Nezu no Ban

Rabelaiserie nippone.

Si l’occident s’interroge souvent sur l’humour japonais, cela tient en partie à sa singularité, qui, il faut l’avouer provoque souvent l’hermétisme pour les non initiés. L’humour, constitutif de l’habitus culturel de tout un chacun, est pourtant bien utile pour percer tous les recoins d’une culture étrangère à l’apparence si bienséante. Même si c’est le moyen choisi par Masahiko Makino pour faire ses débuts devant la caméra, l’attention de son regard se porte avant tout sur une tradition tout aussi singulière, le rakugo [1].

Suite au décès d’un maître de rakugo dans des circonstances peu banales, la famille proche se réunit pour une veillée funénaire, prétexte au recueillement et à l’évocation de la vie du vieux maître, entre nostalgie, tendresse et joie non dissimulée, chacun livrant son témoignage. Mais la vie suit son cours et d’autres l’accompagneront.

L’acteur devenu réalisateur Masahiko Makino, plus connu sous le nom de Masahiko Tsugawa [2], inoubliabble patron de Nobuko Miyamoto dans l’un des chef d’oeuvres de Juzo Itami, Marusa no onna (1987), se livre à un exercice ardu mêlant gravité - la mort étant plus qu’omniprésente - et comédie grivoise, à travers l’art du rakugo, servant de fil rouge aux saynètes qui émaillent ce récit touchant de sincérité et de dérision. L’auteur choisi l’efficacité d’une narration en flash-back pour nous faire revivre les moments drôles, étonnants et cocasses du maître aux côtés de ses proches disciples. Nezu no Ban - littéralement nuit sans dormir - est autant un hommage rendu à cet art narratif comique traditionnel, qu’une touchante galerie de personnages d’une rare humanité.

A travers la veillée funèbre, la boisson aidant, les langues se délient pour rendre un dernier hommage au maître. A l’instar du rakugo, Makino s’attarde sur les moments les plus désopilants, racontant ces instants de vie comme des histoires drôles dont les chutes font mouche. La rigueur solennelle du recueillement laisse peu à peu place au rire, à la dérision et à la folie ordinaire. Folie qui se traduit par une danse macabre où le vieux maître encore enveloppé dans son linceul, soutenu par ses disciples (Kiichi Nakai, Takashi Sasano, Houka Kinoshita et Ittoku Kishibe), entonne une danse surréaliste, le corps du mort bougeant alors sur le rythme même de la musique.

Mais au-delà de cette extravagance, le cinéaste démontre tout l’amour et la révérence que ces disciples portent au doyen pourtant non exempt de défauts, tout autant qu’une certaine idée du rapport à la mort qu’entretiennent les japonais, dont le rite ne consiste nullement à la dissimuler comme c’est l’usage dans nos sociétés post-industrielles [3] mais à l’accompagner tout en veillant sur elle.

Ce qui fait la singularité de cette comédie, c’est le savoureux mélange entre l’humour - ici des plus graveleux - et une sincérité émouvante, recette que Makino, ancien acteur fétiche du regretté Juzo Itami, emprunte à ce dernier ; dont le premier métrage Ososhiki (The Funeral 1984) semble avoir indéniablement inspiré notre auteur.

