La Femme d’eau

Des Feux d’Himatsuri (1985) à August in the Water (1995), la quête de spiritualité de certains cinéastes s’accompagne souvent d’un retour à la nature, puisant sa source dans les mythes ancestraux. Poétique et zen, La Femme d’eau, premier témoignage cinématographique d’Hidenori Sugimori, se veut un hymne aux éléments et à la tradition japonaise du sento (bains publics), tout en étant le support idéal pour l’éclosion à l’écran de la fascinante présence d’UA, pour ses premiers pas devant la caméra.

A l’image de son actrice qui avoue qu’à chaque moment important de sa vie, l’eau et la pluie sont présents, La Femme d’eau provoque la pluie dès que l’émotion la submerge. Accidentelle et improbable comme seule la vie peut en réserver, l’histoire est avant tout celle d’une rencontre contre nature : celle de Ryo, une femme qui a le pouvoir de contrôler la pluie, et d’un homme, Yusaku, qui lui ne contrôle plus tout à fait le feu intérieur qui le hante et le consume peu à peu. Ces deux êtres, à la dualité symbolique, vont se côtoyer, vivre et s’aimer, tentant de s’adapter à leur nouvelle vie quotidienne. Ryo qui s’occupe de gérer le bain public familial, après le décès accidentel de son père et de son fiancé, offre à Yusaku, jeune pyromane en cavale, de l’aider en lui confiant l’entretien du feu destiné à produire la vapeur.

Pour Suginori il existe encore des êtres qui possèdent le don de conjurer les éléments et qui, tels des shamans modernes, ont maintenu un lien étroit avec la nature en dépit de l’urbanité aliénante. A l’image d’une société japonaise conservant les traces d’une culture matriarcale, la figure féminine domine l’oeuvre de Suginori. Le cinéaste à choisi la métaphore et le symbole pour décrire les rapports profonds et affectifs qu’entretiennent les personnages avec les éléments naturels. Chacun personnifiant l’un des quatre éléments ; de Yusaku en pyromane compulsif, à la vieille SDF arpentant les rues - terre de bitume -, en passant par la jeune fille libre comme l’air, qui trouve en Ryo une amie de réconfort.

L’eau, mère de fertilité et symbole de vie, est omniprésente. Incarnée par Ryo, qui tempère et apaise par sa sagesse résignée face aux drames de la vie, cet élément central offre à l’auteur de multiples variation poétiques et symboliques. Que ce soit sous les traits de son héroine qui gère le sento au quotidien, dans la palette de nuances bleutées qui inonde l’écran, ou encore dans l’illustration de la sexualité, autre élément intimement lié au culte de la nature dans le panthéisme nippon, Suginori célèbre ses pouvoirs par un rituel cinématique. Parfois naïves, ses métaphores offrent pourtant de brillants moments de cinéma, magnifiés par la photographie d’Hiroshi Machida. Depuis la spirale décrite par l’eau d’un bassin qui se vide, à la pluie noire qui envahit les rêves angoissants de Yusaku, l’eau semble s’infiltrer jusque dans l’inconscient des êtres, apaisant un temps leurs tourments.

Traitant le récit d’un drame, le cinéaste élude pourtant tout aspect dramatique dans son approche narrative. Optant pour l’ellipse chère au cinéma d’auteur, il court le risque de priver le spectateur d’émotion à force de ne s’attacher qu’aux moments les plus banals. L’absence d’action et la narration fragmentée, sans compter la pudeur traditionnellement japonaise envers l’expression émotive, renforce le ton méditatif, intimiste et dépouillé du film. Certains y verront là sa faiblesse, alors que d’autres se laisseront transporter par cette langueur contemplative, qu’à de rares instants le cinéaste se plait à briser.

Le titre même du film est dual à l’image des personnages, et traduit le souci de restituer au Japon ses rituels et ses croyances, à travers l’expression empruntée à Shinobu Orikuchi [1] ; tout autant que son amour pour le cinéma français dans un hommage distant à Jean Renoir [2]. Si la forme est proche d’un cinéma d’auteur sous influence occidentale, le coeur géographique et spirituel du film est profondément japonais. Constituant l’aspect le plus captivant du film, à l’instar du générique qui reproduit d’anciennes estampes japonaises, l’art du bain, si bien décrit par Léonard Koren [3], est célébré tel un traité philosophique. Ce lieu d’apparence anodine devient l’essence des traditions perdues, à l’époque où les japonais ont cédés aux douches individuelles, délaissant le rituel social tout autant que spirituel. Privé de ses oripeaux sociaux, l’homme peut alors librement s’ouvrir à l’autre sans préjugés, ces lieux de convivialité devenant lieux de communion.

