La Servante

Stairway to Hell.

C’est le travail conjoint de restauration de la Korean Film Archive et de la World Cinema Foundation de Scorcese, qui ont permis à La Servante, l’une des œuvres les plus célèbres de l’histoire du cinéma coréen, de s’offrir en rattrapage aux cinéphiles du monde entier, certains ayant découvert son héritage explicite au travers du remake qu’Im Sang-soo a réalisé en 2010. Tournée en 1960 pendant la Seconde République, courte période de relative liberté d’expression cinématographique entre la Révolution d’Avril et le coup d’état de Park Chung-hee, cette œuvre séminale de Kim Ki-young, aujourd’hui disponible en vidéo en France grâce à l’éditeur Carlotta Films [1], peut donc enfin étendre son emprise au-delà d’une génération de cinéastes compatriotes, tels Park Chan-wook et Bong Joon-ho.

Kim, professeur de piano qui intervient dans une usine pour femmes, attise bien malgré lui le désir de ses élèves. Ainsi la jeune Kwak, dont la déclaration amoureuse écrite cause le renvoi, ou encore son amie Cho, qui profite des cours particuliers que Kim donne dans le confort de son nouveau domicile. Car Kim, sa femme et ses deux enfants, viennent d’accéder à la propriété, quittant leur appartement en location pour une maison neuve à deux niveaux. Une ascension de l’échelle sociale à laquelle l’épouse de Kim travaille sans cesse, penchée sur sa machine à coudre, et dont la prochaine étape sera certainement le poste de télévision. Déjà fatiguée, l’épouse ne peut s’occuper seule de deux étages ; aussi Kim accepte-t-il de prendre une amie de Cho comme servante. Fumeuse, indiscrète, presque menaçante… l’anonyme profite de l’absence de sa femme et ses enfants pour séduire Kim, et déclencher la désagrègement de l’intimité familiale.

Lorsque Lee Eun-shim apparaît pour la première fois à l’écran dans La Servante, la dissolution de ses mœurs est déjà évidente : vêtue de pantalons courts, elle fume une cigarette, dissimulée dans le placard de la chambre de foyer qu’elle partage avec Cho. Aussi ne peut-on s’étonner de la voir se délecter de la présence d’un rat dans la cuisine, à son arrivée chez les Kim, alors que l’épouse du professeur de piano a failli mourir d’effroi en découvrant le rongeur : cette jeune femme, aussi attirante soit elle, en dépit de son tic singulier – de désir ? de folie ? – qui consiste à mordre sa langue entre ses dents, est de la mauvaise graine. Kim Ki-young s’efforce alors de tisser son canevas de séduction fatale, en opposant la silhouette délicate de la servante à son voyeurisme calculateur, son exhibitionnisme mesuré, sa permanente menace latente envers les enfants qui le lui rendent bien.

Ce canevas du loup dans la bergerie, maintes fois décliné depuis – y compris par Kim Ki-young qui l’a revisité à plusieurs reprises – brille d’une réalisation affutée qui impressionne encore aujourd’hui, dans sa capacité à capter et pervertir l’intime, autant qu’à incarner, retour de bâton féroce, le cauchemar d’une société éprise de croissance. Presque entièrement tourné en studio – les extérieurs ne servent que de transitions entre les intérieurs, ou s’évoquent en points de vue sur ces derniers – La Servante se joue non seulement dans, mais à cause de la demeure des Kim. Aussi cet étage supplémentaire, raison de la présence de la délicieuse mante incarnée par Lee Eun-shim et incarnation explicite de l’ascension sociale, justifie-t-il l’importance à l’image de l’escalier central qui permet d’y accéder. Avec une caméra constamment en mouvement, Kim Ki-young y dessine les ascendants évolutifs de son film, y incarne les menaces de chute – sociale et physique -, la hiérarchie de domination qui, du patron à la servante, s’inverse.

Pivot entre le public et le privé, séparation de classes, cet escalier incarne l’enjeu du film – l’intégrité de la cellule familiale et de ses aspirations sociales -, symbolise cette membrane que Lee Eun-shim seule traverse sans cesse, en dépit des efforts de la maisonnée pour cloisonner les espaces, les meurs, les niveaux sociaux, fermant constamment les nombreuses portes coulissantes de la maison pour garantir son imperméabilité au petit personnel et ses comportements vils. Jouant notamment à plusieurs reprises d’un balcon qui offre un pont entre la chambre de la servante et la salle de piano – pour espionner, pour pénétrer -, Kim Ki-young rend cette membrane poreuse, les cloisons illusoires. L’étranger s’y invite dans l’intime, l’étouffe dans son étreinte et le dévore de l’intérieur.

Étonnant thriller mélodramatique - qui convole en érotisme subtil (la transparence des vêtements d’une Lee Eun-shim, sublime, trempée par la pluie), mort-aux-rats, avortement et infanticide, tout de même – La Servante est à la fois le portrait d’une féminité dévorante, d’ambitions vaines, et d’une masculinité peu reluisante. Si l’on en croit la prise à partie du réalisateur au travers de son héros dans les derniers instants du film, nous sommes tous, messieurs, trop faibles pour éviter de tomber dans un si joli piège. Une prise d’otage - de domicile, d’affection, de filiation, d’image, de réputation - dont les rouages révèlent les fêlures domestiques (incarnées d’emblée par le revêtement mural parcouru de nervures en relief de la maison des Kim) causées par l’asservissement de l’individu à l’ascension sociale.

Akatomy | 21.12.2012 | Corée du Sud

La Servante est disponible en DVD et Blu-ray chez Carlotta Films depuis le mercredi 19 décembre. L’image du Blu-ray est tout simplement sublime.
En supplément, Deux ou trois choses que je sais de Kim Ki-young, documentaire dans lequel des réalisateurs coréens évoquent le réalisateur, ainsi qu’un document sur la restauration du film.
Remerciements à Elise Borgobello et Carlotta Films.

[1Après un court passage sur nos écrans pendant l’été 2012.

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