette troublante histoire d’amour. Il décrit à travers cette fable immorale le glissement progressif de son héroïne vers la soumission aveugle à son maître et amant. Le choix de l’actrice Jun Izumi, à la délicieuse suavité, se prête idéalement aux jeux pervers du corrupteur Gondo, au caractère âpre et sadique. L’intérêt du métrage réside ici non dans l’étalage de perversités mais dans le dévoilement progressif du destin de Satsuki, à mesure que cette escalade de jeux érotiques toujours plus dépravants augmente. En effet, Nishimura incorpore, via un montage parallèle, au quotidien des relations du couple une autre réalité ; celle-ci plus sombre et mystérieuse, symbolisée par le sous-sol du club privé fréquenté par Gondo et leurs habitués. Un lieu prenant l’apparence d’un bar à vin haut de gamme pour amateurs éclairés. Grâce à la photographie travaillée de Yoshihiro Yamazaki, tirant partie d’un décor minimaliste par quelques trouvailles visuelles, il nous dévoile par touches progressives, les contours de cet univers clos, réceptacle de rites initiatiques sadiens, prenant forme progressivement pour se dévoiler dans sa troublante vérité finale, jouant habilement sur l’attente du spectateur-voyeur.

Même si la mise en scène de Nishimura apparaît relativement impersonnelle au regard de celle des grandes figures du genre, il nous offre pourtant quelques moments visuels plaisants, tels que la séquence montrant Satsuki se masturbant sur un parterre de roses rouges ; apportant une touche surréaliste à la banalité d’une esthétique typée années 80. Situé dans un Japon contemporain, Nishimura use ici des codes SM occidentaux alors forts répandus et largement popularisés dans l’archipel par des revues spécialisées telles que Fuzoku Kitan [6]. Au lieu des deux anneaux ornant le sexe percé d’O, c’est aux tétons de son héroïne qu’il appose le signe ultime d’appartenance à son maître, symbole d’une quête d’absolu vécue par l’héroïne à travers cette folle passion amoureuse. Les gros plans des scènes de piercing, pratique peu courante à l’époque, masquent difficilement les trucages datés aux accents caoutchouteux. Cette pratique s’étant exprimée depuis avec plus de conviction et de réalisme dans le cinéma pink de Takahashi Banmei avec New Love in Tokyo (Ai no shinsekai, 1995) ou le mainstream Snakes and Earrings (2008). On retrouve également le motif de la « femme-chienne » abondamment développée dans Dan Oniroku : nawa-geshô et inspiré des fantasmes d’Asaji Muroi [7]. Mais Nishimura n’échappe pas à une certaine vulgarité, apanage de son auteur, introduisant ici la pratique de l’ondinisme, se délectant avec complaisance de souiller ainsi le visage immaculé de la gracieuse Satsuki au visage de poupée, à travers quelques moments devenant comiques tant la candeur du jeu de son actrice parait surréaliste.

Véritable histoire d’amour en forme de fable, La femme aux seins percés propose une relecture contemporaine Japonaise inédite et fascinante d’un classique de l’apologie de la soumission. Si la mise en scène habituellement moins inspirée de Nishimura y participe grandement, c’est par ses excès tout autant que ses zones d’ombre soigneusement préservées, dévoilant le destin d’une femme vivant pleinement la déraison de sa passion, comme un exutoire à la banalité du quotidien. Une réussite placée sous un signe d’O.

Film diffusé dans le cadre de l’Étrange Festival 2009 (Première Française).

La femme aux seins percés est prévue en sortie DVD avec sous-titres français le 6 Janvier 2010 chez Wild Side au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

[1Lire à ce sujet l’article d’Hidenori Okada : Une génération muette ? Non !.

[2Il a réalisé plus de 80 roman porno et près d’une centaine de films.

[3Né en 1911 à Hiroshima, il a commencé sa carrière de réalisateur en 1939. Il a notamment été un collaborateur régulier de Mizoguchi et Kaneto Shindô, avec qui il se lie d’amitié en 1947 et qui deviendra son scénariste attitré. Ils créeront même ensemble leur propre société de production, la Kindai Eiga Kyokai.

[4À noter que celui-ci fût projeté en double programme avec Castle Orgies (Irogoyomi ôoku hiwa, 1971) d’Isao Hayashi, le 20 novembre 1971.

[5L’auteur de littérature SM le plus populaire du Japon.

[6Le musicien Masami Akita dans le livret de son CD “Music for Bondage Performances 2” (1996) sous le nom de Merzbow précise que la revue, lancée vers 1960, présentait déjà via le journaliste Takashige Morishita, les pratiques de Faki Musafar, pionnier du phénomène piercing et inventeur du mouvement des primitifs modernes.

[7Lire L’imaginaire érotique au Japon par Agnès Giard. Éd. Albin Michel, 2006, pp. 134-137.

aka Chikubi ni Pierce wo Shita Onna, 乳首にピアスをした女 | Japon | 1983 | Un film de Shôgorô Nishimura | Avec Jun Izumi, Tatsuya Nanjô, Usagi Aso, Keito Asabuki, Nagatoshi Sakamoto, Nami Matsukawa, Koshirô Asami
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