Michael Arias

Amer Béton a beau être le premier film de Michael Arias en tant que réalisateur - et c’est un coup de maître - le premier gaijin de l’histoire de l’animation japonaise est loin d’être un débutant. Collaborateur technique du Studio Ghibli sur Princesse Mononoke, producteur sur Animatrix... son CV est impressionnant. Amer Béton est l’occasion pour nous de découvrir, à l’échelle d’un long-métrage parfait, le talent visionnaire de ce surdoué modeste, obsédé par le manga de Taiyo Matsumoto...

Sancho : Il me semble qu’il n’y a pas beaucoup d’Américains qui travaillent au Studio 4°C...

Michael Arias : Non, effectivement. Il y a bien un suédois, par contre.

... comment en êtes-vous arrivé à travailler là-bas ?

J’ai réalisé un film pilote pour Amer Béton en 1999. Je l’ai produit et ai assuré la réalisation des effets numériques, et Koji Morimoto l’a réalisé ; c’était un travail collaboratif. Peu de temps après avoir lu le manga, j’avais réalisé quelque chose de très court, d’environ 15 secondes. J’ai rencontré un producteur, un ami d’un ami de Matsumoto ; je lui ai montré mon court et nous avons décidé que nous allions essayer d’en faire un long-métrage. Morimoto est un peu mon mentor en matière d’animation, c’est pour cela que je lui ai demandé de le réaliser. Je m’occuperais alors des images de synthèse car il voulait voir ce qu’il était possible de faire avec ces techniques. Nous avons réuni deux trois amis pour mener le pilote à bien - un architecte, un animateur - et après Morimoto s’en est retourné au Studio 4°C car il avait travaillé sur le projet en secret. Les frères Wachowski m’ont demandé de produire l’omnibus Animatrix, ce que j’ai fait avec le producteur du pilote d’Amer Béton et le boss du Studio 4°C. Pendant le projet Animatrix, j’ai continué à travailler sur le scénario d’Amer Béton. Lorsque nous avons terminé l’omnibus, j’avais toujours l’intention de le faire avec Morimoto, mais il avait un peu perdu son intérêt pour le projet, il était occupé sur d’autres choses et n’avait pas tellement envie de réaliser un long-métrage... Je pense aussi qu’il percevait qu’à ce moment là, j’étais devenu tellement obsédé par Amer Béton qu’il allait être difficile de travailler avec moi. Alors lui et d’autres personnes, des amis, tous m’ont dit tais-toi, et fais-le toi-même. Ma productrice voulait aussi que nous montions un projet ensemble au Studio 4°C, qu’elle produirait et que je réaliserais. Comme nous avions fait la plupart du travail sur Animatrix au sein du studio, j’étais déjà très à l’aise là-bas. Je ne pensais pas vraiment au travail qu’il allait falloir fournir, mais ça faisait déjà tellement longtemps que je voulais faire ce film, il était comme coincé dans ma gorge, alors je me suis dit que ce serait bien de le faire une bonne fois pour toutes. Il a fallu à peu près quatre ans après cette décision, pour mener le projet à terme.

Si mes souvenirs sont justes, il y avait beaucoup plus de synthèse dans le pilote.

Oui, il était intégralement réalisé en images de synthèse.

Qu’est-ce qui vous a amené à changer votre approche ?

Je voulais me concentrer sur la réalisation, et je savais que si je gardais l’approche du “tout en synthèse”, je serais le membre de l’équipe le plus expérimenté en la matière et je finirais par me faire aspirer par le trou noir de la technique. L’autre point, c’est que je pensais simplement que les animateurs traditionnels du Studio 4°C pouvaient accomplir tellement plus de choses... Au Japon, nous n’avons pas comme chez Pixar, d’immenses départements de Recherche & Développement qui écrive des logiciels pour chaque projet, nous avons une attribution de ressources complètement différente car le fonctionnement est intégralement construit autour des animateurs. Je pense que nous n’avions pas les ressources adéquates en matière d’images de synthèse, et je n’étais plus vraiment intéressé par ces images de toute façon. J’ai aussi rencontré des artistes d’un tel niveau au Japon... On ne peut faire un travail de cette qualité qu’au Japon. Il y a peut-être une espèce de renaissance de l’animation traditionnelle en France, il n’empêche que nulle par ailleurs au monde, on s’approche de ce niveau. Il y pourtant des gens talentueux de partout, mais la réalisation d’un long-métrage tel que celui-ci implique tellement de travail expérimental, dans l’utilisation des technologies numériques... Ce que nous voulions, c’était réaliser en quelque sorte un documentaire à l’intérieur d’un monde dessiné à la main, et ce n’était possible qu’au Japon.

