La Truite

Parfois, quand la truite est trop stressée elle se suicide en se cognant la tête contre un mur, nous révèle Chang-hyun, l’éleveur qui a élu domicile au coeur des montagnes coréennes, fuyant la vie urbaine. A cette étonnante révélation faite à ses amis citadins, venus lui rendre visite, répond une suite d’évènements qui le seront davantage, au cours des trois journées que vivront les personnages de La Truite, pris au piège de leurs instincts et de leurs émotions.

Pour son quatrième long-métrage, Le réalisateur Park Chong-won, déjà remarqué à l’étranger pour son second film Notre héros défiguré, récit des rêves et tourments d’adolescents coréens pendant l’après-guerre, nous convie à la découverte de l’élevage des truites. Mais détrompez-vous, il ne s’agit pas ici d’une balade bucolique, et encore moins d’un discours écologique. Si l’apparence paisible des lieux et la saveur des mets apaise nos petits bourgeois, on bascule progressivement dans l’exploration des tourments de la nature humaine, théâtre d’un drame psychologique captivant, au cynisme noir dont ni les personnages, ni le spectateur ne ressortent indemnes.

Le péage autoroutier passé, cinq citadins, se retrouvent sur les routes boueuses et montagneuses à la rencontre d’un de leurs ami devenu éleveur de truites. Celui-ci pourtant promis à une carrière d’auteur dramatique, a décidé de fuire la capitale pour vivre près d’un petit village reclus dans les montagnes. Alors que leur véhicule est embourbé, nous faisons rapidement connaissance avec ses occupants : le couple Min-su (un employé de banque et sa femme Byung-kwan), accompagnés du couple Byung-kwan (un propriétaire de restaurant et sa femme Young-sook), sans oublier la taciturne et réservée Sae-wha (la jeune soeur de Jung-wha) dont l’honnêteté sera le déclencheur des évènements menant au "climax" du film.

Au départ du séjour, le cadre et la nourriture semblent soulager nos citadins du stress de la vie urbaine. Mais à l’occasion d’une altercation entre les hommes et deux chasseurs bourrus du coin (surnommés avec ironie Rambo et Gozilla), qui résident dans une baraque voisine, leur séjour se fait plus inconfortable, révélant la personnalité et la vraie nature de chacun. Les préjugés s’expriment face au jeune éleveur de chien, secrètement épris de Jung-wha ; leur arrogance et leur agressivité face aux provocations et à la gouaille des deux chasseurs autochtones est à peine contenue. S’installe alors une atmosphère claustrophobe teintée de promiscuité au sein de ces deux groupes vivant dans l’espace réduit des baraquements en bois. Le jeune Tae-ju se risque innocemment à épier la jeune sœur, déclenchant l’hostilité violente des deux hommes. On découvre aussi que si Chang-hyun a fui la société c’est à cause de l’amour contrarié qu’il a vécu étudiant, avec la femme de Min-su, pourtant toujours amoureuse de lui. Le repoussant il se tournera vers sa jeune soeur, qui semble plus compréhensive.

Le lieu de la ferme se transforme progressivement en théâtre des émotions cachées et des désirs réprimés pour ses occupants, dont le dernier jour vire au cauchemar, puis à l’horreur. Les apparences du couple Min-su, pourtant cultivé et sage, se craquellent, sans parler de celle du couple Byung-kwan, à la familiarité sympathique. Même le sensible et désintéressé Chang-hyun et l’innocente Jung-wha montrent une lâcheté et un égoïsme insoupçonné. La confrontation des citadins face à la nature mais surtout face à eux-même, débarrassés du piège des conventions sociales de la vie moderne, leur sera fatale. Le paroxysme de cette crise culminant dans le meurtre accidentel du jeune éleveur de chien, dont le voyeurisme innocent est prétexte au défoulement des deux hommes, laissant libre cours a une violence victimaire sous le regard lâche de leur ami Chang-hyun.

Park Chong-won a su parfaitement construire cette subtile digression sur le thème déjà magistralement traité par John Boorman dans Délivrance, d’individus confrontés à des situations extrêmes, plongés dans un milieu étranger. Mais face à l’héroïsme de John Voight et à l’humanisme de Boorman, Park répond par un cynisme sans concession pour la nature humaine, qui s’exprime dans la grotesque hystérie collective finale. Chez Park, ce n’est pas la nature qui est hostile, mais c’est la perte des repères qui entraîne les citadins sur une pente dangereuse. Privés de l’enveloppe des conventions qui régit notre vie sociale, leurs plus vils instincts surgissent au cours des situations extrêmes auxquelles ils sont confrontées. L’apaisement laisse place à l’ennui, puis même la nourriture les rebutera. Ils se plaignent de ne pouvoir utiliser leur téléphone portable. L’un des rare moments d’apaisement ayant lieu lorsqu’ils parviennent péniblement à capter les informations, sur une petite télévision portable. Tout est prétexte à fuir la réalité et affronter ses propres émotions.

