La saveur de la pastèque

Cet obscur objet du désir.

En dépit de la sécheresse affectant Taiwan dans cette nouvelle réalisation, Tsai Ming Liang continue de creuser son sillon. Loin de ceux parfaitement rectilignes présentés dans les comices cinématographiques, le réalisateur taiwanais préfère les lignes brisées. Le goût, la couleur, l’aspect du fruit qui en sortira plaira ou non, mais il ne laissera pas le spectateur indifférent. Et cela, c’est déjà beaucoup.

Dans un Taiwan où le jus de pastèque a remplacé une eau devenue bien rare, Lee Khang-sheng joue un acteur porno, qui pistonne comme pompent les Schadocks. Il tombe amoureux de Chen Shiang-chyi, surveillante de musée et voleuse d’eau à l’occasion.

Tsai Ming Liang a repris une structure de film familière, présente dans The Hole notamment, en intercalant des numéros musicaux entre ses fameux longs plans séquences. Ces séquences chantées, hommage au superbe mélodrame du studio Cathay, La Rose Sauvage, mettent en scène les émotions des personnages. Hommage et plaisir cinéphile, mais également conscience du réalisateur de la sécheresse de son style (un comble pour un réalisateur autant obsédé par l’eau !) pour les spectateurs. Ces numéros brillants et drôles nous permettent de découvrir un autre aspect du marmoréen Lee Kang-sheng. Affublé d’une robe et d’une ombrelle, Marie Poppins n’a qu’à bien se tenir.

Outre ces plans séquences aux cadrages aux petits oignons, magnifiant les paysages prosaïques de la jungle urbaine de Taipei, les thèmes constituant la signature du réalisateur taiwanais sont également présents. Depuis ses premiers films, les corps et la sexualité occupent une place importante dans son œuvre. Elle est également marquée par un rapport étroit à la cinéphilie, et à la situation actuelle du cinéma. Son ouvrage précédent, Goodbye Dragon Inn, relatait ainsi la dernière séance d’un cinéma de quartier, qui pour l’occasion projetait Dragon Gate Inn de King Hu. Fusionnant ses thèmes de prédilection, le metteur en scène taiwanais a cette fois-ci jeté son dévolu sur les films pornographiques. Un genre où le scénario n’a que peu sa place, comme chez Tsai Ming Liang, et l’argent beaucoup. Niveau zéro du cinéma, il s’agit d’un pur produit, dont l’unique objectif est de faire de l’argent. En cela, il symbolise la production cinématographique mainstream actuelle.

La saveur de la pastèque baigne dans un parfum de mélancolie si caractéristique du cinéma de Tsai Ming Liang. Réprimés dans leurs désirs, les personnages cherchent des substituts. Même lorsqu’ils se sont finalement rencontrés, Lee Khang-sheng et Chen Shiang-chyi auront bien du mal à dévoiler leur attirance. Film sans scène de violence, si ce n’est celle de l’acte sexuelle, il frappe néanmoins par l’âpreté des rapports humains et de leur abscence.

Ce film ne serait pas aussi réussi sans le formidable travail des acteurs. Lee Kang-sheng et Chen Shiang-chyi se sont livrés à leur rôle et au metteur en scène, corps et âme. Cette dernière est moins visible sur l’écran, mais elle est la plus importante pour la réussite d’une telle "performance".

La saveur de la pastèque est sorti sur les écrans français le 30 novembre 2005, et est disponible en DVD HK chez Edko Video Ltd.

aka The Wayward Cloud | Taiwan | 2005 | Un film de Tsai Ming Liang | Avec Lee Khang-sheng, Chen Shiang-chyi, Lu Yi-ching, Yang Kuei-mei, Sumono Yazakura
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