Le village de Kilsottum

Les enfants de Hwayong se passionnent pour une émission de télé, visant à réunir familles et proches séparés pendant la Guerre de Corée... La mère et épouse, intriguée, est invitée à s’asseoir avec eux. Son mari détecte que les quelques minutes passées devant ce reality show avant l’heure ont perturbé sa femme au plus au point : aurait-elle vu à la télé, cette personne qu’elle recherche depuis si longtemps ? Hwayong se rend à Séoul pour en avoir le cœur net. Devant les studios de télévision où se massent des milliers de personnes, elle rencontre Tongjin. Lorsqu’elle était petite, Hwayong a perdu ses parents et a été recueillie par la famille de Tongjin, dont elle est tombée amoureuse. Les adolescents ont été jusqu’à consommer leur amour, mais le père du garçon a violemment refusé leur union, qu’il percevait comme contre-nature. La guerre les a séparés alors que Hwayong était enceinte. L’objet de ses recherches aujourd’hui, c’est cet enfant que l’Histoire lui a dérobé. Accompagnée de Tongjin, Hwayong retourne à Kilsottum, le village de leur enfance, dans l’espoir de retrouver son fils...

Le village de Kilsottum est une analyse troublante de la séparation coréenne. A la fois politique, physique et émotionnelle, celle-ci est le fait de l’intervention étrangère - japonaise, américaine et russe - dans la nation coréenne, le pays servant de zone déportée pour un combat idéologique, un affrontement d’intermédiaires. La Guerre de Corée a laissé le pays séparé en deux, bon nombre de familles écartelées, et une nation pourtant homogène, artificiellement divisée. Cette division toutefois, se prolonge encore aujourd’hui, et elle est désormais le fait de coréens et non plus d’étrangers. C’est cette approche que développe avec pessimisme et humanité, le film d’Im Kwon-taek.

Le village de Kilsottum est un film à tiroirs, à la narration parfaitement maîtrisée. Son véritable enjeu narratif ne se dévoile qu’au fur et à mesure, à l’aide de flash-backs et au rythme des rencontres humaines, ainsi qu’au travers de paysages retrouvés. Ainsi au début du film, on pense que c’est Tongjin que Hwayong souhaite retrouver. Si l’émotion de leurs retrouvailles est bien réelle, on découvre pourtant au fil de leurs récits, que c’est leur enfant oublié qui est le véritable enjeu du film. Et, au travers lui, le produit de la guerre et d’une identité coréenne nouvelle, morcelée. Les récits des deux anciens amants sont la matière du film, et dressent un portrait global, bien que fait de bribes, de la situation coréenne pendant la guerre et dans les années qui l’ont suivie. L’emprisonnement de Hwayong, enrôlée par mégarde dans le conflit politique de l’époque et qui entraîne l’abandon involontaire de son bébé, la désertion de Tongjin... autant d’évènements qui renforcent l’impression que les coréens sont victimes d’une force extérieure qui les refaçonne, influence leur destin de façon définitive.

Le fils probable de Hwayong et Tongjin, avec ses deux épis symboliques, est l’incarnation de cette Corée nouvelle, autodestructrice et pessimiste. Grossier, cynique et vivant du malheur des autres, cet enfant n’est pas celui que s’était imaginé Hwayong. Peut-on réellement lui reprocher son cynisme cependant, lui qui est l’enfant, à la fois des deux Corée et de personne, renié de tous ? Loin d’être un mélodrame standard, Le village de Kilsottum refuse d’accorder à l’orphelin de l’Histoire la place qui lui revient, car il est le symbole d’une réunion à la fois souhaitée et impossible, tant le Nord et le Sud ont pris des directions opposées. La mère ne peut nier que l’enfant pourrait être le sien - la Corée étant effectivement « une nation homogène » - mais elle ne peut l’admettre non plus, car elle ne souhaite pas dans les faits, reconnaître la légitimité du régime nord-coréen. C’est sur ce triste constat que se termine le film d’Im Kwon-taek, réalisé comme d’habitude avec une économie de moyens remarquable, parfaitement cadré et complet : les Coréens ont eu la possibilité de se retrouver, à plusieurs reprises, mais ils ont choisi - et ils choisissent encore aujourd’hui - de rester une nation divisée. L’enfant de l’Histoire, réunion physique et émotionnelle de deux faces opposées d’une identité, ne sera donc jamais accepté tant que le Nord et le Sud refuseront de ne refaire qu’un.

Le village de Kilsottum a été diffusé au cours de la 28ème édition du Festival des 3 Continents (Nantes), dans le cadre du Focus Corée : Corée au coeur.

aka Gilsodum - Gilsoddeum - Kilsottum | Corée du Sud | 1985 | Un film d’Im Kwon-taek | Avec Kim Ji-mi, Sin Song-il, Han Ji-il, Kim Ji-yong, Lee Sang-A, Kim Jong-sok
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