Vous aviez déjà travaillé sur le mélange d’animation 2D et 3D.

Oui. J’ai écrit il y a sept ans de cela, des logiciels qui permettaient d’obtenir un rendu des images 3D pour qu’elles ressemblent à de l’animation 2D en cellulo. Nous avons utilisé ce logiciel de rendu sur Princesse Mononoke, et c’était la première fois que la technique était utilisée à une telle échelle sur un long-métrage. Nous l’avons aussi beaucoup utilisée sur Animatrix, et nous avons perfectionné son utilisation au sein du Studio 4°C - et aussi, à un degré moindre, au Studio Ghibli. Je pensais que nous pouvions vraiment rendre cette technique pertinente et efficace sur Amer Béton, mais c’était à une échelle tellement supérieure, globale et non plus restreinte à des plans particuliers : nous voulions réaliser chaque plan du film de cette façon. Les personnages sont tous dessinés à la main et les décors sont tous peints à la main, mais nous pouvions désormais poursuivre les personnages au détour d’une rue, voler au travers de la ville...

Dans sa dynamique, Amer Béton s’apparente beaucoup à Mind Game [1].

Effectivement, c’est une évolution directe de Mind Game. C’est intéressant, car le superviseur de l’animation d’Amer Béton a grandi avec le réalisateur de Mind Game. Ils sont amis depuis le lycée, rivaux, et nous avions donc un lien très particulier avec Mind Game. De toute façon il ne pouvait en être autrement : les films ont été réalisés au sein du même studio, et ce sont les mêmes personnes qui ont travaillé sur les deux.

Je trouve finalement, si l’on compare le film au pilote, que votre choix a été pour le mieux. D’une part déjà, parce que les personnages en 2D sont forcément plus proches de ce qu’ils étaient dans les livres. Et aussi parce que la ville a plus de personnalité, dans cette profondeur faite de plusieurs couches en deux dimensions.

Je voulais que cela ressemble à quelque chose que mes enfants font avec leurs jouets. Parfois ils prennent tous leurs jouets - les legos, tous types de briques de contruction, les voitures et trains miniatures -, ils les éparpillent tous sur le sol, et ils construisent ce monde dans lequel je les vois placer leur tête au raz du sol, effectuer des mouvements de caméra avec leur corps... Je me suis dit que si l’on parvenait à restituer cette impression, à créer une image dessinée à la main, surréaliste, à l’intérieur de laquelle on peut se déplacer à volonté... L’approche traditionnelle de l’animation est d’avoir des fonds fixes devant lesquels se déplacent des personnages. Je voulais autre chose... Je pense que tout a découlé de ma volonté de faire de la ville un personnage du film à part entière.

Comme elle l’est dans les livres...

Oui, je pense en effet que l’histoire principale est celle de la ville. Peut-être encore un peu plus dans le film, à cause de sa taille.

Nous la voyons évoluer, et les personnages réagissent à cette évolution.

Oui, c’est effectivement toute l’histoire d’Amer Béton. C’était une part tellement importante du film, que toutes les techniques que nous avons mises au point l’ont été pour tenter d’exprimer cela, pour créer un univers dessiné à la main mais en même temps vous faire oublier qu’il a été créé à la main, vous mettre à l’intérieur de l’action, rendre le tout immersif.

Comment, si c’est le cas, Matsumoto a-t-il été impliqué dans la réalisation du film ?

C’est un très bon ami et je lui ai parlé souvent, mais il est resté en dehors du projet, occupé à travailler sur autre chose. Cela fait quinze ans qu’il a écrit Amer Béton, et son style a tellement évolué depuis... Je pense qu’il trouvait en fait très amusant que je sois encore en train de travailler sur cette oeuvre qu’il avait créée quand il était encore un enfant, en gros. Il m’a dit que voir le film était pour lui comme retrouver des amis d’enfance vingt ans après.

Je crois que je comprends comment Amer Béton a pu devenir une obsession pour vous. À mes yeux, les livres constituent un peu Les Bébés de la consigne automatique du manga.

C’est une comparaison très intelligente. Je suis sûr que Taiyo a été influencé par Les Bébés de la consigne automatique ; tous les artistes de sa génération ou presque l’on lu, c’est une histoire tellement complète, mon Dieu j’adorerais en faire un film mais quelqu’un est déjà dessus...

Oui mais j’ai un peu peur que “quelqu’un” se plante...