L’ingéniosité du réalisateur est de ne pas limiter l’utilisation des éléments naturels au seul décor, mais de les intégrer au développement même du récit, jouant sur leur valeur symbolique. La pluie battante qui surprend Chang-hyun et la jeune soeur favorisera leur rapprochement, qui laissera libre court à leur désirs charnels (la pluie symbole de fertilité). La truite, l’eau mais également la ferme sont des métaphores qui renvoient constamment à la psychologie des personnages. La confrontation entre les deux groupes (villageois/citadins) qui tourne à l’hystérie se déroule logiquement au coeur de la ferme. La scène ou le jeune Tae-ju est battu à mort et noyé, se déroule dans le bassin même ou sont élevées les truites. Aussi pour Park, les êtres humains ne sont pas si différents des truites qui, dans une situation de stress extrême se suicident. A la fin du film, Byung-kwan ne supportant plus la tension du moment s’offre symboliquement devant le canon du fusil de chasse avec lesquels Tae-ju les menacent. Le parallèle est ici d’une redoutable efficacité.

La démonstration est d’autant plus convaincante, que le réalisateur ne privilégie pas un personnage en particulier mais montre les réactions diverse de ces petits bourgeois citadins face à une situation commune à laquelle chacun est confronté, nous mettant face à nous-mêmes. Il débusque l’ignominie et la mesquinerie qui se cachent en tout être. Le mal n’est pas extérieur à l’homme, mais bien en lui-même, et en chacun de nous. Par là il démonte aussi le mécanisme de la violence dans nos sociétés contemporaines et nous y confronte brutalement, à travers la violence exercée contre Tae-ju. Le seul crime du jeune éleveur de chien étant d’avoir espionné la jeune soeur dont il est secrètement amoureux. Mais sa condition [1] et sa faiblesse, en font une victime expiatoire, un bouc émissaire comme dirait René Girard [2] de leurs propres tourments et angoisses. Une fois la mort constatée, chacun y allant de son égoïsme pour rejeter la responsabilité sur l’autre. Le réalisateur renvoie le découragement de l’éleveur face à la folie de ses amis, au suicide symbolique des truites dans leur étroit bassin.

La théâtralité du drame est renforcée par la mise en scène sobre de Park Chang-won qui se limite à cadrer fixement les lieux où se débattent ses personnages. La quasi absence de musique hormis au générique de début et de fin du film, renforce son réalisme, privant le spectateur de tout paravent. On n’évite pas non plus la farce et l’humour noir lorsque les cinq font tout leur possible pour éviter les balles d’un tireur embusqué qui croient-ils, est sûrement le fait des chasseurs, désireux de venger la mort de Tae-ju. Cela donne lieu à une débandade chaplinesque sur les pentes escarpées des chemins montagneux. Forçant le trait lors de cette péripétie, Park nous arrache un rire forcé illustrant la désespérante absurdité humaine. Saluons enfin la performance et la justesse de l’interprétation des acteurs, tous à l’unisson, avec notamment Sol Kyung-gu, déjà remarqué chez nous dans Peppermint Candy et Oasis, tous deux de Lee Chang-dong.

Tour à tour tragédie, drame psychologique et farce sinistre, La Truite de Park Chong-won navigue en eaux troubles, et révèle avec une grande acuité, la nature primitive de l’homme et sa dérisoire fragilité au travers d’une critique de notre société, aux valeurs sacrifiées au nom de l’hédonisme contemporain. Comme l’éleveur suivant ses truites, il nous observe sous notre masque social et guette nos moindres réactions face aux situations extrêmes auxquelles l’on doit parfois faire face, non sans ironie. La force critique de ce film démontre une fois de plus toute la vitalité des auteurs Coréens à l’oeuvre dans le cinéma contemporain.

Dimitri Ianni | 10.08.2004 | Corée du Sud

[1En Corée, les éleveurs de chien mais plus que tout les bouchers de chien sont considérés comme la catégorie la plus vile de la société, assimilés à des parias. L’une des peintures les plus saisissante de ce métier étant le personnage de "Oeil de Chien" dans le film de Kim Ki Duk, Address Unknown.

[2Un des penseurs majeurs de notre époque qui démontre le fait de la persécution comme principe originaire et structurel de tout ordre social dans les sociétés humaines. Il traque cette constante qu’il appelle "mécanisme victimaire" qui réconcilie sur le dos d’un bouc émissaire humain une communauté qui jusque là était elle-même la proie de sa propre violence. Lire La violence et le sacré (Grasset, 1972) et Le Bouc Émissaire (Grasset, 1982).

aka Song-eo - Rainbow Trout | Corée du Sud | 1999 | Un film de Park Chong-won | Avec Kang Soo-yeon, Hwang In-sung, Sul Kyung-gu, Lee Eun-joo, Kim Se-dong, Lee Hang-na
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