Memories of Murder

Des hommes sur un tracteur traversent le champ de céréales qui s’étend au-delà d’un village, bruyamment, poursuivis par une bande de gamins. Les hommes les chassent. Le tracteur s’arrête pour laisser descendre l’un des hommes, un inspecteur de police. Il s’approche d’une ornière recouverte d’une dalle de béton et s’y penche pour découvrir le corps ligoté, violé et violacé d’une jeune femme. C’est une habitante du village d’à côté, où tous vivent. Ebranlé, l’inspecteur relève la tête et se trouve face au visage sans joie d’un des gamins, qui se met à répéter tout ce qu’il dit, jusqu’à l’absurde.

Dans cette scène d’introduction, Bong Joon-Ho, pose les bases d’un film grinçant, fantomatique et hors normes. Rarement se sont mêlés avec autant d’évidence et de facilité l’effroi et l’absurde, le macabre et le grotesque que dans ce polar coréen inspiré d’un sordide fait divers de la fin des années 80. D’une scène à l’autre, Bong Joon-Ho entretient l’incertitude du spectateur qui ne sait s’il doit se laisser aller au frisson et au malaise du crime ou sourire du ridicule des situations et de la bêtise des personnages.

Memories of Murder est avant tout un polar - sous catégorie « film de serial killer » - et dans ce domaine, Bong Joon-Ho connaît ses classiques. Alternant les changements de rythmes, il réalise un film au suspens haletant en respectant les codes du genre. Il flatte la jouissance voyeuriste que ressent le spectateur de films de serial killer à la découverte progressive du rituel de mise à mort.

Le tueur est un violeur. Un violeur qui agresse, avant de les ligoter et de les étrangler, des jeunes filles habillées en rouge, les soirs de pluie. Avant que le meurtrier ne passe à l’acte, le programme d’airs à la demande de la radio locale a diffusé une triste rengaine.
On en a tant vu de ces films... On se surprend à établir un profil psychologique du triste personnage.

Mais ce n’est pas tout. Memories of Murder fait marcher l’autre rouage élémentaire - mais toujours terriblement efficace - d’un film qui met en scène « les forces de l’ordre » : la cohabitation des genres. Cette fois, s’opposent les méthodes artisanales des deux flics rattachés au commissariat de province, bêtes et violents, peu scrupuleux, souvent ridicules - mais au fond, bons garçons - et les méthodes rationnelles et scientifiques de l’inspecteur, ténébreux et sans passé, venu de Séoul pour apporter à l’enquête un peu du savoir faire de la capitale.

Sous le coup des exigences du genre, le film souvent s’emballe, terrifie (car il a aussi ses fantômes)... et pourtant, Bong Joon-Ho prend son temps. Le temps de donner à voir la province coréenne (une campagne rase, une forêt humide, des écoles et des usines), le temps de créer une véritable consistance à ses personnages, de s’attarder sur eux, sur leur existence hors du contexte de l’enquête. Ralentissant régulièrement le rythme, le réalisateur coréen privilégie les moments « entre » (entre l’enquête, les traques, les poursuites, les interrogatoires) qui deviennent les plus fascinants.

En filigrane de l’histoire, le climat politique et social de la Corée des années 80 devient perceptible. La dictature règne et des mouvements sociaux contestataires sont violemment réprimés. Cette atmosphère d’insurrection et de répressions violentes qui baigne le film l’ancre dans un pays et une histoire.

Et puis, il y a les moments de pur burlesque. Un burlesque grinçant, inattendu, qui surgit d’une scène qui aurait pu/dû être violente et que Bong Joon-Ho désamorce. Ainsi des scènes délirantes de saccage des lieux du crime par l’incurie du système administratif local, de l’inspection des bains publics à la recherche d’hommes sans poils... Ainsi surtout de cette scène douce-amère où les flics et le témoin passé à tabac, prennent une pause pour manger des nouilles ensemble et commenter le générique d’une vieille série TV policière, comme pour interrompre un moment la comédie de l’interrogatoire.

Au milieu de ces flottements, de ces va-et-vient incessants entre le macabre, le terrifiant et le grotesque, le film s’enfonce dans l’étrange et finit rapidement, 15 ans plus tard, sur une sensation de gâchis, d’inachevé, d’irrésolu pour l’enquête comme pour les hommes (vivants, morts, disparus) qui y ont été mêlés. La justice n’a pas pu faire son œuvre d’apaisement. Tout reste en suspens.

Le titre le dit : « Memories of Murder », c’est un carnet de souvenirs qu’on peut feuilleter mais qui n’apporte aucun éclaircissement sur ce qui s’est passé. Juste un carnet de souvenirs.

Agnes | 28.07.2004 | Corée du Sud

Grand Prix du Festival du film policier de Cognac 2004, Memories of Murder est sorti sur les écrans français le 23 juin 2004, et est disponible en DVD coréen chez CJ Entertainment, ainsi qu’en DVD HK chez Edko Video (les deux sous-titrés en anglais).

Corée du Sud | 2003 | Un film de Bong Jun-Ho (Bong Joon-Ho) | Avec Song Gang-Ho (Song Kang-Ho), Kim Sang-Gyeong (Kim Sang-Kyung), Park Hae-Il
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