Le cheval de Turin

J’ai adoré le dernier Béla Tarr. Enfin… adoré. Oui, c’est vrai, surtout lorsque le film s’est achevé. Achevé comme nous d’ailleurs, les spectateurs. Ma compagne ne bouge plus. Elle me dit qu’elle est vissée au siège. Elle a l’air épuisée. Bon, d’accord, elle s’est fait chier elle aussi. Elle a dormi par moment. Elle me reprend : « non, non, je n’ai pas dormi, j’ai juste un peu somnolé… ». Menteuse ! Pour ma part, j’ai commencé à sombrer juste après le magnifique plan séquence d’ouverture, situé juste après l’explication du titre par le narrateur. Un titre qui fait référence à Nietzsche et à son basculement vers la démence, après avoir assisté au tabassage d’un cheval dans les rues de Turin.

Soporifiquement parlant, on peut dire, sans trop lui faire offense, qu’un film de Béla Tarr est presque aussi efficace qu’un Garrel ou qu’un Straub. Ma respiration a réveillé ma compagne. Elle m’a ensuite secoué histoire de ne pas déranger nos voisins émerveillés, comme hypnotisés. Les premières minutes sont dures. Très dures. On pense qu’on va souffrir comme dans un Tarko ou un Sokouro. 2 heures 26 de pommes de terre et de pálinka, l’alcool local. Un père, sa fille, la pauvreté, une ferme, une table, un poêle, un cheval, le vent. Le décor quelque peu cliché est planté, l’action est réduite à son plus strict minimum. C’est l’Est quoi, l’âme slave. Le premier jour est passé douloureusement. Arrive le 2ème jour. Il va nous faire le coup du film qui s’étale sur la semaine : terrible ! Toujours le même rituel, le vieux qui se réveille, atterré, sa fille qui vient l’aider à s’habiller. Et ça va continuer comme ça longtemps. On croit qu’il va se passer quelque chose, mais non, il ne se passe quasiment rien. Juste le vent et les feuilles, le vieux qui regarde le morne paysage à sa fenêtre, qui essaye de faire sortir son pauvre cheval qui, lui aussi, est complètement amorphe, endormi comme le spectateur. Lui aussi a l’air de souffrir sévère. Il veut plus bouffer tellement c’est chiant la vie, tellement ce vent est chiant et ce vieux est chiant à vouloir le faire sortir par cette bourrasque. Son écurie tombe en ruine (évidemment, il fallait bien ça). Dehors, c’est le désert. Des feuilles et du vent. Le cheval déprime. Comme nous. Pas d’issue, pas d’espoir, voilà la Hongrie, l’Est aride, voilà l’homme tel qu’il est, au fond, en bout de course, dévasté. On croirait presque voir un de ces films réalistes soviétiques d’antan poussé à l’extrême. Le pied total. Je pense à d’autres trucs pendant la projection, la liste des courses, le repas du soir, les autres films à voir. Va-t-il vraiment se passer quelque chose d’ici la fin ? L’action palpitante est plutôt dans la salle. Attention, un mec sort. C’est le signal ! Tout le monde va partir ? Curieusement, nous sommes beaucoup à être restés. Est-ce que les gens font semblant d’être intéressés ? Quels faux-culs, tout ça parce que Télérama leur a dit que c’était bien et que le visage du petit bonhomme qui leur sert d’indicateur sourie béatement. Je gigote en cadence dans mon siège, agacé par la musique lancinante jusqu’à l’écœurement. Des gens saoulés se mettent à parler pendant la séance tandis que d’autres scrutent leur portable. On entend des : chut ! Le reste de la salle est muet. Quant au film, il est quasi mutique (Michel Chion mix).

Je finis par prendre la posture du spectateur qui essaie de réfléchir et d’être intelligent, comme sur ces photos d’écrivains Gallimard qui posent avec le coude sur l’accoudoir, main sous le menton, pouce, index, majeur contre la joue, annulaire et auriculaire repliés. Ça bouge ! Suspense : un voisin est arrivé dans la maison du fermier. Il veut de la pálinka car il est en rade. Il se lance alors dans un discours philosophique presque passionnant et, par moment, ô miracle, compréhensible. Tiens, le mec qui s’était barré, n’avait pas fui la salle : il n’était parti qu’aux toilettes. Il est revenu après cette tirade : dommage pour lui car il a sans doute loupé le meilleur. Le temps s’écoule péniblement. Le film s’étire. Quand va donc cesser cette scientifique dégustation de patate chaude ? Si, si, ça va s’arrêter un jour. Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu, balayés par le vent, englués dans la terre. Et pour finir, l’eau qui se tarit. La lose totale. Pour les éléments, l’aspect minéral, on pense à Tarkovski, encore Tarkovski. Père, fille, ça pourrait être du Sokourov, non ? Pour les plans-séquences ahurissants à du Jancsó ; pour ce théâtre pauvre à Grotowski et pour l’absurde à Beckett.

