Mizue Kunizane | Sion Sono

Il n’aura certes pas échappé aux lecteurs de Sancho que le cinéaste Sion Sono faisait partie des invités de la 10ème édition du Festival « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », intitulée cette année Voir L’Invisible et organisée par l’Écran de Saint Denis. En transit, l’homme au chapeau de feutre noir est passé par la France, le temps d’une courte halte, entre l’achèvement du pré-montage de son dernier opus Cold Fish, et un départ en Norvège afin d’y entamer les repérages de son prochain projet Lords of Chaos.

Venu présenter deux films (Love Exposure et Suicide Club) et rencontrer un public des plus enthousiastes, le cinéaste était cette fois accompagné de son agent, Madame Mizue Kunizane, patronne et éminence grise d’une agence artistique à la réputation établie au Japon, Dongyu Club. Connue pour soutenir et s’investir dans de jeunes artistes, Dongyu privilégie les projets artistiques. Représentant des acteurs ou des cinéastes, on y trouve des personnalités aussi diverses que Sion Sono, Joe Odagiri, Keisuke Horibe, Ryo Iwamatsu, Ken Mitsuishi, Tak Sakaguchi, Momoko Ando, Sakura Ando, Yu Irie... Côtoyant le gotha du cinéma Japonais depuis plus de trente ans, il nous semblait à propos de s’entretenir avec Madame Kunizane, profitant d’une petite pause dans un planning des plus serrés. Sion Sono, assoupi, mais bien présent lors de l’entretient, n’a pu s’empêcher de nous glisser quelques mots sur son futur bébé... Nous en avons aussi profité pour recueillir quelques morceaux choisis de l’intervention du cinéaste devant le public de Saint Denis.

Sancho : Comment êtes-vous entrée dans le milieu du cinéma ?

Mizue Kunizane : C’est grâce à ma rencontre avec Ken Ogata (1937-2008). Après avoir terminé mes études universitaires, j’ai débuté ma carrière comme salariée d’une agence de management artistique qui représentait notamment les acteurs Kôji Ishizaka et Ken Ogata, ainsi que l’actrice Mariko Kaga. Un jour, le propriétaire de l’agence est décédé, et tous les salariés ont dû quitter la société qui fût fermée. Avec Ogata on a décidé de créer notre propre société et je suis ainsi devenue son agent. C’était en 1976. La première année c’est lui qui en était le patron, mais il ne souhaitait pas continuer à assumer cette responsabilité, et l’année suivante il m’a demandé de diriger la société. C’est ainsi que je suis devenue la patronne de Dongyu Club. À l’époque Ogata avait en projet le tournage du film Kichiku (1978) avec le cinéaste Yoshitaro Nomura, ainsi qu’un autre film avec Shôhei Imamura, La vengeance est à moi (1979). Auparavant Ogata était plutôt un acteur de théâtre, mais c’est à partir de notre rencontre qu’il a commencé à jouer davantage pour le cinéma et que j’ai découvert ce domaine avec passion et intérêt.

D’où vient le nom de votre agence ?

“Gyu” signifie “vache” en Japonais, et “don” veut dire “lent”, cela représente donc la vache qui marche lentement. Ça vient du fait que nous sommes tous deux nés l’année de la vache dans le calendrier chinois, et puis nous nous sommes dit qu’on avancerait lentement. D’ailleurs curieusement il y a beaucoup de membres de Dongyu qui sont aussi nés l’année de la vache, comme Sion Sono, Tak Sakaguchi ou Ken Mitsuishi par exemple.

Quelle ont été vos collaborations les plus marquantes avec Ken Ogata ?

Il y a eu La Ballade de Narayama (1983) de Shôhei Imamura, House on fire (Kataku no hito, 1986) de Kinji Fukasaku, Beast Detective (Yaju-deka, 1982) d’Eiichi Kudo, The Catch (Gyoei no mure, 1983) de Shinji Sômai, et Mishima (1985) de Paul Schrader, qui est le film avec lequel je suis allée à Cannes pour la première fois.

Ah Shinji Sômai ! C’est pour moi le plus grand cinéaste Japonais des années 80. Avez-vous un souvenir particulier de ce tournage ?

