Nuages d’été

The Go-Between.

Mikio Naruse plonge immédiatement le spectateur dans la réalité concrète de l’époque, un enracinement qui est l’une des forces du film. Veuve d’un soldat et fermière, Yae explique à un journaliste que la réforme agraire imposée par les Américains provoquera des bouleversements dans les campagnes. Dans Nuages d’été, le cinéaste japonais ausculte cette société paysanne bousculée par l’accélération de l’exode rural après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Wasuke, le patriarche de la famille, n’a pas compris que les temps avaient changé. Il croyait avoir tout prévu : son fils aîné reprendrait la ferme, comme le veut la nouvelle loi, et le troisième se marierait avec la fille du voisin, perpétuant ainsi la tradition paysanne familiale. Mais déjà le départ de la maison familiale de son fils employé de banque, qui veut louer un logement dans la petite ville voisine, suscite son incompréhension. La décision de son fils et le comportement des gens de cette génération lui sont totalement étrangers, à la différence de sa sœur cadette, Yae.

Femme indépendante, comme souvent les héroïnes du cinéaste japonais, elle est la figure centrale du film. Mikio Naruse lui fait symboliquement endosser le rôle d’intermédiaire, en compagnie d’un journaliste, dans l’organisation du mariage de l’un de ses neveux. Elle va lui servir de lien, implicite et explicite, entre les générations. Elle se trouve déjà du seul fait de son âge, plus proche des enfants de son frère ainé que ce dernier et donc mieux à même de comprendre leurs aspirations.

Mais son statut d’intermédiaire privilégié, elle le doit surtout au fait d’être une femme et veuve qui plus est. Une situation qui a ses inconvénients et ses avantages. Survivance du Japon traditionnel, son statut de bru l’inféode à sa belle-mère. Mais en tant que veuve, certaines perspectives s’ouvrent à elles, que Naruse va explorer en faisant astucieusement disparaître la mère de son mari au bout de 45 minutes de film. Cette dernière est partie garder à Tokyo l’enfant malade de sa fille.

Personne ne s’oppose ainsi à ce qu’elle prenne des leçons de conduite, écrive dans les journaux… Elle représente la modernité dans cette communauté villageoise au sein de laquelle elle semble la seule à se servir d’un motoculteur pour le travail des champs, les autres à l’instar de son frère utilisant toujours un araire tiré par un bœuf.

Le drame de Yae est de voir se fermer les perspectives qu’elle avait entrevues de nouveau. Elle retrouve sa jeunesse et ses ambitions en tombant amoureuse du journaliste avant que ses espoirs ne s’envolent. Le cinéaste japonais achève son film sur une scène où elle arrive à l’extrémité de la rizière qu’elle entretient, symbolisant le cul de sac dans lequel se trouve sa vie. Un détail semble même indiquer que Yae fait un pas en arrière : elle abandonne pour la première fois son motoculteur pour un outil manuel.

L’accumulation des détails constitue l’une des principales forces du film. La mise en scène de Mikio Naruse est toute en retenue, accordant la priorité à la substance. A plusieurs reprises, ses personnages discutent des détails financiers de leurs projets. La formation de garagiste que l’un des frères veut suivre à Tokyo va ainsi nécessiter la vente d’un champ. Ce genre de détail ancre profondément le film dans la réalité de la société de cette époque. Et je pourrais multiplier les exemples dans les domaines les plus divers. Le cinéaste japonais donne ainsi une description exhaustive de ce mode de vie paysan en profonde mutation.

J’ai été captivé, puis emballé par ce film qui déploie petit à petit et limpidement toute la complexité de cette période charnière pour cette communauté. Dans son entreprise, Mikio Naruse a été épaulé par Shinobu Hashimoto, l’un des plus grands scénaristes du cinéma japonais qui a souvent collaboré avec Akira Kurosawa : Rashômon, Les 7 samouraïs, Les salauds dorment en paix.

A la qualité du scénario répond celle de l’interprétation, avec en premier lieu Chikage Awashima, qui interprète Yae et illumine le film de sa présence. A ses côtés, Ganjirō Nakamura interprète un paysan plus vrai que nature, dépassé par la modernisation de la société.

Cette campagne japonaise des années 50 n’est pas un monde aussi étranger qu’il le parait. A la même époque, la France connaissait également l’exode rural. Mes parents quittent ainsi leur ferme familiale à la fin de cette décennie, pour « monter » de Bretagne à Paris. Les nuages de l’été de cette campagne proche de Yokohama n’ont finalement pas une forme si exotique. Certains épisodes du film font aussi écho à d’autres histoires familiales, comme l’opposition du patriarche à l’entrée de sa nièce Hamako à l’université car ses cousines n’iront même pas au lycée. Mon père n’a pas poursuivi ses études au-delà du brevet, comme le recommandait son oncle à son frère, car une telle décision aurait pu susciter des jalousies. Enfin, l’attachement du paysan à sa terre, démontré par Wasuke, est certainement l’un des sentiments les plus universels.

Kizushii | 26.11.2015 | Japon

Nuages d’été est disponible en France en DVD chez Wilde Side.

aka 鰯雲 - Iwashigumo | Japon | 1958 | Un film de Mikio Naruse | Avec Chikage Awashima, Isao Kimura, Michiyo Aratama, Ganjirō Nakamura, Keiju Kobayashi, Kumi Mizuno
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