Comme lui, Béla Tarr réduit son champ à l’essentiel. Laide beauté du vieux et de sa fille. De la nature dépouillée et mortifère. Infinie tristesse de ces pauvres hommes perdus au fin fond de l’espace, condamnés à dériver sur des orbites aveugles et sourdes. Silence. Rien à faire, juste se laisser crever. Regarder le monde mourir à sa fenêtre. Écraser sa pomme de terre. Vanité. Tenter de s’agiter, de bouger, de partir, ce serait faire semblant. Il n’y a aucune issue, aucun espoir pour Béla Tarr. La pression extérieure est trop forte. Filmer ces pantins qui reviennent après avoir essayé inutilement de fuir, c’est presque de la perversion ! En témoigne le déroulement du débardage des bagages de la charrette. Il les regarde progressivement se figer. Arrivé là, ne comptez pas sur moi pas pour révéler et vous gâcher les événements extraordinaires et les nombreux rebondissements que vous découvrirez… Lassitude et nouvelles pensées pour soi-même : qu’est-ce que je vais faire en rentrant ? Me voir un Ben Stiller ou un Friedkin ? Une bonne comédie ou un film d’action, ça serait pas mal ! Faut absolument que je me revoie un Friedkin ! Sinon, je mets de la vieille funky qui cogne. C’aurait peut-être pu leur faire du bien d’écouter du Rick James au vieux et à sa fille (rien que de voir sa tronche avec ses tresses, avec ses hautes bottes rouges montantes, cela les aurait peut-être fait sourire) ? Passons. Et dire que j’ai payé pour voir ce Cheval de Turin, faut vraiment être tordu, maso, bobo. Pendant ce temps là, tout le monde ou presque va voir Intouchables. C’est le dernier film de Béla Tarr, il arrête après, promis, c’est ce qu’il a dit. Tant pis ou tant mieux ?

Voilà, ça y est, on a réussi. Générique : la lumière se rallume, c’est vraiment terminé. Heureux d’être sorti de cet enfer. On commence à discuter. C’est presque sans appel, clair, net, précis, formule toute faite, une de celles qu’on sort sèchement, binaires, limitées : "j’aime pas, c’était trop chiant !" Et puis lorsqu’on commence à y réfléchir davantage, on se dit que non, après tout, on ne peut le réduire à l’intense accablement qu’il nous a procuré. Les plans de Béla Tarr sont à tomber (I ♥ plan séquence). Ses images vont commencer leur travail de sape et nous hanter. Il suffit de repenser au gros plan du regard du cheval, aux yeux du vieux, à cet arbre et aux feuilles dans la tempête, à ce beau noir et blanc venu d’outre-tombe. A la fin, rien, conclusion d’une vie : rien. Le néant. 無. Béla Tarr filme la déchéance, la pauvreté et les ténèbres avec grâce et lenteur. Si son art cinématographique nous ennuie prodigieusement, c’est qu’il ne nous divertit pas, c’est aussi parce qu’il nous dérange dans nos habitudes de spectateurs.

Il nous sert à nous essuyer les yeux de tout le vomi débile audio télévisuel publicitaire poubelle ambiant, pot-pourri de jacassants montages hachés pour éviter de penser, explosions, meurtres, fric, films 3D emballés, pantelantes poupées pouffiasses plastifiées, présentateurs aux sourires gerbant bien propres sur eux costumes gris uniformes, petites lunettes et derrière eux le traditionnel fonds bleu type BFM TV, messages matraqués, zapping, chansons à la con, spectacles minables, émissions cirques gesticulations en boucle, rires préenregistrés, guignols hommes politiques, pubs pour montres, pubs pour bagnoles, pubs news qu’on absorbe, ingurgitées en continu, écran chez soi, écran au boulot, écran smartphone, écran dans les bars, écran dans le métro, écran internet, jusqu’à l’écran de cinéma barbouillé généralement de couleurs criardes, et sans cesse dévoré par l’agitation, la vitesse, l’accélération, le bruit, comme celui de l’outrance commerciale qu’on ingère dans les salles avant ce bon vieux film hongrois et qui, au final, à tendance à nous transformer en rien d’autre qu’une vilaine bande de loques décérébrées, en une horde de robots atomisés, et nous faire ressembler de plus en plus à de vulgaires panneaux ambulants phosphorescents.

De cette ordure généralisée, Béla Tarr nous purge, en un sens. Asséchés par le vent. Purifiés. Voilà le bien qu’il fait, après coup. J’ai pris son film comme ça. Je ne sais pas vraiment ce qu’il a voulu faire. Nous parler de sa vieillesse, de la fin de sa vie, sans doute, et nous dire qu’il va à présent, se taire pour rejoindre les ténèbres. Son film reste, malgré tout, un mystère, une sombre pierre, un objet brut, sauvage, que l’on peut observer de tous côtés sans jamais le saisir en totalité. Béla Tarr nous laisse libre de penser à autre chose qu’à son film. On peut dormir, rêver, déprimer, râler. Mais sa plus grande force, c’est d’avoir, au moins pour un temps, su nettoyer en profondeur notre cerveau gavé, saturé, et maladivement disponible. Pour tout cela, je te remercie et te salue Béla Tarr. Pour le reste, je crois que vous aurez compris.

A noter la rétrospective consacrée au cinéaste au Centre Georges Pompidou à Paris, du 3 décembre 2011 au 2 janvier 2012.
Remerciements à N.B.

aka A Torinói ló | Hongrie | 2011 | Un film de Béla Tarr | Avec János Derzsi, Erika Bók, Mihály Kormos
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