Melody of rebellion

Requiem pour une jeunesse révoltée.

Testu (Yoshio Harada) est un jeune yakuza qui a grandi au sein du puissant clan Tanno. Un jour, son chef magnanime (Fujio Suga) décide de dissoudre le clan afin de poursuivre une transformation qui va l’emmener à se convertir dans des activités aux apparences plus respectables, dans le secteur de la construction. Oiseau libre et sans travail, Tetsu retourne au bercail où le clan Tachibana, dont sa belle sœur (Manami Fuji) assure seule la direction depuis que son époux purge une peine de prison, est fragilisé dans ses activités, menacé par l’ascension du clan Yatokai qui tente de les évincer des affaires, soutenu par Yatsu, chef corrompu de la police locale. Tetsu, qui se lie d’amitié avec Geba (Gajiro Satô), vagabond intrépide et fougueux qui n’a pour seule possession qu’une moto, va alors se retrouver au cœur d’une guerre de clans qui va rapidement dégénérer, à laquelle vont se joindre, Hoshino (Takeo Chii) affilié au clan Tachibana, accompagné de son frère d’armes Tachikawa (Tatsuya Fuji).

Peu avant d’entreprendre sa mue érotique, convertissant ses fastueux studios de Chôfu en lupanard géant pour se sauver de la faillite, et lancer en novembre 1971 son label roman porno, la vénérable major aura tenté, l’espace de trois années (1968-1971), de donner un second souffle au style Nikkatsu Action, dont la popularité des vedettes de sa « Diamond Line » (Yûjirô Ishihara, Akira Kobayashi et Kôji Wada, rejoints par Jô Shishido et Hideaki Nitani pour former la New Diamond Line) commençait à s’essouffler. Au commande de ces “program pictures”, concentrés de jeunesse rebelle et parfumés d’esthétisme pop, l’on connaît surtout les géniteurs de la cultissime série Stray Cat Rock, Yasuharu Hasebe (Le Violeur à la rose) et Toshiya Fujita (Le doux parfum d’eros), même si ce dernier se démarque en réalité des purs cinéastes d’action dont Hasebe fait partie. Outre ce dernier, il faut compter parmi les portes drapeaux les plus influents du style « New Action », deux cinéastes de la même génération, Yukihiro Sawada et Keiichi Ozawa.

Artisan méconnu, Yukihiro Sawada, entré à la Nikkatsu en 1956, se forme aux côtés de figures tutélaires que sont Seijun Suzuki et Buichi Saitô, mais connaît pourtant des débuts tardifs avec Kirikomi (1970). Le premier rôle de cet opus, que Yasuharu Hasebe retient lui-même comme l’une des œuvres majeures de l’époque [1], est confié à Tetsuya Watari dont le visage est devenu familier depuis la série Burai (six films de 1968 à 1969). Sawada s’essayera également avec succès, mais parcimonie au roman porno. Néanmoins son style dynamique et énergique trouvera davantage matière à s’épanouir à la télévision, à travers des séries dont les noms résonnent immanquablement au cœur des spectateurs cathodiques nippons de l’époque (Taiyô ni Hoero !, Oretachi no kunshô, Daitokai, Dengeki !! Strada 5...) ; et achèvera sa carrière en contribuant à l’âge d’or du V-cinema pour Toei Video dans les années 90.

