Le Bon, la Brute, le Cinglé

A l’image de ses plus récents blockbusters, le cinéma coréen poursuit sa relecture des principaux codes du cinéma occidental et s’attaque à un genre qui nous semblait, par son appellation même, réservé. Le western oriental de Kim Ji-woon n’en est visiblement pas à un paradoxe près. Empruntant tout autant aux gunfights de John Woo et aux voltiges de Tsui Hark (période Il était une fois en Chine) qu’aux westerns sauce spaghetti dont il se veut l’hommage, Le Bon, la Brute, le Cinglé est un joyeux fourre-tout, un délire visuel, une surenchère déglinguée. Jouissif, souvent. Long, parfois.

En braquant un train, Tae-goo (le cinglé) tombe par hasard sur une carte au trésor. Celle-ci est convoitée par Chang-yi (la brute), tueur à gages sans scrupules, Do-won (le bon), chasseur de tête flegmatique, mais également par la moitié de l’armée japonaise, la résistance coréenne, et des bandits russes et chinois.

Le scénario, résumé ci-dessus, n’est évidemment qu’un prétexte à un chassé-croisé hallucinant entre ces différents groupes, sur fond de désert mandchou. Visuellement époustouflants, les paysages lunaires de cette région méconnue n’ont rien à envier à la Sierra Nevada ou au Nouveau Mexique pour poser un western. Le réalisateur les utilise avec brio comme arrière-plans de poursuites gigantesques ou pour les rares moments de repos d’un film qui joue l’action pour l’action à un rythme frénétique. Pendant plus de deux heures, Kim Ji-woon travaille son spectateur au corps, en l’intégrant astucieusement à l’action, lors de l’attaque d’un train, l’assaut d’un marché clandestin ou une poursuite dantesque dans le désert. Grâce à une caméra tournoyante, en déplacement perpétuel, des gros plans instables et un point de vue au cœur de l’action, on est porté par le mouvement, sonné mais euphorique.

Ce que l’on perd en lisibilité dans les scènes de combat, on le gagne incontestablement en proximité avec les personnages. Le jeu des trois acteurs est impeccable, avec une mention spéciale à Song Kang-ho, qui profite d’un rôle de cinglé qui lui laisse carte blanche dans l’exubérance. Ils parviennent à faire oublier le scénario creux et sa tentative de contextualisation politique aussi maladroite qu’inutile. On se fout du trésor, des motivations (plutôt floues d’ailleurs) de chacun, ainsi que du dénouement final. On ne rentre dans l’histoire que parce que les personnages sont attachants. Emmené par le casting qui visiblement prend du plaisir, et porté par une musique tonitruante – souvent décalée, mais avec cuivres et guitares, comme il se doit – on se laisse guider par le réalisateur, dont le maître mot ici semble être « toujours plus ».

Si l’on éprouve un plaisir coupable devant un tel déchaînement d’action, de violence et de burlesque, force est de constater qu’on reste un peu perplexe à l’issue de la projection. L’absence de consistance de la trame, des motivations des personnages et des dialogues plutôt verbeux laisse un goût d’inachevé malgré la réjouissante fuite en avant dans l’esbroufe et le grand guignol. Rien n’est pris au sérieux, y compris la violence, pourtant intense. Là où la caméra aisément contemplative de Sergio Leone donnait du poids à la quête principalement intérieure de ses héros, l’action à plein régime de Kim Ji-woon vide le film de toute substance autre que technique ou épidermique.

Le Bon, la Brute, le Cinglé est un bijou fantaisie, un exercice de style bancal, hautement jouissif sur l’instant mais, après coup, insuffisant. Surtout comme cadeau de Noël…

Le Bon, la Brute, le Cinglé est projeté actuellement dans les salles (sorti depuis le 17 décembre).

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