Lee Yoon-Ki

Réalisateur de This Charming Girl, son premier long-métrage, et déjà auréolé d’un premier prix au Festival du Film International de Pusan dans la section "New Currents", c’est avec curiosité et intérêt que nous avons fait connaissance avec un auteur d’une grande sensibilité. Pudeur et douleur transpirent de ce portrait intimiste et touchant, de la solitude et des blessures intérieures d’une jeune fille à la banalité apparente.

Sancho : Comme nombre de vos collègues vous avez étudié aux États-Unis, à l’exception près que pour vous, il s’agissait de passer un Master en gestion et management (MBA). C’est plutôt inhabituel comme parcours pour un réalisateur, comment en êtes-vous venu à produire puis à réaliser des films ?

Lee Yoon-Ki : Oui c’est étonnant, et pourtant je suis fasciné par le cinéma depuis mon enfance. J’ai vu énormément de films car c’était mon passe temps préféré. Au cours de mes études à l’University of Southern California, j’allais souvent au cinéma voir la plupart des films qui sont rarement distribués en Corée, tels que le cinéma indépendant et underground, ou les films de John Cassavetes notamment. Je suis donc tout naturellement devenu ce qu’on appelle un cinéphile.

Cette cinéphilie vous-a-t-elle poussé vers la critique comme le firent un certain nombre de réalisateurs français de la nouvelle vague, avec qui vous semblez partager des affinités ?

Lorsque je visionne le travail d’un autre réalisateur, je me refuse à l’analyser. Je n’en suis d’ailleurs pas capable. Parfois, je suis touché par un simple détail ou une émotion qui transparaît, alors que le film sera globalement jugé mauvais, mais pour moi cela en fait un bon film. Mais je n’arrive pas à l’exprimer logiquement ; ce n’est donc pas quelque chose qui m’intéresse. Mes critères de jugement procèdent davantage de la sensibilité instinctive que de la logique. En revanche j’aime beaucoup écrire et j’ai d’ailleurs écrit entièrement le scénario et le script de mon film.

Dans la mise en scène de This Charming Girl, il y a un travail remarquable de caméra portée, qui évoque autant la nouvelle vague française de Godard à Resnais - vous citez d’ailleurs Hiroshima, mon amour à travers la voix d’Emmanuelle Riva dans le film - que le cinéma-vérité, pour son côté documentaire. Ce choix d’écriture s’est-il imposé naturellement dans le traitement du sujet ?

Tout d’abord je vous remercie de citer ces auteurs avec qui je n’oserais jamais me comparer, même si je les apprécie énormément. Effectivement, lors de la préparation du film et du tournage, j’ai longtemps hésité et j’ai beaucoup réfléchi à la façon d’utiliser la caméra. J’étais conscient qu’il fallait une écriture spécifique pour bien traduire les émotions et les cicatrices intérieures du personnage de Jeong-hae, auquel je m’étais tant attaché à la lecture de la nouvelle de Wu Ae-Ryung. A un certain point, et à cause de raisons commerciales, le projet a failli être arrêté. A ce moment là, j’étais très déprimé et je suis parti en voyage. Puis j’ai recommencé progressivement à filmer et j’ai alors compris que pour faire ce film je devais devenir la caméra. En fait je voulais ainsi devenir l’ami de Jeong-hae. Mon amour pour ce personnage m’a montré la voie. La caméra devait être mon coeur.

Mon film est donc différent du cinéma-vérité en ce sens que, même si je voulais garder une certaine objectivité qui se ressent au cours du film, mon approche du personnage et mon implication induisaient une grande part de subjectivité. Lorsque le personnage souffre je voulais l’aider, en la protégeant et je m’approchais donc naturellement d’elle. Mais lorsqu’un évènement aussi grave que le viol ressurgissait, je me retrouvais désarmé et incapable de faire quoique ce soit. J’en étais d’ailleurs moi-même étonné. C’est alors que la caméra prend du recul. Mon implication et mes propres émotions au contact du personnage agissaient constamment dans mon travail de mise en scène. Je n’étais d’ailleurs pas toujours persuadé d’avoir raison, mais c’est ainsi que je ressentais les choses lors du tournage, et je ne le regrette pas. Mon affectivité a eu une grande importance.

Je crois que c’est Choi Jin-Woong [1] votre caméraman sur le tournage qui a filmé, comment s’est passé cette collaboration particulière ?

Justement, il y a une anecdote amusante à propos du tournage. J’étais collé à lui en permanence et suivais tous ses déplacements. A un moment j’ai senti qu’il fallait reculer et je l’ai tiré discrètement en arrière par le manteau, puis à un autre moment je voulais m’approcher davantage du personnage et je l’ai spontanément poussé en avant, lui touchant le dos du bout de l’index.

Contrairement à la majorité des films coréens traitant les personnages féminins, et dans lesquels le sentiment est souvent larmoyant, conclu par des cris déchirants où des retrouvailles poignantes, votre cinéma est tout le contraire. Est-ce que votre séjour à l’étranger, ou votre ouverture à d’autres cultures, ont donné cette approche si particulière que l’on retrouve dans This Charming Girl ?

Je n’avais pas d’intention à priori, de me démarquer de la production coréenne contemporaine. J’ai tout simplement suivi mes propres principes. Tout d’abord il s’agissait de traiter un sujet qui m’intéressait. Personnellement je déteste les films qui profitent et exploitent la sensibilité du spectateur car c’est trop facile. Je souhaitais toucher tout autant le public, mais d’une autre façon. C’est ce que j’ai tenté de faire en travaillant beaucoup sur l’écriture. J’ai suivi mon instinct.

Kim Ji-Soon, qui interprète le personnage de Jeong-Ha, est d’un naturel touchant et d’une sensibilité toute intérieure dans le film. Comment s’est effectué votre choix pour l’actrice du rôle principal ?

Même si elle a une expérience importante en tant qu’actrice de séries TV et notamment dans les dramas, au cinéma, c’était son premier rôle. Je l’avais remarquée dans une brève scène d’une série où elle avait les cheveux courts et son regard m’avait touché. Mais je ne me suis pas décidé tout de suite. Au final, j’avais choisi deux ou trois actrices à qui j’ai donné le scénario, et la réaction de Kim Ji-Soon a été tellement enthousiaste qu’elle m’a convaincu. Elle s’est beaucoup impliquée dans le tournage malgré le faible budget du film.

Je crois que vous venez de tourner votre prochain film, toujours produit par LJ Film [2]...

Tout à fait, mon prochain long-métrage s’intitule Love Talk, et se déroule à Los Angeles. Il traite de la vie solitaire de jeunes couples Coréens immigrés aux États-Unis.

Lire aussi l’article sur This Charming Girl.

Interview réalisée par Dimitri Ianni le vendredi 11 mars 2005 dans le cadre du 7ème Festival du film asiatique de Deauville. Un grand merci à Seo Seung-hee pour la précision de sa traduction.

[1Caméraman sur Lies (1999) et Resurrection of the Little Match Girl (2002) de Jang Sun-Woo.

[2Jeune société de production, LJ Films est responsable de la production de quatre des films les plus importants de Kim Ki-duk (Address Unknown, Bad Guy, Coast Guard, Printemps, été, automne, hiver... et printemps).

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