Numéro 9

Alors que, dans un monde qui pourrait être le notre, aujourd’hui ou demain, l’humanité s’éteint du fait de ses errances, un homme fabrique une étrange créature, poupée mécanique à laquelle il souhaite insuffler la vie qui se doit de contredire la fin de toute chose. Sur la toile qui protège rouages et autres mécanismes, le numéro 9 baptise la singulière création. Lorsque celle-ci se réveille, exerçant les diaphragmes qui lui servent d’yeux sur son environnement, son créateur s’en est allé en même temps que le monde. Sans voix, 9 ramasse un étrange talisman à côté du corps du scientifique, et part dans les terres dévastées où seuls les cadavres témoignent du passage de l’homme. Dans les décombres, il fait la rencontre de 2, l’un de ses semblables, et celui-ci trouve dans le substrat de la guerre de quoi lui donner une voix. Une terrifiante créature mécanique attaque alors 2 et dérobe le talisman, les emmène tous deux vers une construction qui, seule, se dresse intacte dans le paysage ravagé. Épuisé, 9 s’écroule. Lorsqu’il reprend ses esprits, il fait la connaissance de 1, 8, 5 et 6, qui tentent de survivre aux attaques de la bête depuis le refuge d’une église. 9 est bien déterminé à partir à la recherche de 2 mais 1, leader auto-proclamé, voit d’un mauvais œil le courage du nouveau venu. Et le futur proche lui donnera raison, l’expédition de 9 aboutissant au réveil du Cerveau, entité mécanique dantesque responsable de l’extinction de l’homme.

Neuf muses, neuf dieux égyptiens, neuf représentations sataniques... un nombre qui pour les chinois porte chance alors que, au Japon, sa similarité avec le mot souffrance en fait un mauvais augure. En numérologie toutefois, le numéro 9 symbolise l’altruisme, générosité qui résume toute entière l’héroïsme désintéressé du héros du film de Shane Acker. Avec leurs caractères contradictoires et complémentaires, 9 et ses huit compagnons, autant de parties d’une âme complexe qui est celle de l’humanité toute entière, rentrent assez facilement dans les neufs personnalités que découpe l’approche ésotérique de l’ennéagramme. Une fragmentation symbolique qui construit l’étrange narration, cyclique ou de surplace, de cette version gonflée pour le cinéma d’un court-métrage cité aux Oscars en 2005.

Il pourrait paraître – et c’est d’ailleurs un reproche récurrent chez les détracteurs du film – que Numéro 9 ne raconte rien. Bribe d’histoire, à la fois fin et commencement, le périple de 9 s’inscrit dans la rupture d’un équilibre inhabituel – le triste sommeil éternel d’une guerre, que 9 perturbe par inadvertance - que la narration s’efforce d’annuler ; et ce dès ses premières images, qui nous montrent qu’en quittant le domicile du scientifique, 9 ignore un message qui lui est adressé. Si 9 n’était pas parti si promptement à la découverte des vestiges du monde, Shane Acker n’aurait rien eu à mettre en images, si l’on excepte son univers magnifique, pourtant nourri de ruines et de désolation.

Mais cet aller-retour, gigantesque Deus ex machina qui ne cherche jamais à se justifier, ni même à prétexter une quelconque richesse narrative, est pourtant d’une grande cohérence : tout dans Numéro 9, est affaire de transfert, d’échange, de « retour à la source » pour reprendre les mots de 6. Il n’y est mort sans résurrection ou vice-versa. Rien ne s’y crée ni ne s’y perd : l’énergie s’y transforme, tout à tour créatrice et destructrice, les âmes se morcellent pour mieux se réunir, l’humanité disparaît pour mieux renaître. Et 9 donc, quitte son berceau pour mieux y revenir. En cours de parcours, le spectateur vit des réminiscences qui lui permettent de s’inscrire à son tour dans ce cycle, au rayon à la fois restreint et infini, fort de la compréhension de cet univers classique, héritier de nombreuses traditions, narratives et formelles, d’anticipation et d’animation. Le pas en avant, même s’il est suivi d’un pas en arrière, n’est donc pas vain, puisque notre pied y aura foulé la connaissance, stockée notamment dans les clignement photographiques des yeux de 3 et 4, étonnants jumeaux archivistes, eux aussi ambivalents : récepteurs autant que diffuseurs.

Visuellement, le film de Shane Acker fait honneur aux noms des deux producteurs qui ont assuré la promotion du film : la mélancolie morbide, belle et effrayante, rappelle Tim Burton tandis que la richesse d’image et de mouvement, toute en bravoure et sans contraintes, renvoie au travail de Timur Bekmambetov, réalisateur virtuose qui délaisse bien souvent la narration au profit du seul plaisir des yeux. Dans ses premiers instants, muets, qui succèdent à la voix off du scientifique, Numéro 9 flirte même avec la poésie sublime, elle aussi post-apocalyptique, qui construit la première moitié de Wall-E : le spectateur a alors tout loisir de s’attarder sur la qualité de l’animation et du design, de regarder 9 prendre vie. Lorsqu’il devient bavard, Numéro 9 perd certes, comme son homologue à chenilles, un peu de sa magie ; mais il en garde suffisamment pour s’affirmer comme une réussite hors-norme, véritable conte d’animation qui, comme tous les contes, s’adresse aux enfants comme aux adultes avec, sous la très grande beauté du verbe, une terrifiante violence latente.

Akatomy | 27.01.2010 | Hors-Asie, Animation

Numéro 9 est disponible en DVD et Blu-Ray chez M6 Vidéo depuis le 13 janvier. Édition impeccable qui comporte notamment le court-métrage d’origine de Shane Acker, entre autres suppléments.
Remerciements à Marion Lagarde et Way to Blue.

aka 9 | USA | 2009 | Un film de Shane Acker | Avec les voix de Elijah Wood, John C. Reilly, Jennifer Connelly, Christopher Plummer, Crispin Glover, Martin Landau, Fred Tatasciore
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
Désirs volés
The Bodyguard
Tomorowo Taguchi : cinéaste
The Lovers
Duel Of Fists
A Better Tomorrow
[REC] 2
Dog Bite Dog
Memento Mori
Mercano le Martien
Sasori : Korosu Tenshi
Mr and Mrs Smith
Sa-kwa
Suneung
Departures
Heaven’s Soldiers
La Guerre des mondes
Death Bell
Forbidden Island
Northwest
Coed Fever
Never Let Me Go
The Treasure Hunter
Singapore Dreaming
State of Grace
Route 225