La Vengeance est à moi

L’instinct de mort.

Après de longues années d’absence de la fiction, mais bien remplies par des documentaires, Shohei Imamura revient en 1979 sur le devant de la scène cinématographique nippone avec La Vengeance est à moi. Adapté d’un véritable fait divers, ce film se déroule dans le Japon du boom économique du début des années soixante.

La Vengeance s’ouvre sur des phares de voitures de police qui percent la nuit. Bientôt dans le commissariat, Iwao Enokizu éclairera les inspecteurs sur sa noire existence. Le réalisateur nous entraîne en voyage dans le passé de cet escroc et assassin. Se faisant passer pour les personnes les plus honorables de la société japonaise : avocat, sensei..., il accompli ses forfaits. Mauvaise graine dès son plus jeune âge, il représente d’une certaine façon la face noire du Japon de l’après-guerre.

La Vengeance n’est pas un film policier, dans le sens traditionnel. Imamura se sert de l’enquête uniquement pour organiser son récit. Le film est construit autour d’un flash-back, au sein duquel on assiste à des va et vient entre des passés plus ou moins lointains. Le metteur en scène parvient ainsi à offrir un riche portrait de ce tueur.

Le cinéaste japonais s’est toujours intéressé aux pulsions, sexuelles généralement. Elles sont un passage obligé pour un cinéaste, qui a mis l’être humain au centre de son oeuvre. "Le sexe voit clair en nous. C’est pour ça qu’il est tellement violent. Il nous dépouille des apparences." écrit Don Delillo, dans son dernier roman Cosmopolis. Imamura ne renierait pas cette citation. Ici, Shohei Imamura s’attache à la pulsion symétrique : celle de la mort. Lors de son dernier meurtre, Iwao Enokizu passe d’ailleurs de l’un à l’autre en quelques minutes. Enfant de la Seconde Guerre Mondiale, Imamura sait bien que sous le fin vernis de civilisation, la bête rode.

Le travail d’Imamura sur des documentaires trouve un aboutissement dans cette "fiction", qui comporte des scènes très proches du documentaire. On s’attend même parfois à voir apparaître une équipe de télévision dans le champ de la caméra. Le réalisateur japonais ne fournit pas de jugements moraux, pas d’explications, il nous présente la matière brute. Au mieux, il nous livre quelques clés (l’humiliation de son père forcé de sacrifier ses bateaux à l’effort de guerre), valables ou non, à chacun de faire son marché.

Mais la force du cinéma d’Immamura est qu’il ne se laisse pas enfermer dans un style. Même si La Vengeance est à moi est marquée du sceau du réalisme, il n’hésite pas à basculer quasiment dans le fantastique. Ainsi, dans un même plan, mais dans des maisons séparées de plusieurs centaines de kilomètres, on voit Iwao Enokizu monter un escalier pour accomplir sa sinistre besogne, et sa mère qui revient chez elle car elle ne veut pas mourir à l’hôpital.

Le film bénéficie d’excellents acteurs et actrices, parmis lesquels Ken Ogata dans le rôle de Iwao Enokizu et la sensuelle Mitsuko Baisho, dans le rôle de sa femme. Tous les deux travailleront de nouveau avec Imamura et leur collaboration dure encore jusqu’à aujourd’hui. Mitsuko Baisho a ainsi tourné dans le dernier film en date du metteur en scène japonais, De l’eau tiède sous un pont rouge.

Kizushii | 21.12.2005 | Japon

La Vengeance est à moi est sorti aux côtés d’Eijanaika dans un coffret de deux DVD consacré à Shohei Imamura, chez MK2. Sur le premier disque, on trouvera le film dans une copie très correcte accompagné d’une brève introduction de Charles Tesson. Le second est consacré aux bonus. 11 scènes commentées par Charles Tesson constituent le principal bonus de cette édition. Les plus intéressantes concernent celles se concentrant sur la mise en scène de Shohei Imamura, comme la dixième : Le sexe et la violence. Grâce à ces scènes sélectionnées, il est possible de s’extraire du flux du film et finalement de les voir d’un autre oeil. Il comporte également une discussion d’un peu moins de 11 minutes entre Charles Tesson et le réalisateur Cedric Kahn, intitulé En quête d’un personnage. Cedric Kahn a réalisé en 2000 Roberto Succo, qui comme La Vengeance est à moi raconte l’histoire vraie d’un tueur en série. Au cours de cet entretien, Cedric Kahn donne son avis sur le film d’Imamura, mais parle de sa propre expérience, et des différences et similitudes qui existent entre ces deux tueurs en série.

Japon | 1979 | Un film de Shohei Imamura | Avec Ken Ogata, Mitsuko Baisho, Rentaro Mikuni, Mayumi Ogawa, Nijiko Kiyokawa et Chocho Miyako
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