Si l’humour est bien la matrice gagnante de Nezu no Ban, autant prévenir le spectateur qui risque une certaine perplexité. En effet, bien que le rakugo soit issu d’un certaine tradition, à l’humour plus fin et moins “slapstick” que le manzai - genre roi au Japon -, il n’en demeure pas moins porté sur la gaudriole, révélant ainsi ses racines populaires. Toutes les subtilités et les jeux de mots sont prétextes à évoquer le sexe et les situations les plus scabreuses lui seyant. Si le rakugo de Makino demande une certaine culture - les jeux de mots y sont légions -, il n’en met pas moins les pieds dans le plat. La première séquence est à ce titre autant éloquente qu’hilarante : le vieux maître dictant péniblement ses dernières volontés à son principal disciple ; s’ensuit un quiproquo qui fait croire à ce dernier que le vieillard veut voir un vagin ("soso" en dialecte de Kyoto) au lieu de l’océan ("soto"), entraînant l’épouse déconcertée (Yoshino Kimura) d’un disciple à se dévouer avec déférence devant le vieil homme ébahi, chevauchant son lit d’hopital pour y soulever une robe légère comme si elle offrait une surprise à un enfant. Cette petite farce n’étant qu’un apéritif à la succession de moments grivois, à la limite du trash (la rencontre amoureuse de Kyoji qui se termine en fist-fucking !), versant aussi dans le scato. On a parfois la curieuse impression d’une rencontre improbable entre Devos et Bigard. Le rythme est enlevé, et outre quelques longueurs à peine perceptibles, Nezu no Ban s’avère être est un vrai régal qui laisse entrevoir une facette méconnue de la culture populaire japonaise : un amour immodéré de la vie, foncièrement rabelaisien.

Si la réussite du film tient à l’intelligence des dialogues et des péripéties croustillantes, Nezu no Ban le doit aussi à son casting des plus familial, le vénérable rakugo-ka n’étant interprété par autre que le frère aîné du réalisateur, Hiroyuki Nagato, sans oublier sa propre fille, Mayuko (Miki). Les acteurs sont à l’unisson parfait, avec de véritables tours de force, comme ce concours de Shamisen doublé de chansons paillardes entre Kiichi Nakai et l’ancien chanteur-comédien Masâki Sakai (non vous ne rêvez pas !), interprète de la cultissime série TV Saiyûki (1978) alias Monkey Magic.

Emprunt d’un humour désopilant, de jeux de mots, d’esprit, de dérision et d’une réelle sincérité, Nezu no Ban réussit à exprimer autant, la joie, la tristesse, l’angoisse, que le rire... soit tous les sentiments de la vie. Si Juzo Itami se cherchait un successeur, il l’aura assurément trouvé en la personne de Masahiko Makino.

Dimitri Ianni | 22.11.2006 | Japon

Site officiel du film (en japonais)

DVD disponible au japon (Zone 2, NTSC) en édition simple et double édition. Ce DVD comporte des sous-titres anglais optionnels.

[1Cet art narratif japonais unique remontant au XVIè siècle, signifiant littéralement “une parole qui a une chute” (Raku voulant dire tomber) consiste en la déclamation de courtes histoires satiriques ou humoristiques. Cet art a connu un renouveau entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 60, mais est depuis tombé quelque peu en désuétude, si l’on excepte la très populaire émission de télé Shôten. Les “rakugo” (histoires courtes) sont déclamées par des conteurs appelés “rakugo-ka” dans de petits théâtres ou lieux nommés “yose”.

[2Illustre descendant d’une famille pionnière du cinéma dont le grand père n’est autre que Shozo Makino, souvent considéré comme le “père” du cinéma japonais, et également neveu de Masahiro Makino, autre réalisateur emblématique de l’âge d’or du cinéma japonais. En faisant le choix de porter l’illustre patronyme, Tsugawa rend hommage à l’héritage familial, d’autant qu’il réalise son premier film cent ans exactement après les début de son oncle !

[3Lire Essais sur l’histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours, de Philippe Ariès (Seuil, 1977).

aka A Hardest Night | Japon | 2005 | Un film de Masahiko Makino | Avec Junko Fuji, Takashi Sasano, Houka Kinoshita, Mayuko, Tarô Ishida, Ruriko Asaoka, Yoshikazu Ebisu, Sanshi Katsura, Yoshino Kimura, Ittoku Kishibe, Hiroyuki Nagato, Kiichi Nakai, Kanzaburo Nakamura, Masâki Sakai, Saki Takaoka, Kumiko Tsuchiya, Shofukutei Tsurubei, Ryoko Yonekura
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