A travers Melody of rebellion, Sawada se révèle, outre un cinéaste d’action efficace, un habile façonneur d’icône de modernité. A travers le chien fougueux Tetsu, incarné par un tout jeune Yoshio Harada, le cinéaste impose le magnétisme et la décontraction de l’acteur au charme viril en singularisant habilement sa présence dans le champ des personnages. Gros plans de son visage au teint halé, démarche décontractée, déambulant à l’écran la plupart du temps torse nu sous son blouson jean. Au milieu de gangsters en costumes ou tenues traditionnelles, Tetsu se distingue radicalement par son apparence même et son mode de déplacement. Conduisant une jeep, il est l’unique vêtu tout de jeans, arborant lunettes d’aviateur, coupe négligée aux cheveux mi-longs et rouflaquettes prononcées. A ses côtés, son compagnon d’infortune, le déjanté et disgracieux, mais touchant faire-valoir, Geba, chevauchant son cheval de fer coiffé d’un casque militaire et balançant des bâtons de dynamite à tout bout de champ. Un personnage improbable qu’on croirait tout droit sorti du court métrage de Sogo Ishii Charge ! Hooligans of Hakata (Totsugeki ! Hakata Gurentai, 1978) ; autant qu’un hallucinant contre emploi pour l’acteur Gajiro Satô, habituellement cantonné au rôle de balayeur d’un temple bouddhiste et ami de Tora-san dans la série fleuve éponyme du cinéma japonais. Ce duo terrible, symbole d’un contraste générationnel autant que culturel, fait ainsi figure de véritables hippies au milieu du cérémonial yakuza.

Si l’image, reflet d’une jeunesse libre et rebelle, de Harada dans le film s’élève à une stature inédite, elle le doit certainement à la série Le Cinquième détective (Gobanme no keiji) [2]. Cette série, qui popularise le jeune acteur en flic violent, le montre déjà habillé en jeans et se déplaçant en jeep. Cette œuvre pionnière des séries policières modernes, anticipe en réalité une autre série culte et générationnelle à laquelle le cinéaste participera : Howl at the sun ! (Taiyô ni Hoero !) [3]. Yûsaku Matsuda, personnification statuesque de la “coollitude” nippone des années 70/80 à la masculinité exacerbée, s’inscrit d’une certaine façon dans l’héritage de Yoshio Harada dont il a sans doute observé avec soin la gestuelle. Outre leur collaboration et rencontre au cœur du splendide L’Assassinat de Ryoma (Ryoma Ansatsu, 1974) de Kazuo Kuroki, Matsuda incarnera également le détective Jii-Pan (Blue Jeans), troublante filiation, dans la série Taiyô ni Hoero !. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que Sawada participera de façon significative à modeler l’acteur avec des premiers rôles tels que celui de la petite frappe d’Abayo dachikô (1974), et plus tard dans No grave for us (Oretachi ni haka wa nai, 1979).

Melody of rebellion est un film plein de bruit et de fureur. Sous ses airs de film de gangster traditionnel, cette œuvre est tout à la fois un pur produit des codes de série B du studio, mais aussi le reflet de l’atmosphère d’une époque marquée par la faillite des mouvements étudiants et le sentiment de trahison et de désespoir qui prédomine parmi la jeunesse contestataire. Le film, sorti exactement un mois après la ratification du traité de sécurité nippo-américain le 22 juin 1970, s’ouvre d’ailleurs sur la fin d’un monde, à travers la dissolution du clan Tanno. Filmée telle un immense brasier, les jeunes membres détruisent les symboles distinctifs du clan dans un rituel incandescent. L’auteur signalant ainsi la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère où les marginaux et les vagabonds hippies n’ont plus leur place. C’est désormais le monde impitoyable des affaires et de l’économie qui règne en maître. De plus, le pouvoir participe ici activement à la trahison faite à la jeunesse, à travers le rôle trouble joué par la police dans le film, à l’image de la fin tragique de Tetsu, finissant échoué sur une plage déserte, abattu dans le dos par un tireur d’élite de la police. Sawada livrera d’ailleurs deux ans plus tard, sous les traits de Takeo Chii avec le roman porno Retreat through the wet wasteland (Nureta kôya o hashire, 1973) une charge anti policière nihiliste d’un radicalisme inédit. De même, la vue de Geba, braquant un établissement du clan Yatokai à coups de dynamite ou lançant des explosifs de toute part sur le terrain vague hôte de nouvelles constructions du clan, ne peut manquer d’évoquer les débordements violents d’étudiants gauchistes survoltés lançant des cocktails Molotov face aux kidotai (CRS japonais).

