La Vie murmurée

« La littérature n’offre pas de salut à l’écrivain. »

Singulier projet que celui de Marie-Francine Le Jalu et Gilles Sionnet, rendus dans le quotidien de quelques tokyoïtes amateurs d’Osamu Dazaï pour dresser le portrait non pas de ce dernier, injustement méconnu en Occident (l’auteur reste pourtant le plus vendu au Japon), mais de l’écho de son œuvre dans le Japon contemporain. Au travers d’intimités hétéroclites – de l’artiste underground à l’homme politique et de télévision, en passant par un salaryman et autres gens du peuple -, et en s’appuyant sur quelques citations, les réalisateurs tendent l’oreille pour capter, six décennies après son suicide, le murmure de Dazaï, éternel inadapté, spectre dont ils appliquent ici avec un certain courage la technique de peinture éponyme, telle qu’évoquée dans La Déchéance d’un homme : ils « créent une belle chose avec un rien, ou bien, tout en étant écœurés par une chose laide, ils ne cachent pas qu’ils la trouvent intéressante et se plaisent à la représenter ».

D’une platitude volontaire, dépourvu de réel contexte pédagogique et de charisme surfait, La Vie murmurée ne s’adresse pas vraiment aux néophytes de Dazaï, même si l’œuvre peut alors être perçue comme un documentaire inhabituel, sans fard ni séduction, sur le mal-être nippon contemporain. Un autre spectre – celui du suicide – en arpente presque chaque recoin, pourtant l’ensemble dégage un improbable optimisme. En s’immisçant dans ces quotidiens sur-conscients – chaque interlocuteur partage avec le défunt auteur un « cerveau trop bruyant », ainsi que le désigne l’une des jeunes femmes à l’écran – les documentaristes rendent hommage au paradoxe Dazaï, à ce mélange destructeur de force (de caractère) et de faiblesse (face au monde), qui l’ont rendu incapable de vivre l’amour et la révolution qu’il prônait, obsédé par la nécessité de sa propre mort.

« Je pense qu’il faut s’exprimer librement ; mais si je ne peux pas franchir le pas et me lancer, c’est aussi dû à la présence de Dazaï. »

Certains des protagonistes du film vivent dans la conscience que leur passion pour Osamu Dazaï, âme sœur, dresse la menace d’un échec pire encore que celui de leur passivité. Désireux d’exprimer leur mal-être, mais de ne pas user de la vulgarité de simples mentions de « dépression  » et autre « solitude  », ils craignent la comparaison au génie qui leur a donné le goût de cette expression. Puisque, ainsi que le déclare Naoji dans Soleil Couchant, il y a hérésie, voire danger, à croire les êtres tous semblables, au rapport à l’humanité s’ajoute le rapport à l’auteur. Une impasse d’infériorité, plutôt que de seule incompatibilité, dont la mort serait la seule issue.

Les propos de certains intervenants peuvent ainsi paraître bien sombre, pourtant le sourire et une certaine combativité, même discrète, les accompagnent souvent. Dazai a transmis à ses lecteurs une appréciation de leurs faiblesses, de leur culpabilité consciente, autant qu’il leur a appris à ne pas se dissimuler, à ne pas être le « bouffon  » qu’il percevait en lui-même. Dans l’un des passages les plus marquants du film, sa fille montre d’ailleurs une succession de clichés de famille, pris au crépuscule de la vie de l’auteur, dont seul a été retenu le premier, souriant, alors que la résignation, la lassitude gagnait les suivants. La Vie murmurée lui, est plus honnête sur ses émotions, tellement parfois – surtout si l’on considère notre perception usuelle d’une certaine pudeur japonaise – qu’il en est presque gênant.

Comme la lecture de l’homme auquel il fait écho, finalement, dont l’appréciation critique, ainsi que le précise sa fille, ne saurait qu’augmenter. Au Japon comme ailleurs, l’hypocrisie et le superficiel, l’abandon aux mesquineries sont plus présents encore qu’à la fin de la Seconde Guerre. Reste que dans ce murmure tendrement dépressif, à la fois banal et d’exception, plutôt qu’exclusivement de honte, il est aussi question de fierté. Son combat, semble dire le film, Dazaï peut encore le gagner, dans la pertinence et la vigueur sans cesse renouvelées de son héritage, intrinsèquement humain. Il suffit à ses progénitures spirituelles, si joliment embarrassées, de poursuivre prestations scéniques et autres créations de manga, simple vie de famille ou ne serait-ce, seul, que respect de posologie. Et ce dans la conscience de l’attrait, et le refus simultané, de son éternelle et funeste compagnie.

Akatomy | 30.11.2011 | Hors-Asie

La Vie murmurée est sorti sur les écrans français le mercredi 30 novembre.
Remerciements à l’équipe des Piquantes.

France | 2009 | Un film de Marie-Francine Le Jalu et Gilles Sionnet
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