Oh, My Buddha !

Sous le soleil des seventies.

Capable de se glisser avec la même aisance de l’univers cyberpunk de Tsukamoto aux comédies d’action sur-vitaminées de Sabu, en passant par les drames intimistes de Ryuichi Hiroki aux mondes criminels déjantés de Miike ; l’acteur protéiforme Tomorowo Taguchi est venu en personne, à l’occasion de cette dixième édition du festival Nippon Connection de Francfort, présenter la première européenne de son deuxième long-métrage, succédant à l’émouvant Iden & Tity (2003).

Tout comme le précité, Oh, My Buddha ! est une adaptation fidèle d’une œuvre de Jun Miura, intemporel héros pop, artiste multidisciplinaire et compagnon de jeunesse du cinéaste. Partiellement autobiographique, ce récit prend sa source à Kyoto, ville natale de l’auteur et haut lieu du bouddhisme avec ses quelques mille six cent temples. Tout juste entré en première année dans un lycée bouddhiste pour garçons au cours de l’année 1974, Jun (Daichi Watanabe), jeune puceau baignant dans un environnement familial protégé, vit une vie bercée entre l’écriture de chansons, mues par son amour inconditionnel pour la musique de Bob Dylan ; et son obsession naturelle pour Kyoko (Anna Ishibashi), une jeune lycéenne à qui il tente gauchement de déclarer sa flamme. Alors que les vacances d’été approchent, ses deux copains de lycée, Ibe (Morita Naoyuki) et Ikeyama (Morioka Ryu), le convainquent de les accompagner sur l’île d’Okinoshima [1] où prétendent-ils, l’on pratique l’amour libre. Les trois compères débarquent alors dans une auberge de jeunesse animée par Hige-Gozilla (Kazunobu Mineta), un sympathique soixante-huitard baba cool et musicien amateur. Le trio fait aussi la rencontre de la délicieuse et avenante Olive (Asami Usuda). Des liens se créent, mais la fin des vacances approche et la vie reprend bientôt ses droits.

Il est intéressant de constater qu’une personnalité comme Tomorowo Taguchi, dont les choix cinématographiques indiquent une liberté d’esprit et une indépendance manifeste, semble se mettre en retrait pour mieux servir une œuvre, celle de son frère artistique, tout en y insufflant une énergie et une générosité exemplaires. La mise en scène, est ici dénuée de toute intention “auteurisante”, bien au contraire. Elle se veut entièrement au service de sa matière première, l’histoire originale, sa narration et ses personnages. Légère et fluide, tantôt scolaire mais appliquée, elle use aussi habilement de l’imaginaire infusant la mémoire collective de son géniteur pour traduire en images la fugacité de souvenirs de jeunesse. La singularité des films réalisés par Taguchi s’exprimant ainsi davantage au travers du traitement de leurs sujets que par leur forme, qui demeure malgré tout conventionnelle et destinée au grand public.

Alors que Ident & Tity dépeignait d’un regard critique le milieu musical rock des années 80 et sa dictature du marketing, bridant la créativité de l’artiste ; Oh, My Buddha ! s’évertue à ressusciter avec douceur et nostalgie les années 70 ayant bercé l’adolescence du duo Miura/Taguchi. Le cinéaste joue avec humour sur les clichés d’une époque, pour qui la Suède n’est autre qu’un synonyme d’amour libre à travers l’obsession des adolescents pour le “free sex”. Il s’amuse avec ses souvenirs de cinéma en glissant une parodie de Bruce Lee, ou en introduisant dans le paisible foyer un tuteur hippie interprété par Shigeru Kishida [2]. Ainsi rarement noyau familial aura paru si tempéré et harmonieusement “cool” dans le cinéma nippon contemporain. L’air débonnaire de Lily Franky aidant, nous offrant ainsi le plaisir de retrouver son naturel désarmant après sa performance remarquée dans l’un des plus beaux films de l’année 2008, All around us.

Taguchi parvient par ailleurs à restituer en arrière plan l’atmosphère d’une époque alors en plein virage. La faillite des luttes idéologiques contestataires estudiantines est évoquée brièvement, escamotant sa gravité lors d’une sympathique beuverie, par l’évocation du passé d’Hide-Gozilla, ancien membre d’un zenkyoto (syndicat de la gauche étudiante). Il dresse aussi un tableau caricatural mais pourtant fort typique du milieu étudiant masculin. Celui-ci apparaissant grossièrement divisé entre les bunka-kei, que l’on pourrait définir par les “intellos” timides et réservés, et les yanks, que l’on surnomme habituellement taikukai-kei au Japon, représentant les adolescents sportifs et populaires (le terme anglais “jock” en serait une traduction acceptable), et dont les dégaines de rockers singent ici de façon amusante le style imposé par le groupe phare de rockabilly Carol [3]. Le métrage est aussi intelligemment soutenu et porté par le rôle et la place de la musique. Tel un véritable personnage central, elle y est omniprésente, vecteur d’épanouissement personnel traduisant les inclinaisons musicales de ses géniteurs avec une prédilection pour la folk. Celle d’Albert Hammond, mais surtout Bob Dylan, héros spirituel de Miura, qui n’apparaît cette fois (voir Iden & Tity) que sous la forme d’un 33 tours, au détour d’un rock kissa (sorte de bar à musique pour audiophiles qui fleurissaient dans les années 70 au Japon).

