Marat Sarulu

Il s’agit d’une première pour Sancho, l’interview d’un réalisateur kirghize, Marat Sarulu, réalisateur de Chant des mers du sud. Les films d’Asie centrale sont rares, mais les derniers nous ont réservé de bonnes surprises, comme celui-ci. Le metteur en scène centre-asiatique nous a livré sa vision du cinéma. Je vous convie à une interview entre mysticisme et science physique !

Sancho : Il ne faut pas juger quelqu’un sur son apparence, tel pourrait être le message de votre film. Pourquoi avoir choisi ce thème très universel ?

Marat Sarulu : La question n’est pas simple. Déjà, il m’était impossible de réunir le financement pour réaliser un tel film en Kirghizie. En Kirghizie, le film est considéré comme commercial car il coûte déjà cher. Il n’est pas classé dans la catégorie art et essai. Mais pour moi, en tant qu’artiste, c’est le langage cinématographique qui est essentiel, en tant qu’outil d’expression de la beauté. Le thème du film est secondaire. L’important, c’est la manière dont il est exprimé. Peut-être une réponse mystique : ce n’est pas moi qui ai cherché le thème, c’est lui qui m’a trouvé. Dès que j’ai été suffisamment mûr pour le traiter, il est venu me chercher d’une façon inexplicable. Il y a alors eu une synergie entre le thème et ma façon de l’exprimer.
 
Le thème n’a donc pas de lien avec la situation des relations inter-ethniques à l’heure actuelle en Kirghizie ?

Le problème des relations entre ethnies est éternel en Kirghizie, comme partout dans le monde. Et ces problèmes se sont accentués avec la chute de l’Union Soviétique. Je ne cherchais pas à apporter une réponse à ce problème, mais étant donné qu’il existe en Kirghizie, je ne pouvais pas l’éviter. En traitant ce problème, j’ai trouvé un nouveau moyen d’expression du cinéma kirghize.

Quel était votre projet artistique pour ce film ?

Il y a deux participants dans le film : moi et le public. Pour faire passer le message artistique au public, il ne faut pas utiliser un langage qu’il ne comprend pas. C’est pourquoi le thème, que le public comprend, est un moyen de faciliter le passage de ce message d’une façon inexplicable, mystique peut-être. Le public me comprend car j’ai choisi un compromis entre vouloir exprimer quelque chose d’absolu et ce que le public est prêt à recevoir.

Je vais expliciter ma démarche artistique par l’image du verre d’eau. La substance de ma poésie, c’est comme du sel ou du sucre qui s’y dissolvent. Le public boit ce verre et en perçoit le goût sans être heurté par les plans qui existent dans ma tête. Les spectateurs peuvent ainsi savourer l’essence de mon message. Je dois faire un compromis entre ma volonté et celle du public. Mais il y a un danger d’être trop tiré par le bas en faisant des films trop commerciaux : quand la beauté disparaît devant l’envie de faire de l’argent. Lorsque l’on souhaite attirer le public en oubliant la notion d’éducation.

Qui sont les acteurs du film, des professionnels ou des amateurs ?

J’ai eu la chance de pouvoir choisir mes acteurs. Les deux principaux protagonistes, Vladimir Yavorsky et Irina Agejkina, sont des acteurs professionnels russes, tandis qu’Aicha et son mari sont joués par des acteurs kazakhs amateurs. Il était facile de travailler avec les deux premiers. Ils sont professionnels, je leur ai donc octroyé de l’espace pour improviser tant que cela ne gênait pas le rythme du film. Un acteur expérimenté peut coopérer avec le réalisateur. On travaille un peu comme un duo. L’autre principe de mon travail est de faire travailler côte à côte les acteurs expérimentés et les débutants. Ces derniers apportent un côté naturel au jeu. Les professionnels sont eux capables de passer d’une émotion extrême à l’autre, comme du rire aux larmes, dans un même plan. Ce qui n’est pas possible pour un acteur débutant. Le seul acteur qui ne me convenait pas était celui qui jouait le personnage d’origine allemande. Il m’a été imposé par la co-production allemande. Je connaissais pourtant un acteur russe qui convenait parfaitement.

 Pourquoi le fils, Sasha, décide-t-il de s’enfuir dans la steppe ?

C’est le symbole de la liberté. Il s’agit du mode d’expression d’un esprit nomade. Il s’en va ailleurs pour trouver la solution à ses problèmes. Je fais le parallèle entre Sasha et Goethe qui était conseiller de Frédéric II de Prusse. Il possédait tout : situation, richesse, honneurs... Tout allait bien apparemment, mais son cœur souffrait. Il est parti en Italie où son cœur a trouvé ce qu’il cherchait. C’est la même chose pour Sacha qui piétine avec son cheval. Et là, il s’échappe, il est vivant.

Est-ce important pour vous de parler de la révolte des kirghizes en 1916 et de la répression qui avait suivi ? 

Ces évènements de 1916 sont réels, mais mon film n’a pas pour objet de faire connaître ce qui s’est passé au Kirghizstan à cette époque. [1] C’est au spectateur de se renseigner sur l’arrière-plan historique. Il s’agissait encore d’un prétexte pour illustrer le conflit éternel entre le mal et le bien, la violence et l’amour. Je vous rappelle la phrase du grand-père : Ce n’est pas la violence qui gère le monde, c’est l’amour, mon fils.

Toutes ces scènes de violence ont une dimension symbolique. A l’image de ces cosaques qui frappent leur compatriote « blanc » car il n’est pas cosaque, mais un moujik [2]. Autrement, l’ancêtre du père de Sasha est haï par son père car il a trahi sa famille et abandonné la religion orthodoxe pour une autre croyance. On trouve derrière le père toute la machine du régime tsariste. Le système qui pèse sur un esprit libre.

(Remarque finale de Marat Sarulu)

Le XXIème siècle marque une nouvelle étape de l’expression artistique. En faisant un parallèle entre l’art et la physique, on peut dire que nous avons dépassé l’époque de Newton pour passer à l’époque de la physique quantique. Les moyens d’expression au vingtième siècle étaient plus simples, mais ils sont maintenant obsolètes. Le but de mon film n’était pas d’opposer les Russes aux Kirghizes. Selon moi, les nations vont finir par s’assimiler au niveau mondial. C’est ma vision du futur. Je suis un grand admirateur de Bresson, mais je considère qu’il y a des thèmes aujourd’hui qui sont impossibles à traiter à sa manière. Le cinéma d’aujourd’hui est très subjectif et se tisse avec de petites particules quantiques.

Kizushii | 18.02.2010 | Rencontres, Kirghizistan

Remerciements à Alexandre pour avoir rendu possible cette interview et pour la traduction. большое спасибо.
L’interview a été réalisée dans le cadre de la 11ème édition du festival du film asiatique de Deauville.
Chant des mers du sud est sorti sur les écrans français ce mercredi 17 février 2010.

[1Les Kirghizes se sont révoltés car les russes réquisitionnaient des hommes pour travailler au service de l’armée. La répression fût féroce.

[2Paysan.

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