Je pense que je pourrais en faire une bonne adaptation. Il est vrai que, comme Les Bébés de la consigne automatique pour la littérature, Amer Béton est LE manga qui était pour nous vraiment différent, graphiquement mais aussi au niveau de l’histoire. Il fonctionne sur tellement de niveaux différents - allégorique, métaphorique, bien entendu, mais il met aussi en scène des drames humains et de l’action incroyable... il est très difficile à classer.

Une des raisons pour laquelle je vous parle des Bébés de la consigne automatique, c’est à cause du principal obstacle à son adaptation, à savoir le travail écrit sur le son, la musique qui y est décrite...

Oui, toute cette histoire de rock’n roll au coeur du livre, ces descriptions d’une musique étrange, qu’il est vraiment difficile d’imaginer...

... et l’une des choses que l’on ressent à la lecture d’Amer Béton, c’est qu’il posède une bande-son invisible. Je pense que tous ses lecteurs ont une chanson bien particulière qu’ils entendent lorsque les enfants sautent de toit en toit.

Il y a aussi les sons de la ville...

Comment avez-vous travaillé avec Plaid pour définir l’univers sonore d’Amer Béton ?

C’est très intéressant. Mon travail sur le pilote du film correspond à l’époque où je les ai vu en concert pour la première fois. J’écoutais constamment leur musique en travaillant, et donc dans ma tête la bande originale d’Amer Béton a toujours été signée Plaid. Lorsque nous avons commencé la production du film au Studio 4°C je suis rentré en contact avec Warp, leur label, et j’ai demandé à les rencontrer. Ils étaient très enthousiastes parce qu’ils n’avaient jamais réalisé de bande originale auparavant, mais je pense qu’ils comprenaient en quoi leur musique pourrait fonctionner d’un point de vue cinématographique. Je les ai rencontrés et ils sont comme Kuro et Shiro, exactement comme les deux héros. C’est assez étrange en fait. Andy est très extraverti, il donne l’impression qu’une espèce de tension s’accumule en lui, tandis qu’Ed est très discret et créatif.... Ils ont été d’excellents collaborateurs. L’idée que je leur ai donnée, ce que je leur ai demandé en gros, c’est de faire en sorte que la musique raconte l’histoire. La ville apparaît d’abord comme cette espèce de grande cité délabrée, du coup la musique commence comme quelque chose de très analogique, avec peut-être un petit côté ethnique. Puis, quand Hebi et les extra-terrestres arrivent, le son devient plus synthétique, plus électronique. Enfin à l’approche de la conclusion, alors que l’équilibre se redéfinit, la musique devient plus harmonieuse. J’ai plus ou moins découpé tout le film de cette façon - la musique extraterrestre, la musique des enfants, la musique des yakuza -, dans des termes assez vagues, et je leur ai aussi donné des références de films où la musique, bien que très différente, fonctionne de la même façon, très proche des images. Ils sont partis de là et ont commencé à nous envoyer de la musique. Je faisais écouter les morceaux aux animateurs, qui travaillaient aussi à partir d’un storyboard vidéo du film, et quand une scène était terminée ils reprenaient leur composition pour l’adapter au plus près à l’action. C’était génial. Ils vont faire la musique de tous mes films. (rires)

Ce qui veut dire que vous allez en faire d’autres... mais êtes-vous finalement libéré de votre obsession pour Amer Béton ?

Pas tout à fait. Je ne me sens pas encore tout à fait à l’aise dans la peau d’un réalisateur. J’ai l’impression qu’il faut que je m’y essaye encore plusieurs fois.

Y a-t-il d’autres manga de Matsumoto que vous souhaiteriez adapter ?

Oh oui !

Etes-vous satisfait par exemple, de l’adaptation live de Ping Pong ?

J’ai quelques problèmes avec Ping Pong. C’est un film très divertissant mais je pense qu’il y manque trop du manga. J’ai vu le film avant de lire le livre et je me suis dit, wow c’est génial, qu’ils aillent se faire foutre, ils l’ont fait avant moi... j’étais un peu jalou. Le type qui l’a réalisé est un vieil ami à moi, de l’époque des images de synthèse, et j’ai ressenti un peu de rivalité à son égard. Mais après j’ai lu le manga et je me suis rendu compte à quel point l’histoire d’origine est plus complexe. Il y a beaucoup de trames qui ont été abandonnées dans l’adaptation, et ils ont rendu l’expérience du spectateur peut-être un peu trop simple. Je pense que c’est dommage, qu’au final le film est un peu trop Pop. Par contre vous avez vu Blue Spring ?