Jun, le héros de ce film d’apprentissage, apparaît au final comme un frère jumeau de Nakajima, l’auteur-compositeur protagoniste de Iden & Tity. L’un comme l’autre se cherchent et entament un cheminement, celui d’une quête d’identitaire. Si celle du premier est davantage intime - l’âge aidant -, que d’essence artistique ; les deux protagonistes se retrouvent chacun à leur époque, sur une scène, à la faveur d’un tour de chant à la symétrique finale, au cours duquel ils clameront à leur façon leur singularité, affirmant leur voie (voix) avec force et persuasion. Jun devenant par le truchement d’un pastiche cocasse une caricature de l’idole générationnelle Mikami Kan [4] et sa voix rocailleuse. De même, les deux films à la gémellité troublante ne cachent pas une certaine mélancolie, à l’image du principe bouddhiste dissimulé dans le jeu de mot du titre original [5]. Oh, My Buddha ! s’impose donc comme un hymne épicurien à l’instant présent, et à ces tendres et fragiles années de jeunesse en particulier. Le cinéaste, par l’entremise du personnage d’Hide-Gozilla, sorte de guide spirituel, figure déjà présente sous les traits de l’ami imaginaire Bob Dylan dans Iden & Tity, distille avec délicatesse et humour ses leçons de vie, dont l’acceptation de l’impermanence des choses n’empêche jamais le film de conserver une fraîcheur et une légèreté qui contrastent singulièrement avec notre époque dépressive.

La réussite manifeste du film tenant en partie au jeu d’un naturel déconcertant du jeune débutant Daichi Watanabe [6] qui exprime à travers cette chronique de l’adolescence un spectre émotionnel allant du comique naïf, au ridicule assumé en passant par l’émotion contenue. Sa grâce timide ne semble jamais poussive ou feinte, malgré la mise en scène qui tend à enrober l’ensemble dans une sorte de candeur au velouté nostalgique. Par sa pureté innocente, il parvient à traduire avec conviction les troubles de l’âge de la puberté masculine, sans jamais tomber dans l’introspection torturée ou le sentimentalisme béotien, rappelant ainsi la vigueur joyeuse des seishun eiga (films de jeunesse) d’antan.

Si le wonder boy Kankuro Kudo, auteur du brillant scénario de Iden & Tity, a cette fois cédé sa place à Kosuke Mukai (Linda Linda Linda), l’esprit de Jun Miura demeure intact, servi à merveille par la mise en scène appliquée de Taguchi. En faisant un saut temporel à rebours des années 80 aux années 70, le cinéaste poursuit avec sensibilité et sincérité ses chroniques musicales généreuses, célébrant la jeunesse perdue tout autant que l’affirmation de l’individu au travers de son épanouissement artistique, pour le plus grand nombre et notre plus grande joie.

Site officiel du film (en Japonais) http://shikisoku.jp

Oh, My Buddha ! a été présenté dans la section Nippon Cinema au cours de la 10ème édition du Festival du film Japonais de Francfort Nippon Connection (2010).

Oh, my Buddha ! est d’ores et déjà disponible en DVD Japonais en édition simple ainsi qu’en édition limitée incluant un livret et un CD édité par Bandai. Inutile de préciser qu’aucune de ces éditions ne comportent le moindre sous-titre.

[1L’une des îles de l’archipel d’Oki situé au nord des côtes de l’île de Honshu.

[2Chanteur et guitariste de Quruli, un des tous meilleurs groupes de rock alternatif de l’archipel.

[3Groupe formé par Eikichi Yazawa en 1972, qui devint une légende dans l’archipel avant de se séparer en 1975. Un film réalisé par Jin Tatsumura et co-produit par l’Art Theater Guild en 1974 leur étant même dédié.

[4Chanteur Japonais culte de blues folk dans les années 70, doté d’une voix caractéristique à la sonorité âpre, noueuse et gutturale.

[5Le titre original Shikisoku Zenereishion, est un jeu de mots construit sur le principe Bouddhiste ou dicton « Shiki-zoku zeku », signifiant en Japonais « la vanité de toute chose ».

[6Par ailleurs chanteur du groupe punk Kuroneko Chelsea.

aka The Shikisoku Generation, Shikisoku zenereishon, 色即ぜねれいしょん | Japon | 2009 | Un film de Tomorowo Taguchi | D’après un roman de Jun Miura | Avec Daichi Watanabe, Kazunobu Mineta, Shigeru Kishida, Asami Usuda, Chiemi Hori, Lily Franky, Sakura Ando, Yuya Furukawa, Anna Ishibashi, Yûichi Kimura, Kankurô Kudô, Jun Miura, Ryû Morioka, Naoyuki Morita, Yukari Ônishi, Ren Ôsugi, Sansei Shiomi, Tomorowo Taguchi, Yuki Yamada, Hiroshi Yamamoto
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