Les Infiltrés

Colin Sullivan et Billy Costigan viennent de rejoindre les rangs des forces de l’ordre de Boston. Si le premier est accueilli avec les honneurs, le second se fait toutefois recevoir avec un mépris provocateur tout à l’opposé. Ses supérieurs estiment en effet que le jeune homme, trop intelligent pour être simple flic, peut être utilisé à meilleur escient. Lorsqu’il était jeune, Billy vivait une double vie, entre les quartiers chics de la ville, chez sa mère la semaine, et la zone - « Southie » - les week-ends. Une telle aptitude à vivre de façon schizophrène ferait de Billy un parfait undercover dans l’équipe du mafieux irlandais Frank Costello... lequel Frank a pour sa part infiltré l’unité la plus importante de la police locale, sous les traits de Colin. Billy est donc « démissionné », et part traîner sa rage de vivre dans les rues de Boston, le temps de grimper les échelons de la pègre nécessaires à l’accomplissement de cette mission qui le prive de son identité. Et Colin, lui, arrange les affaires de Frank tout en méritant promotion sur promotion. Jusqu’au jour où cet équilibre de tromperie commence à se faire sentir, et les deux forces opposées se décident à débusquer les taupes qui les fragilisent...

Voilà une trame qui est sans aucun doute familière pour tous les lecteurs fidèles de Sancho does Asia : quiconque a une propension pour les images Made in Asia y aura reconnu la trame du polar qui a participé à la rennaissance du genre à Hong Kong, Infernal Affairs premier du nom. « Remaker » un film adulé qui n’a que cinq ans ; voilà une décision parfaitement prévisible, bien que dénuée d’intérêt, de la part des producteurs américains. L’intérêt pouvait à l’origine paraître limité - et, ne gâchons pas le suspense, il l’est -, mais la présence de Martin Scorcese au poste de réalisateur présageait d’une œuvre puissante, jouant de sa supériorité rétroactive pour gommer les quelques défauts de la merveille d’Andrew Lau et Alan Mak, et s’asseoir comme un film parfait, à défaut d’être original. Mouais.

Infernal Affairs donc, était un film remarquable mais pas parfait : c’est certainement cet équilibre instable de subtilité et de pompeux - l’écriture et l’ensemble des prestations vs. une partie du montage et de la musique, par exemple - qui le rendait si intéressant. Car à l’image de ses protagonistes, Infernal Affairs est un film schizophrène - un caractère encore plus affirmé dans sa seconde séquelle -, à la fois blockbuster mainstream et œuvre profondément réfléchie, conceptuelle et presque trop ambitieuse, que ce soit dans sa généalogie du crime et des relations humaines, ou dans ses implications existentielles. Les Infiltrés se positionne à l’inverse, concis et froid, sans conséquence puisque décidant d’emblée de la condamnation de ses deux héros (le titre original - « Les Défunts » - est à ce titre hautement significatif) : là où Infernal Affairs est un film ouvert, Les Infiltrés est un film fermé, dénué de véritables implications. Il y a deux raisons principales à cette absence : le manque d’âme et de confrontations.

Les Infiltrés est en effet un film sans âme, où le parallélisme est seul maître mot. Ce dernier était bien entendu présent dans Infernal Affairs, puisque le parcours similaire des deux infiltrés réside au cœur du concept. Mais le parallélisme dans Les Infiltrés, est poussé jusque dans sa définition mathématique : deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais. Or, dans le film d’Andrew Lau et Alan Mak, ces deux lignes se rencontraient sans cesse, en direct sans le savoir, mais surtout par le biais d’intermédiaires qui relançaient sans cesse l’intrigue : Anthony Wong et Eric Tsang. Ici interprétés respectivement par le duo Martin Sheen / Mark Walhberg (un plaisir pour le spectateur en matière de jeu d’acteur, une grosse erreur en matière d’impact narratif) et Jack Nicholson, ce couple qui n’en est plus un se fait, tout au plus, la raison d’être d’un antagonisme ponctuel entre les infiltrés. Ces deux là se livrent une guerre, c’est certain, mais se connaissent-ils seulement ? Qu’est devenu le jeu que se livraient Anthony Wong et Eric Tsang sans jamais se salir les mains ? Que sont devenues leurs rencontres, ressorts de confrontations déclinées à l’infini, usant de toutes les dualités des personnalités infiltrées, avec la géométrie variable de 4 personnes qui s’unissent en autant de couples que possibles ? Dans Les Infiltrés, il n’y a d’humanité chez aucun des protagonistes, car chacun est un système fermé, isolé. Superficiellement engoncé dans son étude brutale de la perte d’identité - vociférée par un DeCaprio parfait comme à son habitude, tue par un Matt Damon excellent d’austérité, tout entier fait de mensonges - Scorcese condamne chaque personnage à se définir et se perdre en solitaire. Il ne tisse pas assez de liens entre les différents protagonistes - en dehors de l’enrichissement, pour le coup bienvenu, du personnage catalyseur de la psy (superbe Vera Farmiga) - pour aller au delà des individualismes. Là où la toile d’Infernal Affairs est un imbroglio humain, de relations et d’oppositions, de proximité, celle des Infiltrés est purement contextuelle : même lorsque Billy confronte Costello, la distance entre les deux hommes est énorme, l’inévitable implication personnelle tristement absente.

En anéantissant le romantisme parfois maladroit du matériau d’origine, Scorcese et son équipe ont retiré à Infernal Affairs son cœur pour n’en garder que l’enveloppe charnelle, irriguée juste ce qu’il faut, artificiellement, pour ponctuer le film d’impacts sanglants d’une incroyable brutalité. Le film d’Andrew Lau et Alan Mak était l’histoire de chutes, de pertes, de couples multiples incapables d’être foncièrement méchants. Celle de Scorcese - en cela, Les Infiltrés est cohérent avec l’univers du metteur en scène - est tout l’inverse, celle d’une simple constatation pessimiste : l’homme ment et se ment, se perd et finit par disparaître. Les forces à l’oeuvre ici, comme dans l’Enfer chinois, sont très extérieures aux personnalités ; mais jamais - en dépit d’une mise en scène excellente et d’un montage hallucinant - elles ne s’impliquent, ni se parent de l’ambiguïté, du respect et du romantisme désuet, qui faisaient de cette histoire un si bel objet, protéiforme, à décliner sur une trilogie hongkongaise que Les Infiltrés ne pourra jamais prétendre éclipser.

Akatomy | 12.12.2006 | Hors-Asie

Les Infiltrés est sorti sur les écrans français le mercredi 29 novembre 2006.

aka The Departed | USA | 2006 | Un film de Martin Scorcese | Avec Leonardo DiCaprio, Matt Damon, Jack Nicholson, Mark Wahlberg, Martin Sheen, Alec Baldwin, Vera Farmiga, Anthony Anderson, Ray Winstone
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