Foyer de la rencontre entre Ryo et Yusaku, le sento sert à magnifier leur amour fusionnel, à travers une scène d’amour filmée avec un érotisme sensuel et alangui, montrant les corps entremêlés tournoyant tels des troncs d’arbres humides flottants sur l’eau. Si cette relation touche à une forme de pureté, c’est avant tout par sa sincérité subordonnée à l’ignorance des personnages. Si un tel amour est ici possible c’est parce que Ryo ignore tout du passé de son compagnon. Tout comme le dit le personnage de Yukino (Hikaru) lors de leur première rencontre « si tu veux avoir des amis, ne leur pose aucune question ». Ryo refuse de connaître le nom de Yusaku, le découvrant au hasard d’un affichage public.

Le calme et la volupté qui accompagnent le couple se heurtent aux hasards de la vie, témoignant aussi de l’impossibilité d’un amour total et idéalisé. Le passé et ses blessures intérieurs ne peuvent parfois être guéris, même par la magie d’êtres comme Ryo. Cependant Suginori n’en est pas moins serein, comme le prouve la sublime fresque finale décorant les murs et le sol des bains, où à la couleur bleue d’ensemble du paysage illustrant le Mont Fuji, s’est ajoutée l’ocre et le jaune incandescent, pour fusionner dans un tableau poétique synthétisant l’essence de cet amour, tout autant que le lien fusionnel qui unit l’homme japonais à la nature.

L’un des charmes de ce film discret, et parfois inégal dans son découpage, est sans doute la présence d’UA (Ryo). La chanteuse japonaise, plus proche d’une Bjork - tant artistiquement que musicalement - que des icônes sexy et kawai de la Jpop sirupeuse, possède une beauté étrange et un magnétisme fascinant. Loin des canons de beauté conventionnels, elle joue pourtant admirablement de ce décalage, tant dans ses attitudes que par son regard distant. On regrettera cependant qu’à l’instar de Dancer in the Dark, Suginori n’utilise pas davantage la musique aux colorations world et jazzy, et la voix unique de l’artiste protéiforme - malgré la belle partition de Yôko Kanno -, si ce n’est lors du générique final.

Asano est une fois de plus d’une réelle justesse dans une interprétation toute en nuances, mais ne peut s’empêcher d’affirmer sa branchitude cool, qui lui sied comme un gant, en enfilant une chemise aux couleurs bleutés tendance hawaïenne. Si l’on a une tendresse particulière pour ces personnages marginaux chacun à leur manière, on peut regretter que l’auteur s’attarde tant sur son actrice et muse, au détriment parfois de la consistance d’ensemble et d’une narration hésitante, manquant parfois d’aller au bout d’une idée d’ensemble pourtant ambitieuse, et qui transpire sous la surface d’une histoire d’amour sans grande originalité : traduire de façon sentimentale, l’essence du conflit entre tradition et modernité, habitant l’archipel à l’aube du XXIème siècle.

Même si l’on doit lui reconnaître des qualités visuelles et chromatiques uniques, ajoutées aux efforts entrepris par l’auteur pour figurer l’accord affectif entre les personnages et leur milieu naturel, tout en cherchant à recréer une syntonie entre les mythes ancestraux du Japon et ses contemporains englués dans la monotonie de leur vie, La Femme d’eau est un demi succès, augurant pourtant de la naissance d’un auteur dont la spiritualité et la sensibilité ne demandent qu’à s’épanouir.

Dimitri Ianni | 11.04.2005 | Japon

Sortie nationale le 4 mai 2005.

Site officiel du film (en français) :
- http://www.films-sans-frontieres.fr/lafemmedeau/

Site de la chanteuse UA :
- http://www.jvcmusic.co.jp/ua/

Disponible en DVD Japon chez Artist Film, Zone 2, NTSC, sous-titres anglais optionnels.

BO du film composée par Yôko Kanno et disponible chez Victor Entertainment - VICL-60975.

[1Figure majeure dans l’anthropologie de folklore du Japon avec Kunio Yanagida.

[2Son deuxième film s’intitule La fille de l’eau (1924).

[3A lire : L’Art du Bain Japonais de Leonard Koren, superbement illustré par Maruo Suehiro, aux éditions Le Lézard Noir (2004).

aka Mizu no Onna - Woman of Water | Japon | 2002 | Un film de Hidenori Sugimori | Avec UA, Tadanobu Asano, Yutaka Enatsu, Hikaru, Mayumi Ogawa, Ryuichi Oura, Yuki
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