Omocha

1958, Tokiko (Maki Miyamoto) est servante dans une des nombreuses maisons de geishas que possédait Kyoto. Cette maison est dirigée d’une main de fer par Sumiko Fuji et compte trois geishas. Ce jour là la patronne doit convaincre son souteneur de ne pas la quitter. Après un "travail au corps" nocturne, la patronne réussit à conserver son "banquier" et reçoit sa pension mensuelle de 200 000 yens. Et la vie reprend tranquillement son cours : disputes entre geishas, demande de prêt des voisins, bref le quotidien d’une maison de geishas de l’époque. Malheureusement, le fils du souteneur arrive si bien à manipuler une des geishas, que son père se voit obliger d’abandonner toute activité infidèle. La maison est maintenant sans souteneur et la patronne a toutes les peines du monde pour repousser les assauts de ses créanciers. Ses dettes se montent à 8 millions de yens (tout ça en kimonos) et elle ne peut réunir suffisamment d’argent pour l’intronisation de Tokiko dans le monde des geishas. Dès lors, Sumiko Fuji va tout mettre en œuvre pour accomplir son "devoir". Aussi, après avoir trouver de l’aide auprès d’une amie, il ne lui reste plus qu’à trouver un nouveau souteneur. Mais ce soutien financier ne sera pas sans sacrifice...

Fukasaku a su extrêmement bien s’entourer. Outre un scénariste de renom tel que Shindo Kaneto et un chef décorateur des plus doués, Yoshinobu Nishioka (47 Ronins), qui a su recréer le quartier des plaisirs du Kyoto des années 50, Kinji a choisi de réunir 3 stars des années 50/60 et une jeune actrice, Maki Miyamoto. Tout d’abord Sumiko Fuji dans le rôle de la patronne de cette maison qui réalise un tel travail de gestuelle, de regards, de tons qu’elle en devient exceptionnelle de minute en minute. A noter qu’elle fut récompensée pour ce rôle. Pour le rôle de la vielle geisha qui emprunte de l’argent à Sumiko Fuji, on a le droit à Yumiko Nogawa (jeune orpheline de Nikutai no mon de Seijun Suzuki - voir article). Pour interpréter l’entremetteuse du final, Kinji a casté Mariko Okada qui donna la réplique à Toshiro Mifune dans les trois Musashi et qui tint les premiers rôles du Samma no aji (Fin d’automne) de Ozu et du Naruse Nuages flottants. Mais le morceau de choix du film est sans nul doute la fraîche Maki Miyamoto, qui donne une nouvelle dimension au métier d’actrice.

On pensait connaître tous les penchants, les sujets de prédilection de Kinji Fukasaku. On pensait également qu’il avait fait ses preuves il y a bien longtemps. Mais Monsieur Fukasaku, du haut de ses 68 ans, est parvenu à dynamiter tout cela. Pourtant au vue du sujet et du synopsis, une certaine réticence (prudence) était de mise. En effet, La Maison de Geishas aurait pu être : soit une simple peinture de la vie interne d’une maisonnée vouée au commerce sexuel ; soit ,dans le pire des cas, un remake de La Rue de la Honte d’Ozu. Mais c’était sans compter sur le talent du bonhomme. La maîtrise de l’art cinématographique est telle qu’en parler est un sacrilège. Mais bon, essayons tout de même.

De premier abord, ce qui nous saute aux yeux, c’est cette chaleur humaine qui émane de ces femmes. Tous ces rapports entre elles, sont magnifiés par les sacrifices consentis par ces femmes. Leur mode de vie peut sembler facile, mais pour la plupart d’entre elles c’est un sacrifice. Ces femmes sont aimées pour leurs faveurs et ne sont aucunement respectées par leur souteneur. Elles en sont conscientes et pourtant ne se plaignent pas. D’une part, car cette vie elles l’ont choisie, et d’autre part car elles possèdent cette dignité. Ainsi, lorsque la jeune geisha se rend compte qu’elle a été l’objet d’une manipulation, ourdie par le fils du souteneur de sa patronne, son sang ne fait qu’un tour. Elle décide de dénoncer la double vie du père et du fils au reste de leur famille et devant les servants, allant même jusqu’à accuser de viol le fils prodigue. Même si cette scène est conçue de manière comique, elle n’en est pas moins significative ; et prouve une fois pour toute que ces geishas sont des êtres humains à part entière et valent, par leur grandeur d’âme, beaucoup plus que n’importe lequel de ces maris infidèles.