The Catch [1] est un drame racontant la vie de pécheurs de thons. Le tournage a eu lieu dans la partie la plus au nord du Honshu (l’île principale de l’archipel japonais). À l’époque nous avons dû rester très longtemps sur le lieu du tournage car il n’y avait plus de thons. Cette année là, Ogata travaillait en même temps sur d’autres productions comme Yohkiroh, le royaume des geishas (1983) d’Hideo Gosha ou La Ballade de Narayama (1983). Je me souviens qu’Ogata et Sômai ne s’entendaient pas du tout. Ogata n’aimait pas les plans-séquence. Lorsqu’on a vu le film la première fois on était assez mécontents car il ne ressemblait pas du tout à ce à quoi nous nous attendions d’après le scénario. Mais lorsque j’ai revu le film plusieurs années plus tard j’ai compris sa valeur, et je suis allée m’excuser auprès de Monsieur Sômai. J’ai ensuite beaucoup insisté pour qu’Ogata le revoie également, et il a fini aussi par reconnaître que c’était un bon film.

J’imagine que La Ballade de Narayama reste pour vous le point d’orgue de cette collaboration. Avez-vous une anecdote sur ce film ?

Effectivement. Au départ dans le film Furyo (1983) d’Oshima, c’est Ken Ogata qui devait tenir le rôle de Kitano. Mais pour cela Oshima lui avait demandé d’attendre trois ans. Mais comme Oshima n’arrêtait pas de nous dire d’attendre, nous avons fini par accepter le tournage de La Ballade de Narayama. Au début on pensait qu’il suffirait pour Ogata de mettre une perruque pour jouer le rôle de Tatsuhei, mais Imamura a insisté pour qu’il se laisse pousser les cheveux. Et c’est à cause de cela qu’il n’a pas pu jouer le rôle du sergent Hara au même moment. Et c’est finalement Kitano qui a été engagé pour le rôle. Malheureusement ces deux films ont été sélectionnés en compétition officielle à Cannes la même année. À Cannes, une rumeur a commencé à courir disant que Furyo allait remporter la Palme d’or. Toute l’équipe du film y croyait dur comme fer, et la veille de la clôture du festival l’équipe a même commencé à trinquer et faire la fête sur la plage. Mais on a compris peu après que le film qui allait remporter la Palme était bien un film Japonais, mais qu’il ne s’agissait pas de celui-ci. Hiroko Govaers, en apprenant cela, est allée discrètement prévenir Oshima sur la page. Oshima a immédiatement demandé qu’on arrête la fête et il est parti. Et nous avons donc remporté la Palme cette année. Le jury avait eu un coup de cœur pour ce film. Mais malheureusement ni Ogata ni Imamura n’étaient présents à Cannes et nous avons appris la nouvelle au Japon. Et depuis ce jour, chaque fois que j’ai croisé Oshima il ne m’a plus jamais salué.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Monsieur Sono ?

Je l’ai rencontré au moment où il préparait Suicide Club. À l’époque Ryo Ishibashi avait reçu une proposition pour un rôle et m’a apporté le scénario auquel je n’ai rien compris du tout. Alors il s’apprêtait à refuser le rôle. Mais je lui ai dit que tant qu’à faire, autant rencontrer le réalisateur avant. Mais Ishibashi avait peur que s’il le rencontrait il ne pourrait alors plus refuser, mais je l’ai rassuré en lui disant de ne pas se soucier et que s’il fallait refuser je le ferai moi-même. C’est donc comme ça que je l’ai rencontré. À l’époque il était encore mignon (rires). Il portait déjà un chapeau mais était habillé en costume. On aurait dit un parfait aristocrate français ! Finalement Ishibashi a accepté le rôle et en voyant le film terminé je l’ai trouvé très étonnant et intéressant. Comme on s’entendait bien on est donc restés en contact. Au même moment Joe Odagiri a rejoint notre agence. J’ai alors pensé que ça serait une bonne idée de les faire travailler ensemble. C’est ce qui a donné Hazard [2]. C’est à ce moment là que Sono a commencé à adopter un comportement auto destructeur envers lui-même, mais aussi avec les autres. Et il a commencé à déplaire aux gens. Je ne comprenais pas pourquoi quelqu’un avec autant de talent avait autant de mal à tourner des films. Et j’ai donc eu envie de l’aider. Je voulais qu’il fasse des films qui surprennent les spectateurs.

Dans les films de Sono on retrouve beaucoup d’acteurs de votre agence. Je me demandais ainsi si vous n’aviez pas aussi une part de responsabilité dans la créativité de ses films.

Je n’en ai pas réellement, c’est tout simplement que nous avons beaucoup de bons acteurs, alors souvent il n’y pas nécessairement besoin d’aller chercher ailleurs.

Cela donne un peu l’impression d’une famille ou d’une compagnie de théâtre.