Non, je ne l’ai pas vu.

C’est un bon film. Punk, très cru. Ca s’éloigne complètement du manga et en même temps ça ressemble au même monde. D’une drôle de façon, même en en étant éloigné, le film reste très proche, dans l’esprit, du livre d’origine, ce en quoi Ping Pong échoue un peu. Je travaillerais volontiers sur n’importe quelle histoire de Taiyo.

Y a-t-il d’autres auteurs auxquels vous souhaiteriez vous attaquer ?

(rires) Oui, Murakami ! Je veux absolument réaliser Les Bébés de la consigne automatique !

Que comptez-vous faire désormais ?

J’aimerais faire un film live, et ensuite un autre film d’animation. Le problème de l’animation, c’est qu’il faut attendre tellement longtemps avant d’obtenir un résultat... C’est tellement difficile de rester dans le même état d’esprit, tous les jours pendant trois ou quatre ans... En fait c’est imposible. Même si vous essayez de vous faire croire que c’est le cas, en écoutant la même musique tous les jours, en placardant votre murs de dessins de production, au bout de trois ou quatre ans vous êtes une autre personne. Il est très difficile en animation de travailler sur un projet qui évolue avec vous, alors que les délais nettement plus courts des films live le permettent, supprimant ce challenge. Je veux donc faire un film live, le plus hard-boiled possible. Juste une fois, et après je veux refaire un film d’animation. (il réfléchit) Je n’avais jamais vraiment pensé à réaliser avant de tomber sur Amer Béton. C’était même le dernier travail que je voulais faire. Ces gars vivent un enfer, ils dorment par terre pendant des années, sont tous divorcés... c’est un métier très difficile. De plus le risque de se planter est tellement grand... C’est une responsabilité très différente de celle que vous ressentez en ne travaillant que sur quelques plans.

Qu’est-ce que cela fait d’être le premier américain à réaliser un film japonais ?

Ca fait tellement longtemps que je suis au Japon que je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Lorsque nous avons terminé le film les gens ont commencé à me le rappeler, mais je n’y ai jamais vraiment pensé.

C’est pourtant intéressant, au moment où les américains ont à peu de choses près abandonné l’animation 2D traditionnelle...

C’est vrai que cela n’existe plus, ou alors si c’est le cas, c’est seulement pour les enfants. C’est étrange parce que, à l’époque où je faisais des courts en synthèse, je me rendais régulièrement dans les grands studios d’animation américain - Warner Brothers, Disney, Dreamworks. Je leur montrais le pilote d’Amer Béton et tous les animateurs disaient wow, nous aussi on veut faire quelque chose comme ça. Et après vous voyez les films d’animation qui sortent d’Hollywood, quel gâchis de talent... Ce n’est pas vraiment un gâchis de talent en fait, il y a d’excellents films pour enfants, mais en même temps personne ne fait rien de nouveau, de différent...

Je ne sais pas... Avez-vous vu Le géant de fer de Brad Bird ?

Oui, c’est un beau film et c’est vrai qu’il se rapproche de l’image que je me fais de l’animation. Et je pense aussi que ce que Brad Bird a réalisé au sein de Pixar est très bien aussi - Les Indestructibles est excellent. C’est un miracle qu’il ait réussi à réaliser des films aussi complexes au sein de cette structure. Mais quoiqu’il arrive, il parvient à réaliser ces films car ils correspondent au cinéma qu’il veut faire, il n’a pas à se battre pour quoi que ce soit. S’il voulait faire quelque chose comme Amer Béton, qui, en surface du moins, est un film très violent contant l’histoire de gangsters, d’enfants qui se font poignarder et de promoteurs extraterrestres, on lui dirait "mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?"...

Amer Béton a été projeté au cours de la 9ème édition du Festival du film asiatique de Deauville, et sort sur les écrans français le 2 mai 2007. Entretien réalisé à Deauville le 30 mars 2007. Merci à Yukie Iizuka de Bossa Nova pour sa gentillesse, ainsi qu’à Kizushii pour les photos.

[1Un autre projet révolutionnaire - et expérimental - du Studio 4°C. Pour en savoir plus sur Mind Game, je vous redirige très chauvinement sur l’article que j’ai rédigé sur le film pour le numéro 6 du quotidien de la dernière édition du Festival des 3 Continents, Continent Zéro.

"Ce que nous voulions, c’était réaliser en quelque sorte un documentaire à l’intérieur d’un monde dessiné à la main, et ce n’était possible qu’au Japon."
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