Autre sacrifice notoire, celui que fait Tokiko : arrêter l’école pour nourrir sa famille et surtout travailler dans cette maison de geishas, dans le seul but d’apprendre pour devenir à son tour la meilleur des geishas et surtout gagner de l’argent et ne plus jamais connaître la pauvreté. D’ailleurs ce sacrifice est directement lié à celui de sa patronne, qui afin de réunir assez d’argent pour la "transformer" en maiko (étape précédent le statut de geisha) n’hésite pas à vendre à nouveau son corps. C’est donc pour elle plus qu’une simple régression sociale ; c’est aussi l’occasion de réaliser que ses années d’effort, pour accéder à un statut social honorable, ont été vaines.

Mais la prouesse de Fukasaku réside en ce savant mélange d’humanité et de cruauté, porté à son paroxysme dans la séquence finale d’intronisation de la jeune et pure Tokiko, rebaptisée Omocha (jouet) pour l’occasion. Toute cette scène est filmée comme un rêve, avec ce moirage qui trouble les contours de l’image. Omocha est maintenant présentée à la geisha (concubine) de son futur amant, qui va elle-même la présenter à l’intéressé. D’où une certaine cruauté : c’est la maîtresse du vieil homme, choisi pour le dépucelage, qui apporte ou plutôt qui lui offre (par amour ?) cette jeunesse. Le long parcours d’Omocha est accompagné d’une musique (signée Toshiaki Tsushima et dont le rythme n’est pas sans rappeler celui du sieur Hisaishi) qui colle parfaitement à l’image dans certains cas (le bain) et qui est en total décalage avec ce qui se passe. Notamment cette envolée lyrique lorsqu’Omocha se trouve nue devant le vieillard, et qui ne fait qu’accentuer la cruauté de la scène. En termes plus simples, Omocha/Tokiko, pour devenir ce qui est pour Fukasaku un être humain, doit devenir une geisha (c’est aussi ce que pensent Tokiko et sa patronne). C’est pour cela qu’elle se donnera corps et âme à ce vieux pervers qui à 78 ans est très loin de la sagesse que nous étions en droit d’attendre.

Une analogie certaine à Mayo no Takkyubin (Kiki de Hayao Myasaki) est permise, en ce sens qu’il s’agit d’un parcours initiatique identique. Je m’explique. A l’instar de Kiki, Tokiko doit quitter sa famille, pour subvenir à ses besoins, mais aussi se forger sa propre personnalité, bref pour s’accomplir en tant que femme/sorcière pour l’une et en tant que femme/geisha pour l’autre, et surtout en tant qu’être humain pour les deux. Je développe. Kiki est envoyée dans une grande ville pour côtoyer des mortels/humains. Tokiko travaille en tant que bonne à tout faire, et au contact des geishas et de sa patronne (elle-même geisha), elle va acquérir cette humanité tant recherchée, alors qu’elle ne pensait pas la trouver dans cet endroit. Tokiko et Kiki sont animées par la même dévotion, par le même sens du sacrifice, et aussi par le même désir de s’affirmer. Car n’oublions pas que devenir geisha c’est être quelqu’un au lieu de ne rester personne. C’est acquérir, tout à coup, une reconnaissance, un respect de la part des autres habitants du quartier. Au début du film, Tokiko court dans une ville en noir et blanc et, bien qu’étant la seule à s’agiter, reste invisible. Et ce n’est qu’au moment de devenir maiko puis geisha qu’elle est enfin vue par la population.

Pour terminer et pour rendre à Kinji ce qui appartient à Kinji, il est à noter que le film est bourré de situations comiques et ne sombre jamais dans la vulgarité. Et que s’il existe une surprise de taille dans la très prolifique carrière de Kinji Fukasaku, c’est bien ce film qui parvient à remettre les pendules à l’heure avec les détracteurs de cette "tradition féodale d’un autre temps". Omocha est une leçon de cinéma d’1h53 et repasse le samedi 23 mars à 16h30 à la Maison de le Culture du Japon ; allez-y !!!!!

Takeuchi | 14.02.2002 | Japon

Le film n’existe qu’en pellicule donc si vous avez quelques milliers de francs mettez-les de côté. Pour le reste on vous tient au courant.

Note du 16.07.03 : Omocha est désormais disponible en DVD zone 2 UK.

aka The Geishas’ House - La Maison de Geishas | Japon | 1998 | Un film de Kinji Fukasaku | Avec Maki Miyamoto, Sumiko Fuji, Mariko Okada, Yumiko Nogawa
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