Oui c’est un peu ça : la Compagnie Sono ! Dans l’agence il y a une entraide entre les artistes expérimentés et les plus jeunes. Sono donne parfois des cours d’écriture de scénario aux jeunes cinéastes, et des acteurs chevronnés enseignent aux plus jeunes, donc on essaye de se soutenir mutuellement.

Quels sont les cinéastes qui selon vous représentent l’avenir du cinéma Japonais ?

Il y en a un certain nombre. Actuellement je pense surtout à Tsuki Inoue (Autumn Adagio), Tetsuya Mariko (Yellow Kid), Tetsuaki Matsue (Live Tape) ou Satoko Yokohama (German + Rain). Ce sont d’ailleurs la plupart d’anciens assistants de Monsieur Sono. Et puis chez les acteurs il y a Sakura Ando et Hikari Matsushima qui ont été toutes deux révélées par Love Exposure.

Quel est votre film préféré de Sion Sono ?

Pour moi, qui m’intéresse davantage aux performances des acteurs qu’à la mise en scène, c’est Noriko’s Diner Table. Je trouve que dans chaque plan de ce film, le talent des acteurs éclate à l’écran.

Tak Sakaguchi (Battlefield Stadium, Alive) n’est pas forcément le type d’acteur que l’on pourrait s’attendre à trouver chez Dongyu. Comment s’est produite cette collaboration ?

Il a une couleur différente de celle des autres acteurs de mon agence, mais j’ai décidé de le prendre car il m’a dit qu’il voulait devenir le plus grand acteur d’action du monde.

Lui avez-vous aussi conseillé de jouer dans United Red Army ?

Pour moi ce film n’avait aucune importance. Au départ je n’étais ni pour ni contre, s’il voulait jouer ce rôle il pouvait en décider lui-même. Tout d’abord il faut que vous sachiez que le réalisateur Kôji Wakamatsu a l’habitude de maltraiter ses acteurs. Pour ce film il a demandé à Sakaguchi de descendre la façade d’un immeuble de cinq étages. Alors je lui ai demandé d’engager un assistant cascadeur pour lui, mais Wakamatsu m’a répondu que les personnes qui ne jouaient pas réellement dans le film n’avaient rien à faire sur ce tournage. Quand j’ai entendu cela j’ai dit à Sakaguchi de refuser le rôle dans ces conditions. Il l’a néanmoins accepté. Mais ce rôle ne changera strictement rien à sa carrière.

Tout à l’heure vous m’avez montré des photos de tournage du dernier film de Monsieur Sono, Cold Fish, ainsi qu’un extrait d’un plan séquence magnifique de près de sept minutes dans lequel on voit l’acteur Denden qui joue l’un des personnages principaux, entreprendre le viol d’une jeune femme. Ce projet m’a l’air de lui tenir particulièrement à cœur. Pouvez-vous nous en dire deux mots ? (Sion Sono tend l’oreille, s’immisçant alors dans la conversation...)

Sion Sono : Effectivement je viens de terminer le pré-montage de Tsumetai nettaigyo (littéralement poisson tropical froid) dont le titre international est Cold Fish ; et je m’apprête à commencer le tournage de mon nouveau film Lords of Chaos [3] en Norvège. En fait mon projet Lords of Chaos a été repoussé alors j’ai eu l’opportunité de tourner un film entre temps. Au début je ne voulais pas tourner ce film, mais que voulez-vous, il faut bien vivre. Le scénario est inspiré d’un fait divers qui s’est passé au Japon dans les années 90 [4]. C’est l’histoire d’un homme qui aurait tué plus d’une cinquantaine de personnes, mais dont on ne sait toujours pas de quelle façon par manque de preuves. Il a commis des crimes parfaits. La police n’a retrouvé au total que cinq corps. Mais à l’époque ces événements ont été occultés par l’attentat au gaz sarin commis par la secte Aum et le tremblement de terre de Kobe qui a mobilisé toute l’attention des médias. En fait il s’agit d’un fait divers réellement atroce et cruel. Alors j’ai inventé un personnage qui n’existait pas dans la réalité et qui pourrait apporter un peu d’espoir. Au cours de l’écriture j’ai commencé à m’approprier ce sujet et à me passionner réellement pour ce film. J’en suis maintenant très satisfait.

Mais j’ai l’impression que votre film ne cadre pas vraiment avec l’esprit Sushi Typhoon.

Ce film a été tourné pour le programme Sushi Typhoon produit par la Nikkatsu. Ce programme est effectivement destiné à produire des comédies horrifiques à la Tokyo Gore Police (2008). Ce sont ce qu’on appelle des « splatter comedy ». Mais j’ai accepté car on m’a donné la liberté de conserver mon propre style. Je fais habituellement des films plus sérieux et sombres. Mes films sont parfois effrayants. Donc je pense que ce film sera bien à part dans leurs productions.