En outre, dans une scène clé du film, Sawada parvient admirablement à restituer ce sentiment de fraternité qui anime la jeunesse luttant pour une cause commune. Ceci lors du pacte scellé dans un bar, possédant le décorum d’un Jazz Kissa [4] ou d’un Live Bar souterrain niché en plein Shinjuku interlope, qui réunit les trois jeunes meneurs, sous la bienveillance d’Aki, la compagne de Hoshino, interprétée par une Meiko Kaji dans un second rôle qui n’aura jamais autant dévoilé sa chair prude. Un plan trop bref d’une scène de lit avec son homme donne même un soupçon avant-coureur du roman porno à venir. Ces séquences de fraternité partagée, telle que la balade mélancolique chantée par Geba avant de s’en aller faire exploser les chantiers du clan adverse, sont relevés par la justesse d’une partition jazzy au sonorités psychédélique et aux mélodies et au groove imparables, signée du compositeur et violoniste Tamaki Hiroki. Si Melody of rebellion possède un souffle particulier, ne souffrant d’aucun temps mort, il le doit assurément à la mise en scène de Sawada, qui privilégie la caméra portée, insufflant une énergie et une tension chaotique aux scènes d’actions, en particulier les bagarres à mains nues ou au sabre qui deviennent de joyeux pugilats anarchiques, ceci prenant le pas sur une stylisation excessive de l’image, qui conserve néanmoins une richesse chromatique typique des films de l’époque.

Avec Melody of rebellion, chant du cygne du style « Nikkatsu New Action », Sawada confirme qu’il est un artisan talentueux, capable d’opérer dans les contraintes d’un genre tout en y insufflant air du temps et singularité à ses personnages. Il fait ainsi de Yoshio Harada davantage qu’un rebelle marginal, mais l’archétype d’un ton et d’une attitude qui portent en eux l’identité et l’ébullition de la jeunesse bouillonnante des seventies. Une preuve supplémentaire et incontestable de l’éternelle modernité des films de la Nikkatsu.

Dimitri Ianni | 13.11.2010 | Japon

Melody of rebellion est disponible en DVD au Japon dans une collection intitulée “70’s outlaw selection” (réf. DVN-146). A noter que ce DVD ne comporte aucun sous-titres.

[1Lire l’interview de Yasuharu Hasebe par Christian Storms dans Outlaw masters of Japanese film (2005) de Chris Desjardins, paru aux éditions I. B. Tauris. (p. 133).

[2Série télé en 25 épisodes produite par la Toei et diffusée à la télévision japonaise du 2 octobre 1969 au 26 mars 1970. Le générique est visible sur youtube : http://www.youtube.com/watch?v=HMaQpiq0aEg.

[3Série policière diffusée le vendredi soir sur Nippon TV durant quatorze années (1972-1986). Yûjirô Ishihara, qui s’était auparavant juré ne jamais s’abaisser à jouer pour la télévision, y succombe pour y incarner durant les première années de la série le rôle titre, en la personne du chef de section du bureau d’enquête numéro un du commissariat fictif de Nanamagari. Personnage peu bavard mais perspicace aux côtés d’une brochette de jeunes seconds. Cette série emblématique, l’une des plus populaires de l’histoire de la télé japonaise, contribua à façonner nombre de jeunes vedettes dont les plus connues sont l’iconique et regretté Yûsaku Matsuda (dont la mort spectaculaire dans la série fait partie de l’inconscient collectif télévisuel) et Kenichi Hagiwara.

[4Tenus par des passionnés, les Jazz Kissa (kissa signifiant café en japonais) sont apparus au Japon dans les années 70. On peut y écouter de la musique de Jazz enregistrée, choisie en fonction des goûts du propriétaire.

aka Hangyaku no melody, 反逆のメロディー | Japon | 1970 | Un film de Yukihiro Sawada | Avec Yoshio Harada, Gajiro Satô, Takeo Chii, Tatsuya Fuji, Meiko Kaji, Manami Fuji, Fujio Suga, Yasukio Umeno, Akie Shô, Shoki Fukae, Harumi Sone, Kazuo Nagayama, Yoshirô Aoki
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