Mes Voisins les Yamada

Pour ceux qui connaissent certains des films précédents du studio Ghibli (Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke,...) et de Isao Takahata en particulier (Le tombeau des lucioles), Mes voisins les Yamada constitue une petite révolution. Technologique d’abord, puisque c’est le premier film du studio entièrement animé par ordinateur, mais surtout artistique, puisque le dessin et les couleurs s’éloignent d’un rendu réaliste, marque de fabrique de l’animation japonaise (en général, et de Ghibli en particulier).

Le scénario, également, revendique sa différence avec le souffle épique de Miyazaki (Nausicaa, Le voyage de Chihiro) ou la trame dramatique du Tombeau des Lucioles. Pas d’histoire, ici, plutôt une juxtaposition de scènes de vie - très souvent humoristiques - d’une famille japonaise ordinaire mais finalement très universelle. On suit ainsi les Yamada (le père, la mère, les 2 enfants et la grand-mère) dans leur quotidien, qu’ils oublient leur fille au supermarché, qu’ils rêvent de pouvoirs surhumains ou d’un rendez-vous galant...

Ce parti pris scénaristique et graphique tient au modèle qui est ici adapté au cinéma. Les aventures des Yamada sont, à l’origine, relatées chaque jour dans 4 cases noir et blanc d’un quotidien japonais. D’où ces dessins à la mode Peanuts (Snoopy en France), caricaturaux mais tellement sympathiques. Les traits fuyants, hésitants, constamment en mouvement (touches de couleurs comprises) donnent une vie, une pêche à l’animation qu’on ne retrouve pas dans le manga traditionnel. Takahata semble ici à la recherche d’une autre forme de réalisme. Pas dans le dessin, visiblement, mais dans la manière d’être, le comportement. Un grand sens du détail marque chaque mouvement, chaque émotion ou réaction (ô combien humaines !) et la simplicité du trait en augmente la perception. On capte mieux la vérité du personnage et il est plus facile d’y reconnaître un proche : ce graphisme grossier (et pourtant magnifique, grâce à une colorisation somptueuse) stimule l’imagination. Durant un court moment, cependant, le trait se fait moins caricatural, plus sombre, plus réel. Ce film invente là un concept original qui fonctionne parfaitement : l’adaptation du dessin en fonction de l’émotion à transmettre (dans le cas de la scène des motards, la tension, la peur).

Bizarrement, ce choix d’esquisses panachées de couleurs colle parfaitement à l’atmosphère du film et à son propos. Grâce aux dégradés de l’aquarelle (dessins effectués à la main et animés sur ordinateur), on obtient un réel sens de la perspective qui donne consistance à un dessin pourtant "1D". De la même manière, les couleurs tirant vers le blanc sur les bords de l’image créent une sorte de "bulle" dans laquelle évolue les Yamada, l’ellipse d’un projecteur braqué sur la famille. Takahata éclaire un petit bout de Japon, nous invite dans leur intimité. Le monde extérieur, bâtiments et autres habitants, sont réduits à de simples silhouettes indistinctes. En un mot, on nous laisse les observer de tellement prêt que tout le reste en devient flou.

La manière même dont nous est contée l’histoire des Yamada renforce encore notre implication dans le film et dans cette famille. Au début, par exemple, la présentation des personnages effectuée par la petite fille nous est directement adressée, tel un album photo qu’on feuilletterait ensemble. En écho, à la fin, toute la famille sort d’un photomaton et nous laisse avec l’impression d’avoir passé tout ce temps avec eux, dans une cabine virtuelle capable de capturer des instantanés de vie.

Effectivement divisé en courtes saynètes (comme un comic strip), une attention toute particulière a été portée aux transitions, qu’elles soient d’ordre narratif (chronologique), musical (avec de vrais morceaux d’anthologie comme cette reprise en japonais de "Que Sera Sera") ou poétique (des haïkus [1] ponctuent la plupart des scènes, concluant même certains passages). Ces poèmes sont à l’origine du film et du choix de la narration. Un jeu en vogue au Japon consiste en effet à mettre bout à bout et à tour de rôle des haïkus pour constituer un texte homogène et pertinent. Chacun doit donc choisir son poème en fonction du précédent. D’où l’importance des transitions qui permettent au film (pourtant de courte durée) de couvrir un cycle de vie complet. On voit ainsi les parents se marier, traverser en bobsleigh les années folles du couple sans enfants, délester la grand-mère de la charge symbolique du foyer (elle tire un escargot géant, la maison) et enfin prodiguer à leur tour des conseils lors d’une noce. De métaphores ludiques en instants nostalgiques ou tendres, la boucle est bouclée. Ils peuvent alors, comme le montre la fin du film, s’éloigner de nous, incorrigibles voyeurs... Mais quel moment agréable passé en leur compagnie !

David Decloux | 11.03.2002 | Japon, Animation

Deux éditions zone 2 sont disponibles pour ce film.
Sortie la première, l’édition japonaise, comme toujours techniquement irréprochable (image 16/9 nickel et son DD5.1 et DTS), présente la particularité, rarissime, de contenir des sous-titres en français. Côté bonus, c’est un petit peu léger, compte tenu des techniques innovantes utilisées sur le film. On y trouve des bandes annonces, une présentation des studios Ghibli au travers d’images de leurs plus grands succès et surtout un montage promotionnel qui propose la version démo d’une des séquences.

Si cette édition, pourtant correcte, vous laisse sur votre faim, n’hésitez pas à acheter le dvd français. Sorti chez TF1 vidéo, il frise la perfection (une fois n’est pas coutume). Image et son (DD5.1 en VO et VF, sous-titres français) cristallins, et une flopée de bonus souvent intéressants. Jugez plutôt : bande-annonce, featurette, 3 interviews du réalisateur, une galerie de photos et de projets d’affiche, des notes de production et un commentaire des haïkus. Pour finir, Ilan Nguyen, spécialiste de l’animation japonaise, décortique 2 scènes clés du film. Si son propos est parfois confus, il demeure intéressant et surtout passionné.

[1Haïkus : Poèmes très courts (une phrase la plupart du temps) pratiqués au XVIIIème siècle au Japon, de portée souvent universelle et intemporelle.

aka Hohokekyo tonari no Yamada-kun | Japon | 1999 | Un film de Isao Takahata
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