Quelle a été la réaction de vos producteurs ?

Ils ont adoré. Ils ont dit que c’est un génie qui a tourné ce film.

Cela ressemble à un véritable changement par rapport à vos derniers films, Love Exposure et surtout Be sure to share.

Pour moi mes deux derniers films représentent plutôt une période de transition. Avec Love Exposure j’ai montré la passion de façon intense, quand à Be sure to share, il s’agit d’un film sur l’amour filial. Mais entre nous c’est un gros mensonge. Avec Cold Fish je fais un retour à mes origines, et je montre mon côté obscur. Ceux qui ont apprécié Love Exposure vont probablement s’enfuir en courant en voyant Cold Fish. L’amour que j’ai reçu durant Love Exposure à disparu de ma vie. Aujourd’hui je n’ai plus ni amour ni espoir. Je n’ai plus que le désespoir. Les ténèbres et la tristesse m’envahissent. C’est pour me consoler que j’ai tourné ce film.

* * * * *

Réflexions de Sion Sono recueillies durant la rencontre avec le public, suivant la projection de Suicide Club le samedi 6 février au cinéma l’Écran de Saint Denis.

À propos de l’état d’esprit dans lequel il était au moment de la réalisation de Suicide Club...

Sion Sono : Plusieurs affaires importantes ont secoué la société japonaise des années 90 à l’époque, avec notamment l’attentat au gaz sarin commis par la secte Aum en 1995 dans le métro de Tokyo. On a beaucoup parlé de ces affaires dans les médias, mais on n’a jamais réellement compris les raisons profondes qui ont entraîné ces événements. De même on n’a pas compris qui était l’individu qui se cachait derrière cet attentat. J’ai alors compris que ce n’était pas réellement l’individu qui était criminel, mais que c’était plutôt l’atmosphère ou l’air du temps qui était responsable de ces événements. Pour moi le processus ressemble un peu à un jeu de dominos qui tombent les uns après les autres, et dans lequel à la fin, un événement se produit. Les faits ne sont jamais tels que ceux décrits dans un roman d’Agatha Christie, dans lequel la révélation de la vérité intervient à la fin. La vérité on ne la comprend jamais véritablement. A l’époque la culture Otaku et la J-pop étaient très présentes dans la société. Ces éléments n’ont à priori aucun rapport avec le phénomène des suicides, mais pour moi ils sont une partie intégrante de ce jeu de dominos dont je parlais. Je voulais donc introduire tous ces éléments dans le film même s’ils n’ont à priori pas de liens directs.

Je cherche à faire des films qui captent l’air du temps… En réalité je ne cherche pas à montrer ce qui se passe aujourd’hui, mais plutôt ce qui pourrait se passer demain.

A propos de Love Exposure...

C’est un film que j’ai voulu faire pour parler profondément de l’érection masculine.

Dimitri Ianni | 13.02.2010 | Japon, Rencontres

Propos recueillis par Dimitri Ianni le samedi 6 février 2010 à Paris. Tous mes remerciements à Shoko Takahashi pour sa traduction. Photos de Mizue Kunizane et Sion Sono : Dimitri Ianni.

[1Ken Ogata a reçu plusieurs prix pour ce film dont celui de meilleur acteur aux Japanese Academy Awards.

[2Tourné en 2002 mais sorti uniquement en 2005.

[3À noter qu’il n’est plus question de Jackson Rathbone dans le rôle principal. Petite indiscrétion, on devrait retrouver deux des acteurs principaux d’Elephant de Gus Van Sant, à savoir : Alex Frost (le tireur) et John Robinson ; ainsi que le tueur fou de Fargo, Peter Stormare.

[4Il s’agit de l’affaire connue au Japon sous le nom de « Saitama aikenka renzoku satsujin jiken » (littéralement L’affaire des meurtres en série de l’amateur de chiens de Saitama) et survenue dans la ville de Kumagaya en 1993. Sono ayant substitué aux chiens des poissons exotiques, assurément moins coûteux mais certainement plus poétiques. Pour ceux qui souhaiteraient connaître les détails sordides de cette affaire je me risque à recommander aux anglophones la lecture de l’ouvrage Tokyo Vice (édition Pantheon Books, 2009) de Jake Adelstein, ancien journaliste au Yomiuri Shinbun.

"À l’époque il était encore mignon (rires). Il portait déjà un chapeau mais était habillé en costume. On aurait dit un parfait aristocrate français !"
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